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Que peut bien valoir toute stratégie sans une bonne gouvernance ?

La pénurie d’eau est plutôt à situer au niveau national et pas seulement local . Ce ne sont sûrement pas les ménages qui sont à responsabiliser en premier


Hassan Bentaleb
Vendredi 29 Juillet 2022

Que peut bien valoir toute stratégie sans une bonne gouvernance ?
« La situation est catastrophique », c’est ainsi que Nabila Ramili, maire de la ville de Casablanca, a qualifié l’état des lieux  des ressources en eau dans la capitale économique. Intervenant lors d’une rencontre tenue mercredi dernier à Casablanca, elle a déclaré qu’il n'est plus acceptable de traiter cette substance vitale avec insouciance et indifférence tout en notant que la consommation anarchique de cette ressource complique la situation à l'avenir.
 
Responsabilité
Des propos qui n’ont rien de nouveau, mais qui suscitent un bon nombre de questions. D’abord, qui  doit assumer la responsabilité de cette situation ? En effet, les alertes actuelles concernant la pénurie d’eau ne datent pas d’aujourd’hui. Déjà en 2013, des chercheurs ont révélé que Casablanca perd 48 millions de m3 d’eau chaque année, soit 48 milliards de litres tout en indiquant que la ville risque une pénurie d’eau à partir de 2020 si elle ne prend pas des mesures urgentes pour pallier ce grave déficit qui se creuse d’une année à l’autre. Le chercheur marocain Moulay Driss Hasnaoui a également indiqué à la même date que le Royaume  est menacé d’une pénurie d’eau à l’horizon 2025 comme en témoigne la baisse des disponibilités en eau de consommation par habitant qui ont chuté de 1.700 m3 dans les années 1970 à 720 m3 en 2013.

Pis, lesdits chercheurs ont alerté que la situation risque de se compliquer davantage dans les années à venir, notamment avec la croissance démographique et urbanistique rapide que connaît la capitale économique. D’après certaines prévisions, la ville connaîtra dans un avenir proche une expansion estimée à 20.000 ha, soit un élargissement de  300 hectares par an. Ce qui induit le prolongement des réseaux existants et la mise en place de nouvelles capacités de ravitaillement en ressources d’eau. Car, si les Casablancais ont consommé 394.000 m3 par jour en 2012, ils auront besoin de 600.000 m3 en 2030.  Ceci d’autant plus que la ville ne dispose pas de ressources hydrauliques propres puisque 99% d’entre elles proviennent de l’oued Oum Rabbia (53 millions de m3) et Bouregreg (14 millions de m3).
 
Inertie
Ensuite, qu’est-ce qui a été entrepris par les autorités locales casablancaises pour éviter la catastrophe ? Peu  voire rien vu la gravité de la situation. En fait, il a fallu attendre 2020 pour la mise en place du Programme national d'approvisionnement en eau potable et en eau d'irrigation 2020-2027, qui a englobé un certain nombre de projets concernant la région casablancaise. Tel est le cas de l'achèvement des travaux d'une usine de dessalement d'eau de mer au niveau de Casablanca-Settat pour assurer l'approvisionnement de la région en eau potable et de l'augmentation de l’approvisionnement en eau potable au profit du Grand Casablanca à partir du bassin de Bouregreg (barrage Sidi Mohamed ben Abdullah) à travers la réalisation du projet de raccordement des réseaux nord et sud du Grand Casablanca. Il y a eu aussi la réalisation d'un projet de liaison des bassins de Sebou, Bouregreg et Oum Er-Rbia pour détourner un volume total d'eau compris entre 500 et 800 millions de mètres cubes dans le cadre d'une mesure de solidarité pour assurer  l'eau sur l'ensemble du territoire du Royaume.

La poursuite de la préparation des forages, puis l'achèvement des travaux de forage d'exploration en vue d'améliorer la connaissance des aquifères et de mobiliser des ressources en eau supplémentaires, et l'achèvement des petits barrages collinaires dans le bassin de Bouregreg ont été mis en avant. A noter également l'utilisation des eaux usées traitées pour irriguer les terrains de golf et les espaces verts.
 
