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Surprise et désillusion
Pour une partie de l’opinion publique, le choc ne s’est pas limité au résultat du match. Il s’est nourri d’un sentiment plus diffus de surprise et de désillusion face à ce qui a été perçu comme l’attitude de l’équipe sénégalaise, de certains de ses supporters, mais aussi face aux réactions de plusieurs pays africains et arabes à la défaite de l’EN. «Honnêtement, je ne m’attendais pas à un tel acharnement, surtout de la part de pays et de peuples que nous considérions comme amis et que le Maroc a toujours bien accueillis», confie Saïd, supporter de l’équipe nationale. «C’est incompréhensible», renchérit Mohammed, lui aussi supporter marocain. «On peine à comprendre l’origine d’une telle hostilité.».
Sur les réseaux sociaux, ces réactions ont été interprétées comme un manque de reconnaissance du rôle politique, diplomatique et symbolique que le Maroc estime avoir joué ces dernières années sur les scènes africaine et arabe. La rencontre sportive s’est ainsi chargée d’une dimension quasi morale : elle a été lue par certains comme une épreuve de loyauté collective, où l’échec sportif s’est mué en blessure symbolique. «Nous avons le sentiment d’avoir été trahis, comme si des pays que nous considérions comme amis nous avaient poignardés dans le dos», déplore Ahmed, jeune étudiant.
Dette morale
C’est dans ce climat émotionnel tendu que des plateformes et sites ouvertement hostiles à la migration ont trouvé un terrain propice pour relancer un discours ancien. Le match est devenu le prétexte d’une réactivation de thèses bien installées, selon lesquelles «le Maroc aurait dû, depuis longtemps, stopper les flux de migrants subsahariens». Le vocabulaire mobilisé est révélateur : celui de la trahison et de l’ingratitude. Dans ces récits, les «frères africains» auraient «mordu la main tendue», abusé de l’hospitalité marocaine et profité indûment de la générosité du pays. La migration n’est plus décrite comme un phénomène social ou régional, mais comme une relation asymétrique de dette morale, où toute contestation symbolique est perçue comme une offense.
Appels à l’expulsion
Sur les réseaux sociaux, cette lecture s’est rapidement traduite par une montée en intensité des discours radicaux. Les appels à l’expulsion des migrants subsahariens se sont multipliés, tandis que des rumeurs insistantes évoquaient l’imposition prochaine de visas à certains pays africains. Qu’elles soient fondées ou non, ces rumeurs traduisent une demande sociale de fermeture et une volonté de réaffirmation de la souveraineté nationale dans un contexte marqué par l’accumulation de frustrations économiques et symboliques.
Imaginaire collectif anti-migrant
Ces discours, toutefois, ne surgissent pas ex nihilo. Ils s’inscrivent dans une dynamique plus ancienne, faite de théories du complot, de stéréotypes racialisés et de récits sécuritaires. Les migrants subsahariens y sont régulièrement présentés comme une menace globale : pour les ressources publiques, pour l’emploi, pour la sécurité, voire pour l’identité nationale. A cette figure du migrant menaçant s’ajoutent celles de l’Etat complice, accusé de fermer les yeux, et des Marocains solidaires, stigmatisés comme naïfs, intéressés ou traîtres. Cette double délégitimation participe à la construction progressive d’un imaginaire collectif anti-migrant, où le racisme explicite côtoie des formes plus diffuses et socialement acceptables de rejet.
Fabrique d’un ennemi social
La désinformation joue, dans ce processus, un rôle central. Les discours hostiles s’appuient sur une circulation massive de fausses statistiques, de chiffres sensationnalistes et de récits anxiogènes: migrants présentés comme «extrémistes», «délinquants», voire porteurs de pratiques culturelles fantasmées et menaçantes. Cette rhétorique fabrique un ennemi social commode, accusé de capter injustement des ressources supposément rares et de menacer l’ordre social, tout en détournant l’attention des causes structurelles des difficultés économiques et sociales que traverse le pays.
Trahison nationale
A cette stigmatisation s’ajoute une crise profonde de confiance envers les institutions. Les groupes anti-migrants expriment une défiance radicale vis-à-vis de l’Etat, accusé de trahir ses citoyens et de servir des intérêts extérieurs. L’idée selon laquelle le Maroc serait «payé par l’Union européenne» pour tolérer la présence migrante et jouer le rôle de «gendarme de l’Europe» revient avec insistance. Dans cette lecture binaire, toute interaction avec un migrant — qu’elle soit professionnelle, sociale ou affective — devient suspecte. Elle est interprétée comme une forme de trahison nationale, alimentant une polarisation identitaire extrême et une criminalisation progressive du lien social.
Menace existentielle
Ces discours ne se limitent plus à l’expression d’un rejet symbolique. Ils s’organisent autour d’appels explicites au boycott social, économique et culturel des migrants subsahariens, mais aussi de tous ceux qui travaillent avec eux ou leur témoignent de la solidarité. Cafés, salons de coiffure, stations-services, commerces ou quartiers fréquentés par des migrants sont désignés comme des espaces à éviter. La consommation quotidienne se trouve ainsi politisée, présentée comme un acte de résistance identitaire face à une supposée «menace existentielle».
Fractures plus profondes
Au fond, la séquence ouverte par le match Maroc–Sénégal montre que le football n’a pas créé ces tensions. Il a servi de catalyseur émotionnel, révélant des fractures plus profondes liées à la situation économique, à la quête de reconnaissance internationale et à la place du Maroc dans les hiérarchies régionales et globales. En l’absence d’un travail politique, éducatif et médiatique de long terme sur les questions migratoires, raciales et sociales, ces moments de crise symbolique risquent de se répéter, transformant des événements ponctuels en épisodes durables de fragilisation du vivre-ensemble.
Hassan Bentaleb








