Prayut Chan-O-Cha. Le général putschiste fragilisé par la constitution

L'omniprésent Prayut Chan-O-Cha ne va pour autant quitter le gouvernement durant sa suspension: il va continuer à siéger comme ministre de la Défense


Libé
Jeudi 25 Août 2022

Prayut Chan-O-Cha. Le général putschiste fragilisé par la constitution
Il avait promis de restaurer la démocratie, mais n'a cessé de resserrer son emprise sur la Thaïlande. Jusque-là imperméable à toutes les crises, le Premier ministre Prayut Chan-O-Cha a subi un premier revers de taille mercredi, suspendu par la Cour constitutionnelle qui doit trancher sur son mandat.

Changement de monarque, manifestations massives pour la démocratie en 2020, pandémie de Covid, crise constitutionnelle... Dans un royaume à l'histoire politique récente mouvementée, l'ancien général Prayut Chan-O-Cha détonnait par sa longévité.

"C'est extraordinaire qu'il puisse tenir aussi longtemps", s'est étonné auprès de l'AFP Aaron Connelly, spécialiste de l'Asie du Sud-Est à l'Institut international d'études stratégiques.

A 69 ans, il se voyait encore diriger de longues années, jusqu'à ce que la Cour constitutionnelle ne le rattrape, saisie par des députés de l'opposition qui s'interrogent sur la légalité de son pouvoir.

L'opposition brandit l'article 158 de la constitution de 2017 - rédigée par la junte et considérée comme favorable à l'armée - qui limite à huit ans la durée en poste du Premier ministre.

La Cour a suspendu le dirigeant le temps de démêler le nœud juridique, ce qui devrait lui prendre plusieurs semaines.

"Il est ironique de constater que cette clause ne ciblait pas à l'origine le général Prayut mais la bête noire de l'armée, Thaksin Shinawatra", Premier ministre de 2001 à 2006, remarque auprès de l'AFP Thitinan Pongsudhirak, professeur de sciences politiques à l'Université Chulalongkorn de Bangkok.

L'omniprésent Prayut Chan-O-Cha ne va pour autant quitter le gouvernement durant sa suspension: il va continuer à siéger comme ministre de la Défense, poste qu'il occupait en même temps que celui de Premier ministre.

Ses soutiens préparent déjà la riposte, avec deux interprétations différentes qui pourraient lui permettre de rester jusqu'en 2025 ou 2027, et ainsi de garder la tête haute.
Le dirigeant a gardé de son éducation militaire sa posture droite, que ses adversaires décrivent plutôt comme rigide ou sévère.

 Il a justifié le coup d'Etat orchestré en mai 2014 contre le gouvernement de Yingluck Shinawatra, sœur de Thaksin, en invoquant le sens du devoir pour défendre la monarchie.
 L'ancien commandant en chef de l'armée, à six mois de la retraite, avait alors remplacé son uniforme kaki par des costumes cravates ou des vestes traditionnelles col Mao colorées.

"Oncle Tu" ou "Big Tu", qui aime cultiver l'image d'un homme proche du peuple, a poursuivi sa transformation en homme politique lors des élections législatives controversées de mars 2019, qui ont légitimé son pouvoir.

"La longévité politique de Prayut tient en partie à des perceptions selon lesquelles il continue d'avoir le feu vert du régime conservateur-royaliste qui dirige de l'intérieur la Thaïlande depuis les coulisses", explique Thitinan Pongsudhirak.

Il se montre intransigeant dès lorsqu'il s'agit de réprimer le mouvement qui réclame sa démission et une réforme de la toute-puissante monarchie, comme lors des grandes manifestations en 2020. La pandémie de coronavirus lui a offert un nouveau prétexte pour resserrer l'étau autour des activistes pro-démocratie.

Côté politique, "il manque d'une vision générale. Le gouvernement est dans la réaction, il n'est pas pro-actif", relève Sophie Boisseau du Rocher, de l'Institut français des relations internationales (IFRI).

Le général a participé à certaines des pages sombres de l'histoire récente du royaume.
Il est souvent décrit comme l'artisan de l'assaut militaire du 19 mai 2010 contre le camp retranché des "Chemises Rouges" (partisans des Shinawatra) qui occupaient le centre de Bangkok pour réclamer la démission du gouvernement de l'époque. Bilan, 90 morts et 1.900 blessés.

Il aurait aussi soutenu le putsch contre Thaksin Shinawatra en 2006, d'après une note diplomatique américaine diffusée par le site WikiLeaks.

Cet amateur de golf, père de deux jumelles, fut promu à la tête de la Première armée (centre du pays, dont Bangkok) en 2006, avant de devenir numéro deux des forces terrestres, puis de prendre la direction de l'armée en 2010.

 Peu après le coup d'Etat, il avait promis de restaurer la démocratie. Il a mis près de cinq ans pour organiser les élections législatives, le temps de consolider son autorité. Mais le prochain scrutin, prévu en 2023, pourrait bien se dérouler sans lui.


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