Gouvernance
Enfin, qu’en est-il de la réalisation de ces projets et quid de leur efficacité ? Pour certains experts en la matière, les mesures, programmes et plans ne manquent pas, mais la situation demeure la même notamment au niveau de la gouvernance. En effet, et malgré les efforts déployés par le Royaume, la problématique de la gouvernance demeure le maillon faible de la politique de l’eau, selon plusieurs experts qui soutiennent que cette question se pose avec acuité dans un contexte marocain marqué par un niveau de déficit de deux milliards de m3.
Des défaillances qui ont été pointées du doigt par un rapport d’enquête parlementaire qui a indiqué que mêmes si des mesures ont été prises (construction de barrages, mise en place de stations de dessalement, protection de l’eau,…), les mêmes failles persistent encore et se manifestent avec force lors des périodes de sécheresse ou lors des pénuries d’eau. Présenté le 9 février 2021 à la Chambre des conseillers, ledit document a pointé du doigt plusieurs lacunes au niveau de l’opérationnalisation de cette stratégie, spécialement en matière de délais et de réalisation des projets.

A ce propos, il met en exergue l’inactivation du Plan national de l’eau qui a entravé l’atteinte des objectifs fixés et la disponibilité de données concrètes; l’instabilité du département de tutelle et la multiplicité des intervenants, l’absence de vision sur la gestion du secteur de l’eau et le manque de données et d’indicateurs précis; l’absence de convergence et de coordination dans l’élaboration et l’exécution des programmes relatifs à l’eau; l’absence de visibilité financière et l’irrégularité des fonds alloués aux projets hydrauliques; l’assainissement liquide dans le monde rural qui n’a pas été intégré parmi les objectifs prioritaires; les risques climatiques qui n’ont pas été couverts par les stratégies sectorielles à moyen et à long termes; l’inactivation de plusieurs dispositions de la loi 15.36 ; la difficulté de cession des terrains pour la construction de barrages et autres projets hydrauliques ; un contrôle limité ; une recrudescence des superficies irriguées par rapport aux ressources hydriques disponibles; l’infiltration de l’eau de mer dans les bassins hydrauliques (exemple de Souss-Massa) et la surexploitation des eaux souterraines.

A souligner également qu’un rapport du CESE avait déjà constaté en 2014 que «les menaces sur la qualité et la pérennité des ressources en eau, en raison des activités de l’Homme, ont atteint des niveaux inquiétants (prélèvements intenses et pollution de plus en plus étendue) » tout en notant que « malgré cette situation préoccupante, la conscience citoyenne collective et la gouvernance du secteur enregistrent des déficits face à l’ampleur des enjeux et défis du pays ».
 
Faux procès
Autre question et non des moindres : pourquoi adosser la responsabilité du soi-disant « gaspillage de l’eau » aux seuls citoyens alors que le taux de consommation d’eau par les ménages est très faible ? En effet, un document du HCP intitulé «Modélisation de la consommation en eau intersectorielle dans l’économie marocaine» a révélé que l’agriculture pèse  pour 87% dans la consommation directe annuelle d’eau. Elle est suivie des secteurs Administration publique/éducation/santé (5%), BTP (2%), commerce (1%), électricité & eau (1%) et hôtels & restaurants (1%). Les 3% restants sont partagés entre d’autres secteurs.
En outre, ledit document a indiqué que «la consommation d’eau dans les secteurs de l’agriculture et de la pêche/aquaculture est élevée par rapport à leurs productions respectives. «Par conséquent, ce sont des exemples typiques de secteurs stratégiques de l’économie marocaine ayant une faible efficacité d’utilisation de l’eau», souligne le document. De leur côté, les secteurs des BTP et de l’Administration publique éducation-santé affichent une consommation en eau par unité produite qui n’est pas aussi élevée que l’on pourrait le croire. C’est le cas par exemple de l’Administration publique-éducation-santé dont la consommation par unité produite n’atteint que 3,7%, en raison de sa production élevée.
Concernant la consommation annuelle d'eau par habitant, elle atteint actuellement 720 m3, contre 2500 m3 auparavant, d’après des données de l’ancien département de l'Energie, des Mines, de l'Eau et de l'Environnement. A méditer.

Hassan Bentaleb


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