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Rachid Mimouni : Une œuvre, un destin




C’est à Tanger que son enthousiasme reçut le premier coup. C’était en 1993. Un écrivain d’origine algérienne, d’allure encore juvénile au milieu de la cinquantaine, causa aux Tangérois une impression de surprise lorsqu’ils le virent dans leur ville pour la première fois. A cette époque, Rachid Mimouni était venu à Tanger, afin de faire son entrée au moins dans une capitale cosmopolite, puisque aucune ville au monde ne lui offrait cette aubaine. C’est ainsi qu’il devint un homme gai et un écrivain plein d’entrain en écriture.
A Tanger, il a vécu à sa guise, il se vantait d’avoir une vie équilibrée. Il ne s’est soumis à aucune pression, ne connaissait que les plaisirs simples de la vie. Sa sympathie,  son élégance d’âme et son contact avec les gens ont inspiré tous ses ouvrages qui, écrits dans une langue pure et une forme classique, ressentent son exaltation de tête  et de cœur. On lui doit de nombreux romans et dont plusieurs ont eu du succès. Nous plaçons ici « Le fleuve détourné » ; « Tombéza » ; « Une paix à vivre » ; « L’honneur de la tribu » ; « Chronique de Tanger » ; « Le printemps n’en sera que plus beau ».
    Tanger à l’époque de Bowles et de Choukri émerveillait ce jeune écrivain en quête de découverte. A Tanger, ses goûts littéraires évoluèrent très sensiblement. Il se montra plus préoccupé que jadis par la littérature. Et comme les romanciers maghrébins de l’époque, il s’était plongé dans le monde de l’écriture, reproduit sans fards. Mimouni n’avait qu’un désir : écrire la beauté, l’action, la vie, autant de concepts qui, pour lui, avaient une teinte noble. C’est ainsi que s’imposa un rêve hardi : créer un roman de facture maghrébine aux thèmes passionnants et  aux héros lumineux.
Son roman « Le printemps n’en sera que plus beau » a remporté un grand succès, et il était très heureux. Car lire cet ouvrage écrit par l’un des romanciers maghrébins les plus talentueux fait naître un sentiment particulier, avant tout de satisfaction; en outre, on commence à comprendre avec une clarté accrue le talent de l’écrivain. Le roman développe le thème de la grandeur de simples gens qui ne reculent pas devant l’exploit à accomplir et engagent hardiment le combat contre ceux qui font obstacle à la vie et à l’amour : les personnages de ce roman incarnent les individus pleins de vie, porteurs d’éthiques nouvelles.
C’est à travers les pages de ce roman, qui reflètent les occupations et les sentiments de Mimouni, que l’on voit le mieux sa personne éprise de liberté et d’amour parce qu’il est réellement imbu de liberté. Voici quelques passages de cet ouvrage, passages qui ont trait à des événements desquels Mimouni n’est qu’un témoin engagé. Ils suffisent à témoigner de ce qu’il était dès son enfance et demeurera durant sa vie : «J’ai eu une enfance que je ne vaudrais revivre. Je n’ai pas eu de père pour guider mes premiers pas et me prémunir contre les pièges de la vie. Je n’ai pas eu de mère qui, après une bêtise, incapable de me gronder, me baise le front en me serrant dans ses bras. J’ai passé mon enfance en voyou solitaire, occupé à poursuivre les moineaux et les ivrognes. Et j’ai grandi comme un buisson sauvage au milieu des intempéries, chétif et misérable, mais épineux et tenace ».
     L’amour est présent à chaque page de « Le printemps n’en sera que plus beau ». Il pensait que le mot « amour » prête à beaucoup de confusion : l’amour n’est pas une illusion, l’amour est une odeur, une couleur, une clarté, une fraîcheur, une saveur du pays. Il est la volonté de ce que nous voulons qu’il soit : «Devant ses mutismes  persistants, elle se tourna alors vers moi, dans l’espoir de pouvoir le faire par mon biais. Mais je lui opposais le même silence. Elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas qu’elle n’était, somme toute, que l’accidentelle héritière d’une vieille victoire, elle ne pourrait jamais, ignorant tout de l’histoire, bénéficier de son problématique usufruit. Un jour, elle laissa tomber devant moi : Si tu savais comme certaines victoires ont parfois un goût de désastre. Que pensez-vous d’une professeure stupidement amoureuse d’un de ses élèves?».      
