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Mémoires et souvenirs d'Omar Himmi




Cheikh Mohammed Himmi dans la vallée de Tifnout, environ en 1950 .
Cheikh Mohammed Himmi dans la vallée de Tifnout, environ en 1950 .
Récemment, j’ai eu un moment d’introspection provoqué par le décès d’une personne qui a eu un impact majeur dans la trajectoire de ma vie. Il y a quelques années, j’ai vécu chez Omar Himmi Ait Omrar dans le village d’Amsouzerte, dans le Haut Atlas marocain. Et je souhaiterais, aujourd’hui, partager les souvenirs de ces deux années (1993-1995) passées dans la maison d’Omar et mes histoires de vie qui ont suivi, car cela peut être porteur de sens pour d’autres personnes.
 Au début des années 1990, il était difficile de se rendre dans ce village très retiré, coincé entre les provinces de Ouarzazate, Taroudant et Al Haouz. Sur les cinq vallées qui entourent le mont Toubkal, le plus haut sommet d’Afrique du Nord, une seule se trouve sur son versant sud : la vallée de Tifnout. La particularité de ce fait c’est qu’environ la moitié du parc national du Toubkal est constituée de pâturages d’été pour les troupeaux des habitants de Tifnout. Pourtant, jusqu’à cette époque, il n’y avait pas eu de communication adéquate entre la direction du parc et la communauté Tifnout, composée de 44 villages (environ 12.000 personnes), car elle est si retirée qu’il faut 24 heures pour s’y rendre. Il faut en effet contourner les montagnes de l’Atlas pour y arriver, les 70 derniers kilomètres étant des chemins non pavés. Lorsque, en tant que volontaires du Corps de la Paix, nous avons été affectés au parc du Toubkal, nous pouvions choisir de vivre n’importe où parmi ses vallées de villages. Quand j’ai alors entendu que personne n’était allé à Tifnout, je me suis dit : « OK, je vais le faire, je vais y aller ». J’ai voyagé par segments, et il m’a fallu trois jours pour y arriver cet hiver-là, en 1993.
Lorsque les gens arrivaient à la vallée de Tifnout, ils étaient toujours orientés vers Omar Himmi. Personne ne savait que je venais, et j’avais prévu d’y rester deux ans. Je me souviens que le premier repas que j’ai pris c’était une omelette, après quoi je me suis immédiatement senti fatigué et malade à cause du long et froid voyage. J’ai été malade pendant deux semaines, incapable de quitter ma chambre et ayant des hallucinations terrifiantes, que je n’avais jamais eues dans ma vie. J’ai décidé très tôt de regarder les formes menaçantes dans mon esprit comme un spectateur le ferait dans un film, et j’ai même fini par les manquer une fois qu’elles étaient parties. La nuit, je sentais encore la main d’Omar Himmi sur ma tête parce qu’il était vraiment inquiet. Il s’assurait que j’avais de la soupe chaude et aussi des mandarines pour la vitamine C, qui heureusement étaient de saison au Maroc.
Après quelques jours, le Cheikh local est venu me rendre visite et j’ai rassemblé assez d’énergie pour m’asseoir, montrer mon passeport et demander si les gens seraient heureux si un Américain vivait parmi eux pendant deux ans, ce à quoi il a répondu par l’affirmative. Et c’était tout. Mais les choses allaient se compliquer parce que le Caïd ne voyait pas les choses du même œil. A cette époque, l’autonomisation des communautés et le développement participatif étaient des mots dont personne n’avait entendu parler, et ces idées de changement organisé n’inspiraient pas particulièrement confiance – quand on pense que leur mise en œuvre est désormais obligatoire au Maroc. Le fait que le Caïd ne voulait pas qu’un étranger inattendu vive dans la vallée de Tifnout, alors que quelqu’un était malade et confiné au lit (ou plutôt sur le sol couvert), c’était un vrai dilemme pour Omar.
Comme j’étais encore faible, Omar m’a convaincu d’aller à l’hôpital, qui était à Taroudant. Je n’allais pas mieux, je ne marchais pas vraiment et je n’avais pas d’énergie. J’ai pourtant accepté à contrecœur. Mais, quand je suis arrivé à la camionnette « Transit », j’ai vu que tous mes bagages étaient rangés à l’arrière. Je savais que si j’entrais, il me serait difficile de revenir. Je me suis donc ravisé, j’ai fait demi-tour et je suis rentré chez Omar. Lorsque je l’ai croisé en allant dans ma chambre, son visage était comme une pierre, car il savait que sa tentative de se sortir de la situation conflictuelle n’avait pas abouti. Mais il a tout de même fini par m’accepter.
