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Quand l'économie devient aussi utile que la dentisterie




En posant la question  à un économiste sur la meilleure façon de maximiser les échanges de reins entre bénéficiaires et donneurs, vous auriez une forte chance de recevoir une réponse similaire à la suivante : «Il faut instaurer un marché de greffes de reins», et qui dit marché dit offre et demande et de là résulte un prix d’échange de reins. Le processus est le même pour le marché de change, des légumes ou des chaussures. Il faut qu’il y ait une entente entre l’offreur et le demandeur sur un prix d’équilibre pour que la transaction soit légale. Cette réponse, bien qu’elle soit un peu choquante, mérite toutefois de lui trouver quelques excuses. En effet, les économistes fidèles à leur point de vue orthodoxe étaient depuis plus de trois siècles, au moins dès 1776,  date de la parution de «La richesse des nations», d’Adam Smith, le fondateur de l’économie moderne, préoccupés par la création de la richesse et par son allocation sur le marché. Pour eux, il ne peut y avoir un échange optimal sans le recours au marché.  D’ailleurs peu de pays au monde autorisent la vente des organes (c’est le cas de l’Iran). Par ailleurs, il faut reconnaître que ce genre de dispositions, qui reste éthiquement tout de même mal vu, a pourtant des effets positifs en matière d’échange de reins et contribue à combattre le marché noir de trafic des organes humains. En suivant cette logique, un marché libre, transparent et en plein jour serait donc une décision qui paraît à la fois pragmatique et rationnelle!

Quand l’exception ne confirme pas la règle
Alvin Roth et Lloyd Shapley sont deux économistes qui font l’exception. Selon ces deux pionniers de la théorie de jeu, l’économie peut être aussi utile que le dentiste. Eloignés du tumulte des débats macroéconomiques, Roth et Shapley ont développé tous leurs talents dans l'optimisation des relations entre les acteurs des marchés grâce aux modèles mathématiques. Le premier s’est intéressé aux greffes de reins et le second au mariage stable.

En quoi servira une forte
croissance économique si la ville n’est pas heureuse ?
Lloyd Shapley, camarade d’études de Jean Nash, compare notre société contemporaine à un corps composé de centaines de millions de cellules. Quand la cellule est en bonne forme tout le corps se porte bien. Pour que notre ville soit heureuse, il est nécessaire que nos foyers le soient bien avant. C’est par cette équation que Shapley a fondé toute son analyse métaphorique sur les mariages stables. En effet, toute la difficulté réside dans le fait de trouver l’homme ou la femme de ses rêves, dans la mesure où l’on ne peut pas rencontrer tous les conjoints possibles pour faire le choix optimal. Pire encore, les couples mariés peuvent rendre les autres rencontres de couples impossibles si jamais un individu en dehors des couples mariés éprouve les sentiments pour un individu marié. Ce genre de situation rend les mariages instables. Que pouvons-nous faire pour refaire de notre ville, la cité de l’amour?
Pour tomber sur le conjoint optimal et éviter les tromperies qui peuvent résulter des mariages instables, notre économiste nous propose un algorithme de révélation des préférences. Chaque individu pourra classer ses partenaires potentiels du préféré au moins préféré, les femmes par exemple qui recevront les demandes de mariage n’acceptent que temporairement les possibilités de couples en suivant leurs ordres de préférences jusqu'à l’épuisement de toute autre proposition. Il ne peut y avoir d’autres unions de couples (l’équilibre au sens de Pareto). L’idée qui peut paraître comme un joli conte de fées pourra se mettre en marche à travers une simple modélisation algorithmique sous la tutelle du prochain ministère du Bonheur marocain!
En réalité, l’algorithme des mariages stables n’est pas en effet une simple histoire de mariage. En remplaçant, les hommes par les vendeurs et les femmes par les acheteurs, on résoudra un grand problème économique qui est de l’efficience du marché. Les vendeurs peuvent être remplacés par les demandeurs d’emploi et les acheteurs par les offreurs d’embauche et nous obtiendrons l’équilibre sur le marché de travail. La même démarche peut être adoptée pour l’affectation des élèves de terminale dans les formations post bac ou les demandeurs de reins avec leurs offreurs, sans qu’il y ait nécessairement un prix qui équilibre l’offre et la demande. Les applications de la théorie des mariages stables eurent un succès  incontestable.