Mimouni, dans son roman, s’en tient au ton encourageant. Le peuple algérien marche vers l’avenir, sur le chemin de la liberté. Il admirait l’énergie et la hardiesse de ce peuple. L’avenir des Algériens, leur sort inconnu, tout cela maintenait Mimouni dans une perpétuelle tension d’esprit et le poussait à des réflexions nombreuses et alarmantes : « Et nous sommes ainsi des milliers à traîner nos souffrances en ce fascinant pays, incapables de nous détacher, et chacune de nos nouvelles douleurs nous y maintenant plus solidement. Les maisons, les rues, les prisons n’abritent que d’indicibles angoisses ».
Mimouni se souvenait parfois avec une ironie amère du chagrin de son passé et de ses déboires d’écrivain. Il avait connu la peur permanente vécue par chaque Algérien. Bien des fois dans sa vie, il s’est senti comme un gibier. Au moment de la terreur, il tentait toujours de comprendre. Devant cette peur, il mettait toute sa passion et tout son élan au service de la lutte de son peuple contre la terreur. Il était l’un des intellectuels algériens qui ont dénoncé ce climat de violence et de terreur dans son pays avec le moins d’emphase : «Parce que les intégristes ne sont que ces épouvantails qui ressemblent à tous les intégrismes de toutes les autres religions et que l’histoire a récupérés. C’est pour cela qu’il ne faut pas laisser l’histoire se répéter dans ce qu’elle a d’odieux et d’inhumain».   
Durant ses années d’exil, Mimouni ne cesse point de rester attaché de cœur et de pensée à son pays, à sa famille et à ses amis qui y demeurent et à auxquels il écrit de fréquentes lettres. Avec sa modestie et sa sincérité de véritable écrivain, il doute parfois de ces êtres aimés. Il y a des moments où, malgré son pessimisme, il regarde l’horizon avec une certaine espérance. Car dans la vie, une seule chose est nécessaire : espérer. Or est-il possible d’espérer : «Mais avant de mourir, mon père eut le temps d’accomplir son devoir et de me transmettre l’ultime message. «Comprends-tu ? Moi aussi, je suis perdu. Il ne me reste qu’à te transmettre l’ultime message, à mon tour, comme il me fut transmis. Ce pays fut grand et libre autrefois ! Aujourd’hui, somnambules innombrables, nous errons sur notre propre sol devenu étranger, ignorant de notre propre histoire. Sans patrie, sans histoire, et bientôt sans langue, nous devenons l’anonyme sous-produit d’une autre race, confrontés à une civilisation que nous ne pouvons assimiler, peuple dégénéré. Aujourd’hui, il me faut à mon tour déserter le champ de bataille. Dans ce terrible combat engagé, mon seul espoir résidait en mon fils grandissant au milieu de nos bras réunis ».
A Tanger, Mimouni se sentait libéré des contraintes de la peur, il pouvait aller où il voulait quand cela lui chantait. Le voilà donc en paix et sans gêne. Au tournant des années, malade et ébranlé par la guerre civile en Algérie, il est devenu encombrant. Il ressentait plus que jamais le double choc de la montée de la terreur en Algérie. Il est l’observateur inquiet de la volonté de paix à tout prix qui anime la classe intellectuelle algérienne, ainsi que le peuple algérien : il sera sans pardon dans le réquisitoire qu’il dressera à travers ses écrits : «Comme tous les mouvements populistes, l’intégrisme est l’ennemi des intellectuels et de la culture. Son discours fait appel à la passion plutôt qu’à la raison, à l’instinct plutôt qu’à l’intelligence. Toute activité intellectuelle doit se consacrer à l’approfondissement de la connaissance du message divin. Toute forme de création est taxée d’hérétique parce qu’elle est perçue comme faisant une coupable concurrence à Dieu. Le projet islamiste se propose donc d’étouffer toutes les formes d’expression artistique : littérature, théâtre, musique et bien entendu peinture».            
