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Madame rêve…





Le mardi 3 avril à 19 heures,
Nadia Essalmi présentera son dernier
livre à l’Institut français de Rabat.
Un ouvrage préfacé par Fouad Laroui
où se mélangent les indignations
face à l’existant et les visions d’extase
face à la beauté des arts. A découvrir.


Samedi matin. J’écoute au casque le morceau de Burak Yeter « Tuesday », une chanson techno qui donne de jolies couleurs au ciel, juste en face de moi. Le livre de Nadia Essalmi « La révolte des rêves » est posé sur la table en bois, près d’un verre de jus d’orange. Certains moments ont des saveurs divines, notamment lorsqu’on s’apprête à écrire, à donner vie à ces graines virtuelles qui flottent dans notre âme, qui doivent impérativement sortir, éclore. Mylène Farmer a raison de chanter « C’est plus fort que moi ». Voir les mots, et puis les lignes, et puis les pages, apparaître, parfois lors d’un accouchement violent proche de l’exorcisme, est plaisant, jouissif. C’est de cela que parle le livre de Nadia Essalmi. Elle écrit sur les choses qui la révoltent, l’indignent, l’insupportent, et les fragments qui l’enchantent, rendent magique son existence, la font rêver. Elle parle de tout cela. De l’écriture, de la beauté du verbe, de ce besoin irrésistible, et irréversible quand on  choisit de s’exprimer par la création littéraire, quitte à briser les normativités des entrepreneurs de morale catégorisant de manière anthropocentrique ce qui est littéraire (au Maroc) et ce qui ne l’est pas. L’entrée en littérature se fait de différentes manières. Il y a les voix classiques, traditionnelles, orthodoxes qui « font » de la littérature, et puis il y a les hérétiques, les intempestifs, les immanents, ceux qui ne respectent pas les règles, les codes, les conventions ; mais dont les textes sont quand même littéraires. Nadia Essalmi fait partie de ces derniers. Elle me fait penser à ces soufis tels que Al-Hallaj disant que l’important n’était pas tant d’être reconnu comme un bon musulman par les hommes mais par Dieu. Ce n’est pas un hasard si l’œuvre de Khatibi est imprégnée de références soufies et qu’elle a décolonisé la littérature. Est-ce aux acteurs dominants du champ littéraire, notamment à ceux qui prônent de manière hégémonique ce qui est de la «bonne» littérature, de reconnaître ou pas la qualité intrinsèque d’un écrivain, voire d’apprécier la dimension littéraire de son œuvre? Nous sommes beaucoup trop libertaires, beaucoup trop anarchistes pour classer les textes selon des codes, des normes, des règles imposées par les violences verbales des chiens de garde de la littérature et jouer le jeu de ceux qui ont intérêt à normer le champ littéraire pour des raisons éloignées de la littérature ! Laissons aux lecteurs et lectrices le plaisir d’apprécier ou pas, et permettons à ceux qui ont le courage d’écrire et de publier de trouver une place, surtout quand ils ont quelque chose à dire.
En terminant « La révolte des rêves », je n’ai pas pu m’empêcher d’envoyer un mail à Nadia Essalmi indiquant que j’avais l’impression de découvrir quelqu’un d’autre derrière ces lignes, surtout dans la 2ème partie de l’ouvrage ; quelqu’un d’autre que je ne connaissais pas jusqu’à présent. Cette personne que je découvre est l’écrivaine qui, telle Aphrodite surgissant de la mer pleine d’écume et apparaissant dans son apparat le plus simple à la lumière du soleil, se livre graduellement aux lecteurs par étapes, en commençant par là où on l’attend, la femme révoltée qui dénonce les bassesses du quotidien, et en finissant là où l’on ne l’attend pas, dans des textes littéraires exaltant le vertige des sens et les vertus de l’imaginaire poétique. Je connaissais la « râleuse » comme elle se désigne elle-même, pas la femme sensible amoureuse des livres, des mots et de l’écriture. Commençons par la première partie de l’ouvrage, la révolte. Au moment où j’écris cette chronique, j’apprends sur Facebook la disparition de la chanteuse palestinienne Rim