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Milan Kundera, un romancier intellectuel




Milan Kundera, l’écrivain français d’origine tchèque est l’un des romanciers les plus intéressants des temps modernes. Intellectuel à bien des égards, Milan Kundera cherche à fonder une poétique du roman capable d’explorer l’inédit de l’existence. Dans ses textes, il intègre des réflexions au sein du romanesque en vue de construire tout un continent intérieur.  Kundera, en se basant sur l’art du roman comme art ironique, lutte contre toute forme de totalitarisme. Chez lui, l’horizon est gigantesque et nécessairement incomplet, d’où son appel à l’esthétique de l’inachèvement comme esthétique relative. Kundera, romancier, intellectuel, soumet ses textes et ses lectures à l’examen critique loin de l’interprétation politique et religieuse. Dans ses essais comme dans ses romans, il cherche à faire ce qu’on appelle la critique des auteurs, cette critique qui semble spontanée, mais une lecture attentive fait surgir cette volonté de fonder une critique objective. Il émet des jugements esthétiques sur ses textes et sur ceux écrits par les autres. Il réhabilite, ainsi, l’héritage de Kafka, de Rabelais, de Beethoven, de Nietzsche, etc. Cette pratique de l’écrivain -critique, il a su en faire tout un art, ce qui fait de lui un romancier intellectuel. Kundera se considère, de ce fait, un grand essayiste qui dialogue avec un immense héritage.  Peut-on dire que Kafka, Broch, Musil, etc., sont des personnages fictifs de ses essais ? En fait, ce n’est pas par hasard que Guy Scarpetta dans son «Age d’or du roman» (Paris, Grasset et Fasquelle, coll. «Figures/ Grasset», 1996.) a catégorisé Kundera parmi les romanciers qui représentent l’âge d’or du roman. Son œuvre traverse et questionne la modernité dans toutes ses dimensions à travers le recours à l’ironie, au ludisme et à la composition musicale.
Milan Kundera, dans sa poétique du roman, examine des thèmes existentiels et ce par le recours aux «ego expérimentaux». Le roman dans ce sens est un laboratoire à expérimenter la vie. Le romancier part d’une situation philosophique pour enfin lui donner un aspect concret à travers un personnage. Le principe de la composition, chez lui, repose aussi sur la musique. Rappelons-nous que Milan Kundera a fait son entrée dans la littérature par  la porte de la musique. « La musique, écrit Chvatik, a été le premier langage artistique qu’il a parfaitement maîtrisé.  (Le monde romanesque de Milan Kundera, Gallimard, 1995, p.197)».
Le romancier a déclaré qu’il aimait lire l’héritage philosophique au lieu de lire la littérature. Derrière cette affirmation se cache son désir de produire une littérature mixte et plurielle, d’où l’esthétique impure qui traverse son œuvre. L’impureté, ainsi, est  une esthétique nomade et apatride, ce qui oriente l’écriture vers la recherche du sens perdu.  En ce sens, le roman pose des questions  (celles de l’identité, du corps, de la visagéité) qui n’ont aucune réponse. La réponse, ce sont bien les questions elles-mêmes.
Il est à noter que sa pensée se nourrit de l’incertain et de l’inachèvement et tente de jeter des passerelles non seulement entre les genres, mais aussi entre les cultures : il cite différents philosophes venant d’horizons lointains et écrit dans deux langues, ce qui donne un nouveau regard sur la Francophonie. Il se définit d’ailleurs comme un écrivain cosmopolite.  En s’attachant à la littérature et précisément à l’art du roman, Kundera dans son «Art du roman» publié en 1986 reproche à Jean-Paul Sartre de ne pas utiliser la notion de «romancier», en optant pour le prosateur. Le romancier, aux yeux de Kundera, est celui qui fait du roman un art autonome. Le personnage sartrien, quant à lui, est guidé par la réflexion philosophique plus que la structure romanesque.
