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​Une femme amoureuse


Dans son livre, Tourya Oulehri joue avec les perceptions du lecteur



Tami est un ingénieur chimiste vivant à Safi. Après des études aux Etats-Unis, il est revenu s’installer au Maroc. Nous sommes dans le contexte des années 2010, du printemps arabe, des manifestations qui ont eu lieu à Fès ou Tanger. Tami vient de rencontrer une femme énigmatique : « Il écoute Oulm Kaltoum chantant « Une nuit d’amour ». Dès les premières notes, il avance le bras et éteint la lampe. L’obscurité est plus propice au rêve. L’ombre de Lya danse langoureusement devant lui... Ses hanches, aériennes, le transportent loin, très loin. Ce corps ne cesse de lui murmurer : « Laisse-moi te dire... ». Lya est romancière. Elle sème le trouble dans le récit. Où est la réalité ? Où est la fiction ? Où commence la dimension artistique du texte quand on utilise sa vie comme matériau littéraire ? Peut-être est-ce d’ailleurs plus compliqué que cela. Rien ne prouve que ce roman soit de l’autofiction. Toutes les suggestions peuvent être trompeuses. Tourya Oulehri joue avec les perceptions du lecteur. Elle s’amuse – de la même façon que Gide dans Les faux-monnayeurs -  avec différentes mises en abyme tournant autour de la passion : «L’œuvre d’art, en elle-même, est le fruit d’un immense amour suspendu dans le temps, immortel, renouvelé par chaque auditeur ». 
Cet amour est celui d’une femme qui rêve d’absolu, d’intensité. C’est celui d’une femme qui aime se perdre dans la saveur voluptueuse des nuits blanches, où l’étreinte contre la chair de l’amant est aussi étreinte dans les bras de l’écriture : « Exultant dans la plénitude d’une trentaine flamboyante, Lya cherchait encore cette vraie vie qui, elle l’avait enfin compris, l’attendait dans les profondeurs de son être et non dans l’univers de la fiction ». 
Tami serait l’autre nom du plaisir d’écriture ? Sa liaison avec Lya est faite de proximité et de distance, de présence et d’absence. Il est là, avec ses exigences (notamment lorsqu’il corrige le premier jet de son roman) et puis il disparaît. Comme l’inspiration.  Le désir a quelque chose de littéraire et dépasse les sentiments amoureux. Même si Lya essaie de se cramponner à « la représentation mythique de l’amour », notamment lorsqu’elle discute avec son amie Zina, elle sent que quelque chose d’autre la submerge : « Son être en entier chercher à vivre, à s’accomplir, dans une sorte d’urgence solitaire parallèle à la réalité ». Les histoires d’amour, comme la littérature, sont mortelles. Lorsqu’on ne s’intéresse plus à un livre, il meurt. Il en est de même d’une liaison.
Lya est lassée des déceptions avec Tami. Elle rencontre un autre homme. Rami. Est-ce qu’elle sera heureuse avec lui ? Elle verra bien : « Que savons-nous des êtres que nous aimons sinon le reflet que nous en construisons ». Elle passe d’un homme à un autre, d’une histoire à une autre, comme on passe d’un livre à un autre. On termine l’écriture d’un roman et on en commence un autre, avec passion. Aimer a quelque de littéraire. L’imagination est toujours là : « Si la femme que Tami avait aimée n’était qu’une pure chimère, Rami n’était peut-être rien d’autre qu’une fantasmagorie ». La vie est faite de ces songes qui hantent notre sommeil.
Lya est ainsi. Elle cherche la symbiose, symbole d’intensité. Elle cherche les émotions, le partage, le contact. Elle cherche à toucher du doigt certains moments  d’éternité, notamment dans les voyages qui vous emmènent loin. Le Liban. Istanbul. Le tableau d’une femme accrochée au mur. Ne plus s’appartenir : « Elle n’était à personne, elle n’appartenait qu’à l’écriture ». Appartenir corps et âme à l’écriture. Etre possédé voluptueusement par elle au plus profond de notre être. N’est-ce pas la plus belle histoire d’amour dont puisse rêver un écrivain ? Ce ne sont pas Mamoun Lahbabi et Abdellah Baida, nos complices du Cercle de littérature contemporaine, qui diraient le contraire... 


 

Par Jean Zaganiaris Enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat (Cercle de littérature contemporaine)
Lundi 18 Avril 2016

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