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​Camille Sari : Une bonne formation technique, numérique et professionnelle permettra au Maroc de jouer un meilleur rôle dans la chaîne de valeurs internationales




Spécialiste des questions économiques, Camille Sari 
a publié plusieurs livres comme « L’intégration 
économique maghrébine : un destin obligé? » et 
« Monnaie et finance : du boom au krach ». Il a enseigné dans différentes Universités parisiennes dont Paris III-Sorbonne Nouvelle, Paris XII, Paris VIII et Paris XIII 
ainsi que dans de grandes écoles de commerce.  
En tant que conférencier international, il a enseigné en Algérie, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Maroc et au Sénégal.
Animateur d’un réseau d’entreprises de l’Est parisien, 
il a développé, depuis 1982, des activités de consulting 
et d’accompagnement aussi bien sur le marché français qu’au niveau international. Ainsi, il a mené des missions économiques dans 61 pays. 
Il est aussi président de l’Institut euro-maghrébin d’études et de prospectives, membre de Confrontations Europe, un think-tank spécialisé en réflexions 
sur l’Union européenne, membre de l’IRIS, 
administrateur du CAREEP (Carrefour des entreprises
 de l’Est parisien) et chercheur-associé à l’Université 
du Québec de Montréal.



Libé : Le Covid-19  a changé notre monde.  Comment imaginer celui d’après, surtout au niveau sanitaire  et économique?
Camille Sari : La dépendance vis-à-vis de la Chine en matière d’approvisionnement et d’importation de biens à bas coût sera-t-elle un électrochoc pour changer de modèle et le consommateur accepte-t-il de payer plus cher le produit de son pays ou sa communauté économique régionale afin de sauvegarder son emploi ? C’est la piste la plus sérieuse qui remet en selle mes travaux sur les immenses bénéfices de l’intégration régionale en Afrique du Nord et en Afrique sub-saharienne.
Relocaliser localement ou régionalement présente plusieurs avantages : économie de transport, exonération des droits de douane, davantage de recettes fiscales et autres taxes sur la production, sans compter un élargissement des revenus du travail et moins de charges liées au chômage. La chaîne de valeurs est plus courte géographiquement et moins préjudiciable à l’environnement.

La santé et l’environnement seront-ils  les sujets prioritaires dans le monde post-corona ? Est-ce que l’économie va laisser la place à la santé et l’environnement ?
En 2020, la situation est exceptionnelle et inédite mais les réponses sont uniformément orthodoxes dans la continuité  de ce qui s’est passé lors des crises financières de 2008 et 2011. Au cours de cette période, la machine économique fonctionnait dans tous les pays du monde ainsi que les investissements, la consommation, les mouvements de biens et services et la circulation des personnes. Les interventions des grandes banques centrales par le quantitative easing et la baisse des taux d’intérêt, si elles n’ont pas induit des créations d’emplois et un surplus de croissance économique, ont recréé la confiance et remis en selle les indices boursiers.
En 2020, la situation est beaucoup plus complexe. Il ne s’agit ni d’une crise de la sphère réelle, ni d’une crise monétaire et financière.  C’est une crise sanitaire qui a paralysé tout le système productif, les centres touristiques et commerciaux ainsi que les lieux publics, d’activité et de consommation. 
Grâce aux plans d’aides aux opérateurs économiques et aux ménages se chiffrant par des centaines de milliards en Europe, aux Etats-Unis, au Japon et en Chine, les économies pourraient redémarrer.
Mais l’inconnue est d’ordre médical et scientifique : quid d’un vaccin qui sauvera l’humanité et/ou d’un traitement radical ? Quand, où et comment ? Mais il faudra du temps.
La propagation du virus Covid-19 à l’échelle planétaire et l’arrêt de l’atelier du monde de fournir des produits semi-finis, des biens d’équipement et biens finals imposent de revoir les relocalisations des chaînes de valeurs et des interconnexions entre unités de production.
Cela doit inciter à revoir le modèle de rapprocher l’activité économique du consommateur et à limiter les délocalisations avec les problèmes qui se posent actuellement : l’arrêt du transport des marchandises et l’approvisionnement en pièces détachées et en inputs comme c’est le cas pour l’industrie automobile (Renault, PSA..). 
L’une des pistes aussi est de conclure un accord au sein du G20 visant à renforcer la coopération dans les domaines monétaire, financier, économique, environnemental et sanitaire. 
La santé sera le secteur qui drainera des investissements publics et privés mais il y a un risque que les traitements deviennent plus chers et profitent aux riches. Regardez aux Etats-Unis, la plupart des décès du Covid-19 sont des Afro-Américains qui vivent dans des ghettos, mal équipés médicalement. L’accès aux soins est difficile.