Alvin Roth, Quand l’économie sert
à sauver les vies
La deuxième application de la théorie de jeu trouve une grande place dans le domaine médical et plus particulièrement dans la greffe de reins. La technique proposée par Alvin Roth a révolutionné le don croisé aux Etats-Unis. Pour ce dernier, il suffit de placer une plateforme commune entre tous les hôpitaux regroupant l’ensemble des donneurs et receveurs de reins pour combler les insuffisances et les incompatibilités dont a souffert l’ancien système manuel des dons croisés, qui consiste en la réunion de deux couples qui échangent leurs reins pour sauver leurs proches. Le nouveau système qui fait appel à un algorithme informatisé réunit des dizaines, voir des centaines de couples, et du coup le problème de l’incompatibilité devenant très marginal, voir contrôlable.
Roth s’aperçoit ensuite que l’arrivée d’un homme altruiste qui ne compte pas de malades parmi ses proches pourra pousser la chaîne de dons à une vitesse incroyable (l‘effet domino), C'est sur ce principe qu'a fonctionné la plus longue chaîne de dons croisés décrite par le fameux quotidien américain «New York Times». Au total, 60 personnes y ont participé et 30 greffes de reins ont été réalisées. L'impulsion est donnée par Rick Ruzzamenti, un homme altruiste qui n'avait jamais osé donner son sang. Ce Californien de 44 ans décide spontanément de s'inscrire sur le National Kidney Registry (le registre national des Etats-Unis de rencontre entre donneurs et receveurs de reins) pour proposer un de ses reins. Le 15 août 2011, son rein est greffé sur un homme de 66 ans. La nièce de ce dernier, qui s'était portée volontaire mais n'était pas compatible, propose en remerciements de céder un organe à une jeune femme du Wisconsin, Brooke Kitzman. A son tour, l'ex-petit-ami de Brooke, David Madosh, s'inscrit sur le registre national de reins. Et ainsi de suite, à 30 reprises. Cette coordination qui a impliqué 17 hôpitaux répartis sur 11 États s’est étalée sur une période de quatre mois.
 
Et qu’en est-il pour le Maroc ?
Il faut tout de même rappeler que la loi marocaine relative au don, adoptant l’essentiel des dispositions françaises interdit le don altruiste. Elle insiste sur l’existence d’un lien de parenté entre le donneur et le receveur. Les conséquences de ces dispositions sont exprimées par ces chiffres : au moins 1 million de Marocains ont une maladie rénale chronique, 10 000 sont dialysés régulièrement et seuls 200 ont eu une greffe rénale. Il existe même des années où aucune greffe de rein n’a été effectuée (2011 et 2012), chose qui interpelle entre autres notre solidarité citoyenne.

Que peut-on faire ?
L’adoption des solutions proposées par notre économiste peut non seulement sauver les vies de milliers de Marocains qui suivent les traitements de dialyse stressants, mais aussi alléger une grande partie des dépenses assurées par les organismes de couverture et par le ministère de la Santé.
De ce fait, un appuiement de la société civile et plus particulièrement des associations de lutte contre les maladies de reins en faveur d’un changement législatif pourrait constituer la percée vers l’instauration progressive d’une politique volontariste sur le don du vivant tout en s’orientant beaucoup plus vers les modèles  performants en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Ainsi pour s’assurer du succès de cette politique et promouvoir le don altruiste, l’Etat peut proposer des avantages en faveur des bénévoles tels que des réductions de voyage en train, des quotas permettant à leurs enfants l’accès aux grandes écoles…
Les travaux de Shapley et de Roth ont été consacrés par le prix des sciences économiques de la Banque royale de Suède à la mémoire d'Alfred Nobel en 2012.

 * Etudiant en économie

Par Youssef Mahassin *
Samedi 3 Mars 2018

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