Ces réquisitoires étaient aussi, en quelque sorte des disputes de Mimouni avec lui-même. Ses réflexions sur la politique l’aidaient à démêler les problèmes les plus complexes et les plus brûlants de son époque : «Il est extraordinaire de voir à quel point le pouvoir peut transformer les hommes. La moindre parcelle d’autorité concédée fait d’un opposant irréductible un homme de main servile. Nous en tirons comme leçon que la politique est un jeu de dupes. Il ne faut jamais croire les politiciens quand ils parlent de principes. Ces beaux principes ne sont que le moyen qui permet de confisquer le pouvoir. Ne les préoccupe que leur situation personnelle. Ils sont opposants parce qu’ils ne peuvent pas être partie prenante ».
Sous la pression des faits, Mimouni se faisait une notion sur l’Algérie. Il devenait clair pour lui que le régime algérien avait créé les conditions d’un climat politique instable de millions d’hommes, qui vivaient dans la misère et le désespoir. Mimouni ne se mêlait point de politique de son pays, mais à son âge, il n’avait plus le droit de perdre son temps. La défense de l’Algérie n’est point de la politique. Son existence, sa stabilité, son développement sont indispensables au large progrès humain. La laisser mourir, ce ne serait pas seulement un crime, ce serait un suicide : « La malédiction, c’est celle qui s’abat sur Alger, soumise aux forces de l’intolérance et de la barbarie. Celle qui pèse sur une société corrompue où la force fait loi. Celle qui frappe les familles où frères s’entretuent, où les femmes sont réduites à l’esclavage. La malédiction c’est l’ignorance, la vengeance, la discorde, la méfiance, la bigoterie édifiées en principes ».
     Dans les années 90, la lutte contre l’intégrisme religieux et totalitaire en Algérie faisait rage. Une terreur sanglante avait commencé contre les intellectuels, les écrivains et les artistes algériens. Dans ce climat de tension permanente, Mimouni prenait une position face au terrorisme : « Je ne m’oppose pas violemment à l’intégrisme. Je dis simplement que leur projet de société ne tient pas debout. A tort ou à raison. Mais j’essaie d’argumenter, j’accepte la contradiction. Le problème est que la seule fois où j’ai pu discuter avec un intégriste, il s’est contenté d’appeler par trois fois au meurtre. Leurs tracts disent : «Ceux qui nous critiquent par la plume doivent périr par le sabre».
    L’âme de l’écriture de Mimouni, c’est l’amour. Sans doute, en tout écrivain, l’âme de son écriture, c’est l’amour, car sans amour il n’y a pas d’écriture. L’écrivain écrit parce qu’il aime. Ainsi, quand on considère sa vie, ce qui frappe, c’est l’amour du plus humble qu’on y remarque. Dans ses œuvres, l’amour de la vie apparaît vraiment créateur, animé par le souffle de vérité profonde que sa nature de vrai écrivain lui permet de ressentir à travers les réalités charmantes de la vie : « Ma mère me disait que j’avais un rire printanier. Et je grandissais, heureux et fier, entre ma mère si tendre et mon père si grand. Je venais à la vie. J’étais fait pour la joie et l’amour, pour l’insouciance. J’adorais cueillir les marguerites dans les prés fleuris. Vous ne pouvez pas comprendre ».
Mimouni était un écrivain rare. C’était un rêveur sensuel et un distrait plein d’esprit. L’écrivain sans la moindre jalousie, l’homme sans aucune vanité. Il était de la famille de Kateb Yacine, Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Tahar Ouattar, Malek Hadad, sans jamais les imiter. Dans son écriture, c’était un écrivain expressif et non un imitateur du bruit. Jamais un écrivain n’a mieux senti son pays : « La littérature algérienne d’expression française n’est qu’un non-sens. Songe à l’autre langue, millénaire, née dans l’immensité d’un autre désert dont elle devait prendre la force et la majesté. C’est la langue des grands espaces, et elle ne pouvait que s’épanouir dans un pays comme le nôtre. Un jour, il vous faudra retrouver le goût de ces sons amis, du verbe majestueux et de la phrase qui se déploie d’elle-même parce que conçue au plus profond de nos entrailles ».