Comment voyez-vous  en tant qu’économiste  la situation au Maroc après le Covid-19? Est-ce que l’économie marocaine va profiter de cette crise sanitaire dans le monde ou le contraire ? Le pays peut-il  bénéficier de la relocalisation d’activités installées jusqu’alors en Chine et en Asie ?
(On a lu beaucoup d’articles positifs dans la presse internationale sur l’économie marocaine pendant la crise)
Le Maroc a eu raison de poursuivre le traitement du Covid-19 à l’hydroxychloroquine, malgré les dénégations de certaines études qui ont été démenties. Ce qui ressemble à une bataille entre les grands laboratoires pharmaceutiques en vue de proposer des traitements plus juteux et plus onéreux.
Les firmes multinationales pharmaceutiques occidentales n’avaient aucun intérêt à commercialiser des médicaments bon marché, contrairement à des systèmes étatisés de sécurité sociale. L’économie ultra-libéralisée a bien ses défauts. Tout est question de profit à court terme et de marchandisation de la santé humaine.
L'industrie automobile est à l'avant-poste des secteurs touchés, car elle a chuté de 96% au cours du mois d'avril 2020, tandis que les exportations de l'industrie aéronautique ont chuté de 81% et les textiles et vêtements ont chuté de 86%.
Les envois de fonds des Marocains résidant à l'étranger ont également connu une baisse de 18% et 11% au cours des quatre premiers mois de 2020.
En revanche le Fonds de lutte contre la pandémie de Covid-19 disposait d’un montant total de 32,7 milliards de dirhams, tandis que ses dépenses s'élevaient à 13,7 milliards de dirhams, dont plus de 2,2 milliards de dirhams étaient affectés à l'acquisition d'équipements et de fournitures médicaux nécessaires pour faire face à la pandémie. 
Le fonds a également alloué, à ce jour, selon le ministre, un total de 11,5 milliards de dirhams pour financer les mesures prises par le Comité de vigilance économique, afin de soutenir l'action autorisée dans le secteur formel et les familles travaillant dans le secteur informel, qui ont temporairement arrêté de travailler en raison de cette pandémie. 

L’industrie pharmaceutique au Maroc  pourrait-elle bénéficier d’une diversification des pays européens qui cherchent à diminuer leur dépendance vis-à-vis de l’Inde et de la Chine?
Je pense que le Maroc post-Covid-19 pourrait être meilleur si les industries textiles, cuir, transformation des produits agro-alimentaires et des matières premières ainsi que l’artisanat sont relocalisés et si le consommateur  marocain donne la priorité aux produits locaux et accepte parfois d’en payer le prix un peu plus cher mais au moins cela doperait les ventes des entreprises du Royaume. 
Le Maroc est candidat à être coproducteur avec les opérateurs européens pour développer des industries destinées aux marchés africain et européen. Les facteurs de proximité géographique, de compétitivité salariale et des infrastructures modernes ainsi que des équipements lui permettront de jouer un rôle dans la chaîne de valeurs internationales. Ce qui fera la différence en faveur de l’économie marocaine est notamment la formation technique, numérique et professionnelle. 

