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Parlez-moi de littérature-monde : Nécessité de repenser l’Autre




La littérature-monde ou «DIE WELTLITERATUR» selon Goethe est un concept phare qui s’impose actuellement dans le monde. Il s’agit d’une nouvelle stratégie qui se propose d’égaliser les littératures du monde et d’affirmer que la mission la plus naturelle de la littérature est de traiter l’œuvre dans sa globalité  loin de l’histoire de sa nation. C’est aussi une réaction au nationalisme français  qui réduit et catalogue les œuvres selon leur appartenance raciale.
Ce concept est proche du « tout-monde» d’Edouard Glissant. Cette littérature exprime une libération des diktats des sciences humaines qui refusent de voir la littérature sous plusieurs démarches. De ce fait, la littérature-monde ouvre les frontières non pas pour brouiller le paysage littéraire et culturel mais pour surmonter les difficultés dont souffre le monde.
Depuis longtemps, la littérature française monopolise le discours tout en refusant l’autre qu’elle considère comme un étranger qui n’a pas le mérite d’appartenir à cette grande littérature française réservée uniquement aux Français de souche. Face à ce narcissisme, certains écrivains ont jugé utile de signer le manifeste de «Littérature-monde en français en 2006». Suite à cette signature qui a pour ambition de secouer le joug de l’hégémonie des diktats des sciences humaines en France, Michel Le Bris et Jean Rouaud ont publié un ouvrage collectif sous le titre : « Pour une littérature-monde, Gallimard, 2007 » Cet édifice littéraire qui réunit un ensemble de chercheurs de par le monde a pour objectif d’interroger la relation de l’écrivain à la langue française ; une langue plurielle qui peut dire le monde selon ces derniers. Il est fort capital de se débarrasser, pour eux, du nationalisme qui pose un cran d’arrêt au développement de la littérature.  
Dans sa réflexion qui porte le titre suivant «Pour une littérature-monde en français» Michel Le Bris montre que seul le grand angle peut dévoiler l’originalité de l’œuvre littéraire. D’ailleurs, il saisit l’occasion pour rappeler qu’il a déjà employé le terme «littérature-monde» depuis 1992 dans un petit volume.
À y voir clair, la littérature-monde représente un moment fort dans le paysage littéraire d’aujourd’hui d’autant  qu’elle est une démarche à traiter les œuvres sous le pied d’égalité. Ce qui fait de la littérature un territoire à repenser l’Autre. Michel Le Bris écrit à propos de cette littérature-monde : «  Pour dire une littérature aventureuse, voyageuse, ouverte sur le monde, soucieuse de le dire. » Ainsi considérée, cette nouvelle littérature ouvre la littérature française. Celle-ci n’est pas la seule, l’unique et le modèle livré à l’humanité. Mais une littérature qui doit être hospitalière et ouverte, et ce en bannissant la tendance nationaliste  qui règne dans les universités selon le même écrivain.  
La littérature-monde est pour ainsi dire une littérature bruyante, métissée qui peut dire l’Homme dans sa totalité. En outre, sa mission est de dire le télescopage, donner sens à l’existence et d’interroger surtout « l’humaine condition ». L’écrivain qui écrit dans une langue donnée fait appel au Babel des langues. Elle est aussi une invitation  à la littérature française de cesser son racisme et d’entrer dans le vaste ensemble bien sûr sous un pied d’égalité. Penser à la littérature-monde est un rappel que le monde bouge, que les cultures se croisent, que la langue appartient à ses usagers et que le grand contexte peut bien révéler la valeur esthétique d’une œuvre. La littérature-monde est la reconnaissance et la prise de conscience de l’intelligence humaine.
Dans son bel essai intitulé « Le Rideau » (Gallimard, 2005), Milan Kundera reprend la réflexion de Goethe sur ce concept. Il met l’accent sur l’importance de cette stratégie quant à la révélation de la valeur esthétique de l’œuvre. Selon Kundera, la littérature-monde est un testament de Goethe. Encore un testament trahi. Les professeurs de littérature étrangère, selon l’écrivain tchéco-français,  doivent étudier les œuvres dans une perspective du grand contexte. Chose qui n’est pas faite car : « Pour démontrer leur compétence d’experts, ils [les professeurs] s’identifient ostensiblement au petit contexte national des littératures qu’ils enseignent » au dire de M. Kundera qui fait la remarque selon laquelle il y a deux contextes dans lesquels on peut situer une œuvre littéraire.
Le premier contexte cherche à mettre l’accent sur l’histoire de la nation de l’écrivain au lieu d’étudier l’originalité du texte. Contrairement bien évidemment au  second  qui est celui de la littérature-monde qui pense l’œuvre par-delà son origine. La littérature-monde est une manière de tester  encore une fois qu’il n’y a pas «de littérature pure» et que seul le grand contexte sauve les littératures. Il faut dire surtout qu’elle est une décolonisation de la littérature…  

Par Abdelouahed Hajji
Mercredi 18 Avril 2018

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