L’écriture kundérienne est la consécration d’une nouvelle esthétique qui cherche à développer un regard clairvoyant sur les sociétés postindustrielles, puisqu’il s’agit d’une écriture provocatrice. Ainsi pense-t-il par le biais du romanesque.  Dans ses romans, tous les personnages ont le même statut. Ils cherchent à découvrir un aspect inédit de l’existence. Kvetoslav Chvatik dans « Le monde romanesque de Kundera » (Gallimard, 1995) écrit que : «L’esthétique du roman chez Kundera est celle des mondes possibles».
Le mérite de Milan Kundera est de considérer le roman comme un art autonome.  Le roman, ainsi,  constitue une branche esthétique à part entière. C’est dire qu’on ne peut pas réduire le roman à une simple narration, le roman comporte aussi des éléments essayistiques, dramaturgiques et méditatifs.  Le roman, comme art souple, qui dépasse bel et bien le genre, donne les matériaux les plus essentiels à l’écrivain afin de mettre en scène la grande complexité existentielle. Dans « L’insoutenable légèreté de l’être » (Gallimard, 1989), le narrateur commence par une réflexion sur l’éternel retour chez Nietzsche. Il écrit que «L’éternel retour est une idée mystérieuse et, avec elle, Nietzsche a mis bien les philosophes dans l’embarras […]». Chemin faisant, le narrateur pense la dichotomie : légèreté et pesanteur. Ceci dit, il évoque le personnage pour bien expérimenter ces questions : «  Il y a bien des années que je pense, dit-il, à Thomas. Mais c’est à la lumière de ces réflexions que je l’ai vu clairement pour la première fois (p. 15)» Comme dans tous ses romans, le personnage se réalise au cours de l’histoire. Le personnage d’Agnès dans « L’immortalité »  (Gallimard, 1990) est né d’une observation du narrateur d’un geste d’une femme qui salue son maître nageur. Le geste d’adieu fait naître Agnès. Dans la septième partie de ce texte, le narrateur porte le masque de Kundera, comme il fait de Goethe un personnage fictif pour penser un thème théologique : l’immortalité.
Kundera adopte sans ambages une esthétique relative. Il s’agit en matière d’écriture du principe de la relativité, où l’auteur affirme que la vérité est à rechercher dans la conscience de tous les personnages. Chez Sartre, Antoine Roquentin, dans « La nausée », est un personnage principal qui porte la pensée de son créateur. Contrairement aux personnages de Kundera qui ont la possibilité d’intervenir sur un ied d’égalité.  Kundera, à partir de ces éléments,  est un romancier engagé. S’il refuse l’engagement, c’est parce que ce dernier est lié à ce qu’il appelle le kitsch et le mensonge.  Le kitsch, qui est un thème intéressant dans «L’insoutenable légèreté de l’être», constitue même un leitmotiv qui revient dans tous ses textes. Le kitsch est la nostalgie du paradis : c’est la métaphore du parfait. Kundera le définit comme étant  « la négation absolue de la merde» c’est-à-dire la négation de ce qui est inacceptable dans la nature humaine. L’homme-kitsch ne tolère ni l’humour, ni l’ironie, ni la question, il est au service d’une idéologie. Le roman, pour lui, est démystificateur, et donc anti-idéologique.
Polyphonie, intertextualité, inachèvement constituent les entrées principales de l’écriture de Kundera. Le personnage de l’histoire, qui a pu faire sortir l’Europe centrale de sa léthargie, est un intellectuel majeur de notre époque qu’il faut revisiter.
La lecture de l’un de ses textes nous met face à une écriture en mouvement et kaléidoscopique : elle interroge différentes littératures et philosophies afin de démontrer que la littérature est constamment  plurielle et qu’il n’y a pas de frontière étanche entre littérature et philosophie. Il y a chez Milan Kundera une volonté de sortir de l’Histoire pour la réécrire à partir du romanesque, ou le penser-romanesque. Le travail de la pensée serait donc de relire l’histoire. C’est pourquoi il serait légitime d’affirmer que Kundera est «romancier et rien que romancier».

Par Abdelouahed Hajji
Vendredi 4 Janvier 2019

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