Avec une économie qui dépend à 98% du pétrole et du gaz,  l’Algérie pourra-t-elle s’en sortir avec une seule ressource ?
Les exportations des hydrocarbures (pétrole et gaz) représentent 95% du total des exportations et 40% du budget de l’Etat algérien. 
Les ressources financières tirées de cette richesse minière font l’objet de distribution inégale entre les différentes couches de la population. Le Hirak, depuis plus d’un an jusqu’au confinement, a révélé aux Algériens et au monde entier les détournements de fonds et la corruption qui n’ont pas aidé le pays à se développer et surtout à diversifier son économie, afin de la rendre plus productive et plus compétitive.
La baisse des prix du pétrole et la réduction des exportations en volume se sont traduites par une dégringolade des rentrées en devises (20 milliards de dollars) et un épuisement des réserves de change à moins de 40 milliards de dollars au lieu de 200 milliards en 2014.
Dans une conférence de presse le 1er mai 2020, le président algérien a rejeté toute idée de recours à l’endettement, auprès du FMI (Fonds monétaire international) ou de tout autre organisme financier international,  au prétexte que cela entraînerait le pays vers l’altération de  « sa souveraineté nationale. » 
Le pouvoir algérien ne semble pas se préparer à un recours aux emprunts extérieurs, d’autant plus qu’il refuse toute notation par les agences spécialisées comme Moody’s ou Fitch. Il est vrai qu’Abdelmadjid Tebboune refuse catégoriquement l’injection massive de liquidités par la banque centrale car cela conduirait en conséquence  à une poussée inflationniste engendrant un « effondrement du pouvoir d’achat du consommateur algérien ».
Le président préfère « emprunter auprès des citoyens plutôt qu’auprès du FMI ou de la Banque mondiale », afin que le pays puisse faire face à une récession en 2020 entre -5,2% et -10% et  un déficit budgétaire dépassant -20% du PIB.  Le déficit de la balance courante se creuse à -18,3% du PIB.
Le seul pays qui a réussi à faire financer sa dette publique par ses nationaux est le Japon. Cela reste un cas unique compte tenu d’une épargne domestique très importante. Cette situation a été possible grâce à des décennies de croissance des exportations. Ce n’est pas le cas de l’Algérie même si le président algérien estime les liquidités en circulation dans le circuit informel de l’ordre de 43 voire 72 milliards d’euros. Il y a déjà eu par le passé plusieurs mesures afin de sortir les devises et les dinars des matelas avec peu de résultats. En effet, les comptes en devises n’attirent que la petite épargne. Les grosses fortunes passent par le marché parallèle des devises et transfèrent de manière illicite les avoirs en euros ou en dollars. Les détenteurs de milliards de dinars préféreront les blanchir à l’étranger par les réseaux occultes bien structurés.
Le président rassure les épargnants nationaux sur  « toutes les garanties et les facilitations pour contribuer à l’économie nationale ». C’est pourquoi il « préfère emprunter auprès des Algériens que d’aller vers le FMI ou d’autres banques étrangères ». D’autant que « lorsque nous empruntons auprès des banques étrangères, on ne peut parler ni de la Palestine ni du Sahara  », deux éléments essentiels à ses yeux, a-t-il souligné lors de son point de presse.
L’argent coulait à flot lorsque le pouvoir était complice de la surfacturation dans l’administration et les entreprises publiques. 
Les associations d’entrepreneurs déplorent le gel des investissements publics et des signatures de bons de commandes des marchés étatiques suite aux arrestations de hauts fonctionnaires, de ministres et des Premiers ministres.
J’ai démontré dans des publications précédentes que tous les biens mal acquis et les avoirs tant à l’étranger que ceux restés au pays attendent des jours meilleurs. Mais la plupart des actifs physiques ont été liquidés et transférés dans les paradis fiscaux. 
 

Paris : Propos recueillis par Youssef Lahlali
Samedi 20 Juin 2020

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