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Stop au gaspillage de l’eau ! Une campagne qui se trompe de cible


Hassan Bentaleb
Mardi 5 Juillet 2022

Le mal est ailleurs que chez le simple citoyen

Stop au gaspillage de l’eau ! Une campagne qui se trompe de cible
Les alertes annonçant une catastrophe hydrique se sont multipliées ces jours-ci. En effet, il ne se passe pas une semaine sans que l’on ait droit à une sortie d’un responsable avertissant de la situation inquiétante de nos ressources hydriques. La dernière en date est celle du ministère de l’Equipement et de l’Eau qui vient d’annoncer que nous sommes entrés en état "d'urgence hydrique", en raison de la diminution des ressources en eau et de l'augmentation de la consommation. A ce propos, le ministère a annoncé le lancement d'une campagne de sensibilisation intitulée «Stop au gaspillage de l’eau» pour avertir les citoyens de la nécessité d’éviter le gaspillage de l'eau, compte tenu de la situation de stress hydrique auquel le Royaume est confronté. La campagne cible tous les segments de la société, qu'il s'agisse des citadins, des villageois ou des agriculteurs. Les capsules (publicités) seront diffusées sur les chaînes publiques et les réseaux sociaux dans le but de renforcer, précise le communiqué, «la prise de conscience de la société marocaine, afin de relever le défi collectif face à la pénurie aiguë de cette ressource vitale». Pourtant, cette campagne suscite autant de questions que de réponses. D’abord, pourquoi le ministère cherche à impliquer les citoyens sachant que le taux de consommation d’eau par les ménages est très faible. En effet, un document du HCP intitulé «Modélisation de la consommation en eau intersectorielle dans l’économie marocaine» a révélé que l’agriculture pèse pour 87% de la consommation directe annuelle en eau. Elle est suivie des secteurs Administration publique/éducation/santé (5%), BTP (2%), commerce (1%), électricité & eau (1%) et hôtels & restaurants (1%). Les 3% restants sont partagés entre d’autres secteurs. En outre, ledit document a indiqué que «la consommation d’eau dans les secteurs de l’agriculture et de la pêche/aquaculture est élevée par rapport à leurs productions respectives. «Par conséquent, ce sont des exemples typiques de secteurs stratégiques de l’économie marocaine ayant une faible efficacité d’utilisation de l’eau», souligne le document. De leur côté, les secteurs des BTP et de l’Administration publique éducation-santé affichent une consommation en eau par unité produite qui n’est pas aussi élevée que l’on pourrait le croire. C’est le cas par exemple de l’Administration publique-éducation-santé dont la consommation par unité produite n’atteint que 3,7%, en raison de sa production élevée. Concernant la consommation annuelle d'eau par habitant, elle atteint actuellement 720 m3, contre 2500 m3 auparavant, d’après des données de l’ancien département de l'Energie, des Mines, de l'Eau et de l'Environnement. Ensuite, pourquoi le ministère cherche à responsabiliser uniquement les citoyens et évite de faire l’audit des politiques publiques en la matière sachant que beaucoup de spécialistes soutiennent que la question de l’eau au Maroc est d’abord un problème de gestion des ressources. En fait, nombreux sont les programmes, plans, actions, mesures et autres qui ont été annoncés ou lancés pour faire l'économie d'eau et rationaliser davantage de ressources hydriques. A ce propos, il est légitime de s’interroger sur le sort des mesures annoncées visant à augmenter le rendement du réseau de distribution de l'eau potable dans le but d'atteindre un taux de 80% contre 50-60% actuellement, à réutiliser les eaux usées (300 millions de m3) et à procéder au dessalement de l'eau de mer (400 millions de m3 à l'horizon 2030). Qu’en est-il également des recommandations préconisées par la Cour des comptes, à titre d’exemple? En fait, ladite Cour a déjà recommandé, dans son rapport annuel 2019-2020, de réaliser les projets matures de connexions interbassins et de développer la gestion écosystémique pour mieux protéger les barrages contre l’envasement. En matière de valorisation de l’eau dans l’irrigation, la Cour des comptes a préconisé de veiller à la synchronisation des aménagements hydroagricoles à l’aval des nouveaux barrages avec leur construction et rattraper le retard dans les aménagements à l’aval des barrages déjà existants ainsi que l’encouragement du recours aux sources non conventionnelles, notamment le dessalement, la réutilisation des eaux usées et la collecte des eaux pluviales. Concernant la préservation des ressources en eau, elle a conseillé de prendre les mesures nécessaires permettant l’amélioration de la délimitation et de la protection du domaine public hydraulique, et de mettre en place les conditions nécessaires à l’application du principe «pollueur payeur», ainsi que le renforcement de la police de l’eau. Aussi, la Cour a-t-elle recommandé de veiller à l’activation et au renforcement du rôle des instances de concertation, de coordination et d’orientation stratégique au niveau national, régional et local, et d’accélérer le projet en cours du système d’information intégré de l’eau. En outre, la Cour a appelé à optimiser l’allocation des ressources financières destinées au secteur de l’eau et à veiller à l’amélioration de l’efficacité des investissements, notamment à travers l’adoption de modes de financement novateurs (PPP et autres). De même, le système tarifaire actuel n’est plus adapté à une gestion rationnelle de la ressource, sachant que le financement du secteur est intimement lié au système de tarification. Qu’en est-il également du diagnostic opéré par le Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui a fait état, dans son rapport de «La gouvernance par la gestion intégrée des ressources en eau au Maroc : levier fondamental de développement durable», sorti en 2014, des difficultés liées à l’accès des populations du monde rural à l’eau potable; de l’absence d’accès généralisé de la population au service de l’assainissement et de dépollution; de l’importance de la surexploitation d’un grand nombre de nappes (engendrant un approfondissement alarmant de leurs niveaux); de la dégradation de la qualité naturelle des ressources en eau superficielles et souterraines par les activités humaines (rejets d’eaux usées domestiques et industrielles, lixiviats des décharges brutes, utilisation non rationnelle des engrais chimiques et des pesticides dans les périmètres agricoles); de l’importance des pertes d’eau dans les réseaux d’eau potable; de la faiblesse de valorisation des eaux utilisées pour l’irrigation; de la faiblesse de mobilisation des ressources en eau non conventionnelles (dessalement de l’eau de mer, déminéralisation des eaux saumâtres, collecte des eaux pluviales, réutilisation des eaux usées épurées, transfert d’eau entre bassins excédentaires et déficitaires…). Un état des lieux qui semble durer même jusqu’à aujourd’hui et qui en dit long sur la réussite des politiques publiques conçues et mises en place en matière de gestion de l’eau. La question qui se pose aujourd’hui : est-ce que c’est au citoyen de payer les pots cassés ?


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