Banna et j’ai « Ya Lel Ma Atwalak ». C’est important, la révolte. La première partie du livre aborde des thématiques telles que l’enfance violentée, la domination masculine, le viol, les personnes à besoins spécifiques, l’intégrisme religieux. Elle parle de ces enfants que l’on a privés d’enfance, car ils dorment dans la rue, se droguent pour calmer leur faim ou travaillent de façon esclavagiste comme petite bonne dans les villas luxueuses. Les vies dont parlent Nadia Essalmi sont ces vies dont « les rêves ne verront jamais le jour », ces vies marquées au fer rouge par divers verdicts sociaux qui s’abattent sur elles. Parmi les thématiques abordées, il y a le mariage des mineures : « On s’est contenté de lui retirer sa poupée et de lui donner un vrai bébé. L’enfant-épouse vivra sa vie sexuelle dans la torture, la violence et l’obéissance. Elle souffrira toute sa vie en silence. Elle prendra le temps de devenir maman. Et le temps barbare se chargera d’assassiner cruellement chaque jour de son avenir ». D’autres textes vont en ce sens et attirent l’attention sur les violences homophobes, la chosification du corps des femmes. « Lettre d’une prostituée » et « Le corps tatoué » sont très forts, rendant compte de ces paroles où la vie est brisée quotidiennement, silencieusement. Après, on peut ne pas être d’accord avec le propos de Nadia Essalmi, évoquer un autre point de vue, une autre approche des vulnérabilités, un autre regard sur le SIEL de Casa, une autre conception de la vie et des façons de penser le social mais il n’en demeure pas moins que le style est percutant, la formule fait mouche et c’est là l’essentiel : « Les hommes ont tous les droits. Ils peuvent se pavaner, le torse nu, gonflés de fierté, alors que la femme doit se cacher sous une « tente » noire. Messieurs les barbus, vous qui êtes plus musulmans que tous les musulmans, vous qui avez l’érection à fleur de peau, sachez que la femme a les mêmes désirs que vous sauf qu’elle, elle sait les contrôler ».
La deuxième partie du livre a trait au ré-enchantement du monde, notamment par l’exaltation de l’art. Une déclaration d’amour aux textes littéraires, à laquelle le personnage du dernier roman d’Abdellah Baïda «Testament d’un livre» (Marsam, 2018) ne serait pas insensible, est omniprésente. Pour Nadia Essalmi, «ouvrir un livre, c’est ouvrir des mondes», c’est être happé par le texte, c’est voyager avec lui vers des univers inconnus loin du monde réel, avoir un rapport érotique et charnel avec lui : « J’aime te toucher, te caresser, sentir ton parfum enivrant hanter mon esprit. J’aime quand je te tends la main que tu prends sans hésitation. J’aime quand tu t’endors sur ma poitrine en écoutant les battements de mon cœur te répéter des « Je t’aime » à l’infini ». Il y a quelque chose du livre qui pénètre en nous, nous comble, nous ravisse, nous emmène au 7ème ciel. Ecrire est aussi un acte d’amour nous dit Nadia Essalmi et l’esprit tombe amoureux, «fait même l’amour» avec l’idée qui nait sur le papier. La plume est en transe, «elle se tord en faisant danser les mots». Les rêves laissent «leurs empreintes dans la vie» et l’écriture permet de parler «aux étoiles». L’écriture dévoile le plaisir des sens, comme le montrent des textes tels que «La main aimante», «Le temps d’une danse» ou bien «Le lit». Dans un échange mail avec LatifEz, ce dernier comparait «La révolte des rêves» avec les romans de Faulkner, en insistant sur la violence du style et des univers créés par l’auteure. Pour ma part, ce serait plutôt avec Henri Miller que j’oserais l’analogie. On retrouve dans ces jours tranquilles entre Rabat et Casa, cette violence, cette sensibilité, ces émotions intenses, charnelles, voluptueuses, ces vagues perpétuelles sismiques et sensuelles qui font le charme des textes littéraires, quels qu’ils soient. Merci


 * Enseignant chercheur EGE Rabat, Cercle de
littérature contemporaine.

Par Jean Zaganiaris *
Mercredi 28 Mars 2018

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