Ce fut le début d’une longue histoire. Très peu de temps après, nous avons trouvé un arrangement : je vivrais là et je prendrais le petit déjeuner et le dîner avec lui. C’est ainsi qu’il a eu la plus grande influence sur ma vie personnelle pendant ces années, car il a accepté de le faire même si, parfois, on lui fit sentir qu’il ne devait pas le faire.
Une autre histoire dont je me souviens, qui est quelque peu révélatrice de l’époque où nous vivions il y a près de trente ans, s’est produite un soir au dîner. Il n’y avait que lui et moi. Agé alors de 70 ans, c’était un grand-père qui allait devenir plus tard arrière-grand-père et qui allait vivre jusqu’à l’âge de 103 ans. Un soir, Omar et moi parlions du peuple Tifnout, et nous avons fini par parler du Cheikh, Haj Lehcen Ait Ouahman, un homme complexe et réfléchi à la fois, comme j’allais l’apprendre plus tard. J’ai demandé à Omar s’il était ami avec ce Cheikh, et il m’a dit : « Avant qu’il ne devienne Cheikh, nous étions de grands amis ! ». Et il a ri, ce qui m’a fait rire. Nous avons littéralement ri aux éclats.
Le lendemain, je suis descendu au magasin du village, dont le propriétaire était un ami proche d’Omar, qui était là aussi quand je suis entré. J’ai surpris Omar en train de raconter l’histoire des larmes de joie de la nuit précédente. Lorsqu’il en est arrivé au point où il a dû faire référence à ma personne, il n’a pas voulu m’appeler « aghmoy » – le terme en tachelhit qui désigne un étranger ou un outsider – parce que cela aurait pu être considéré comme une marque d’indifférence. Au lieu de cela, il m’a demandé mon nom. A ce moment-là, je vivais chez lui depuis quelques mois, je prenais le petit déjeuner et le dîner avec lui tous les jours, je m’asseyais à partir de 16 heures environ lorsque le soleil se couchait derrière la montagne, et je parlais, et il ne connaissait pas mon nom ! On peut tourner ça dans tous les sens, mais pouvez-vous l’imaginer ? Nous parlions d’expériences personnelles : Omar m’a raconté l’époque où le peuple juif vivait là, où son frère était cheikh et avait un conseiller juif. Chaque jour, nous parlions et partagions, et il y avait une certaine chaleur dans le fait que cela s’est passé sans qu’il connaisse mon nom. Il y avait une confiance pour me recevoir de cette façon sans demander à voir mon passeport, sans que nous ayons signé de contrat formel, sans se soucier de savoir si je le paierais à temps ou si je ne « prendrais pas la poudre d’escampette ». Il n’a fait que m’accepter et m’a même offert une hospitalité inconditionnelle. C’est ainsi que j’ai commencé à ressentir la relation et ce que j’ai appris au cours de ces premières années ici au Maroc.
Le frère aîné d’Omar, Mohammed, le Cheikh (qui confère à la famille le titre d’Ait Omrar), était décédé en 1951 des suites d’un empoisonnement. Pouvez-vous imaginer de boire une tasse de café dont l’effet est si destructeur qu’elle transforme vos reins en un liquide que vous régurgitez par la suite ? Cela donne une idée de la nature du poison.
Les gens peuvent certes se disputer, mais de là à s’empoisonner, c’est un pas infranchissable en raison du caractère insidieux – et pas seulement de la trahison mais aussi du fait de la lâcheté que l’on associe à ce type d’acte. Pourquoi a-t-il été empoisonné ? Parce que, selon Omar, il n’aurait pas permis aux hommes du coin d’épouser plus d’une femme. A cette époque, il a visité un village en aval d’Amsouzerte, c’est là qu’il a bu cette tasse de café empoisonné. Il est ensuite rentré chez lui et n’aura tenu que deux jours avant de succomber au poison. Le lendemain de son retour, il a demandé à Omar : « Où est le soleil (dans le ciel)? » Omar lui répondit où il se trouvait. Mohammed a fait un geste de la main et a dit : « Quand il arrivera à ce point, je serai parti».