La vie est faite d’amitiés et d’inimitiés, de haines et de passions, et Mimouni n’échappe pas à cette réalité propre à chaque existence. Cependant, il ne critique personne. Lorsque quelqu’un ne lui plaît pas, il demeure nuancé, ou bien il reste silencieux. Ainsi, Mimouni restait fidèle à ses principes, malgré les attaques qui avaient empoisonné cette période de sa vie. Son attitude envers telle ou telle personne pouvait changer, mais ses sentiments  pour le peuple algérien restaient intacts : «Ce peuple a toujours nourri une croyance mystique en ses enfants, qui seuls pouvaient lui garantir la promesse d’un avenir».
Les détracteurs reprochaient à Mimouni de juger en idéaliste coupé de la réalité, de s’être laissé aller à des manœuvres douteuses, etc. On le provoquait à la polémique : il acceptait les défis avec une dignité tranquille et avec la conscience d’être dans le vrai. A cette époque, l’idée d’un Grand Maghreb, était très populaire parmi les politiciens et les intellectuels, Mimouni, que l’on avait maintes fois qualifié de grand Maghrébin, se prononça pour une nation maghrébine. Pour lui, le Grand Maghreb est un moyen pour trouver des solutions maghrébines aux problèmes maghrébins : «Nous espérons pouvoir œuvrer avec des hommes pour qu’un jour les peuples puissent vivre en paix, sans prêter l’oreille à ces serpents qui sifflent dans leurs rangs».
Intégré sans l’être vraiment, présent mais ayant la tentation de quitter Tanger, une sorte d’amour le lie encore à cette ville. Et comment partir sans avoir compris ce qui se passe en Algérie : l’idée même lui semble insupportable. Tanger restera à jamais dans sa mémoire. Revenir dans son pays, signifie d’abord retourner à ses racines et constitue une véritable gageure. Il avait aimé son pays avec une sorte d’optimisme, cet amour le plus profond avait développé en lui, par-dessus tout, l’esprit de tolérance : «J’ai eu beau crier ton nom et ma détresse, tu restais sourde à mes plaintes».
Durant sa vie, Rachid Mimouni avait senti que son chemin n’était pas celui des intégristes et des frénétiques. Il était convaincu qu’une affection sincère pour l’humanité était la seule consolation qui dominât son âme pendant le restant de sa vie : «Je ne suis rien, qu’un paradoxe, venu sur terre comme un rêve incongru, ou l’exception qui veut infirmer la règle. Mais l’existence s’est déjà chargée de m’apprendre, en dépit de mes révoltes, à savoir m’asseoir à la table de jeu en victime consentante».
Ainsi Mimouni est revenu vers sa terre, pour être complètement un de ceux de son pays. Il était appelé à en être un des grands, un des aimés, un des rayonnants. Parce qu’il était un de ce pays-là, chacun pouvait se reconnaître en lui. Il ne paraissait pas étrange, n’étant pas étranger : «Aujourd’hui, miraculeusement, je te retrouve. Aujourd’hui est la fin de mes tourments. Aujourd’hui je retrouve mon sourire».
Aujourd’hui, deviner quelle voie aurait choisi Mimouni s’il était resté en vie, n’a pas de sens. Mimouni, au dernier jour de sa vie, ne cesse de répéter ses derniers mots : «Le soir tombe, la cigogne s’envole rejoindre son nid, le vieillard s’en va faire sa prière, et je demeure pensif, loin des clameurs de la ville. Aujourd’hui, un peuple en liesse est descendu dans les rues fêter sa liberté enfin retrouvée. Ainsi se termine une histoire séculaire. Le point final est mis et le conteur n’a plus qu’à se taire».

Par Miloudi Belmir
Mardi 10 Avril 2018

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