J’ai été très marqué par les conversations avec Omar lorsqu’il me relatait tous les actes, toutes les histoires et les attitudes dont il se souvenait à propos de son frère et des gens. Par exemple, l’un de ces sujets qui m’a sans doute le plus marqué pendant toutes ces années au point que j’en fis le sujet de ma thèse de doctorat, c’était la question de l’approvisionnement en eau dans la région. Il y a dans cette région une source d’eau que l’on appelle Ouray qui coule vers le nord au lieu du sud, pourtant elle appartient à la communauté de la vallée méridionale de Tifnout. Ils avaient travaillé sur un projet, en creusant dans la montagne pour inverser le sens de l’écoulement de l’eau qui aurait changé le cours de la vie de quatorze villages, de plusieurs milliers de personnes et des générations qui ont suivi. Mais le projet a été avorté à la mort du Cheikh Mohammed il y a plusieurs années et, à ce jour, ces popluations souffrent toujours du manque d’eau, car elles doivent l’acheminer en quantités insuffisantes par des canalisations situées à huit kilomètres en amont plutôt que d’avoir leur propre source. Une solution des plus insoutenables finalement. Ouray est ainsi devenu un projet sur lequel je voulais absolument travailler pendant mon mandat. Et encore aujourd’hui d’ailleurs, c’est une cause que je continue de défendre. Lorsque je vivais dans le vallée de Tifnout, je rejoignais ma chambre après ces conversations avec Omar, et je consignais ces histoires dans mon journal. Ces histoires du passé, comme celle d’Ouray, resurgissent au présent à une époque de ma vie où je m’efforce de faire progresser un travail nécessaire qui a été commencé plusieurs décennies auparavant.
Après ces deux années, alors que le jour de mon départ approchait, Omar m’a apporté la petite bouilloire en argent dans laquelle Cheikh Mohammed buvait le thé avec sa femme. Ils étaient les seuls à boire le thé dans cette bouilloire – un héritage familial donc mais aussi régional – et il me l’a offerte. C’était un cadeau extrêmement attentionné. J’ai emmmené cette bouilloire à thé avec moi quand je suis rentré à New York. Je l’ai montrée à ma famille et j’ai dit : « C’est la bouilloire de Cheikh Mohammed, dans laquelle seuls lui et son épouse buvaient du thé». Je leur ai expliqué que c’était quelqu’un qui avait essayé de faire ce qui était bon pour la communauté, et qu’il avait été assassiné pour cela, qu’il s’agissait d’un homme ouvert à tous. Je leur ai aussi dit que la bouilloire avait presque un siècle d’âge. D’aucuns, certainement, n’y verraient qu’une vieille bouilloire non polie provenant des montagnes, qui les indifféraient complètement, et ils ne semblaient pas particulièrement émus par cette histoire. Il est apparu clairement que cette bouilloire n’était pas du tout au bon endroit. Sa place était dans les montagnes de l’Atlas (Toubkal). Donc, bien que cela ait pris un certain temps, après quelques années, je suis retourné chez Omar, et j’ai rapporté la bouilloire. Je lui ai alors dit : « Omar, cette bouilloire sera à sa place ici». Il m’a regardé sans dire mot, il comprit mon message et l’a acceptée.
Si j’avance rapidement en sautant plusieurs étapes, j’en arrive à notre dernière conversation, quelques jours avant qu’il ne nous quitte en mai 2020, alors même qu’il ne pouvait plus parler. Il pouvait à peine balbutier à son petit-fils, Mohammed, ce qu’il voulait me dire, et c’est alors son petit-fils qui me racontait ce qu’Omar avait dit. Je répondais alors à Mohammed, qui transmettait mes commentaires à son grand-père. La toute dernière chose qu’il m’ait dite c’était : « Tu es ici chez toi », ce qui signifie que sa maison était un endroit où j’étais toujours le bienvenu.
Et, de temps en temps, au cours des trente dernières années, c’est un endroit où en effet je me suis retrouvé. Il y avait là quelque chose, chaque fois que j’y revenais, qui était apaisant comme nulle part ailleurs.

* Sociologue et président de la Fondation 
du Haut Atlas, une organisation 
à but non lucratif qui se consacre 
au développement durable au Maroc.

Par Yossef Ben-Meir *
Vendredi 17 Juillet 2020

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