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Les voyous des stades

Encouragés inconsciemment ou pas par la stupidité des uns et des autres, ils sévissent à l’ encontre des biens et des citoyens

Jeudi 8 Septembre 2022

Les voyous des stades
Arrachage de sièges, jet de projectiles, affrontements entre supporters et policiers: le football marocain, bien que déjà habitué aux malheureux incidents, a connu une intensification des violences en ce début de saison, reflet d'un malaise social persistant. Déjà passablement écornée, l’image du football national a essuyé un sérieux coup lors du dernier week-end, après les incidents qui ont émaillé plusieurs matchs de la Botola Pro. En cause, les politiques publiques qui n’auraient pas pris le problème à bras-le-corps comme plusieurs pays d’Europe l'ont fait à la fin des années 80.

En marge de ces matchs de la Botola Pro, les opérations de sécurité menées par les services de la Sûreté nationale à Rabat, ont abouti à l’arrestation de 81 personnes dont 46 mineurs, d’après un communiqué de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), ainsi qu’à la saisie, avant le match WAC-FUS de 35 armes blanches et des psychotropes qui étaient en possession des prévenus. Tandis qu’à Oujda (MCO-FAR), la police a arrêté quelque 12 individus dont quatre mineurs impliqués dans des actes de hooliganisme, alors qu’à Fès (MAS-MAT), 32 personnes ont été interpellées, dont 11 mineurs.

En 2017 déjà, Fouzi Lekjâa qualifiait, lors d’une interview, le fléau de la violence dans les stades marocains de «phénomène social qui interpelle les politiques publiques». «Il faut se poser aujourd’hui de véritables questions par rapport à notre système éducatif, par rapport à notre système d’intégration de la jeunesse […], par rapport à la politique de l’emploi qui permet l’intégration des jeunes en leur donnant une stabilité et une visibilité», avait-il affirmé.

En effet, le hooliganisme est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux maux auquel le football professionnel doit faire face. Dans le sens commun, la notion de hooliganisme renvoie aux comportements violents des supporters. Cependant, son utilisation est confuse et laisse penser que ce phénomène est uniforme et stable, alors que les incidents causés par des supporters sont de natures diverses, que leurs formes varient dans l’espace et dans le temps et que les individus considérés comme hooligans ont des profils pluriels.
 
Reflet mécanique de la société ?
 
Selon Zakaria Lahrache, titulaire d’une thèse de doctorat sur le sujet, «la violence dans les stades hante depuis plusieurs années le football marocain, faisant des dégâts matériels et humains». Pour lui, «plusieurs causes sont à l’origine de ces violences au Maroc et sont toutes relatives aux conditions sociales et économiques des supporters, accentuées par la consommation de drogues». «En plus, la mauvaise organisation qui accompagne les matchs du championnat national et l'interaction entre ultras, médias et présidents des clubs accentuent la présence des différents types de violences dans les stades de football», souligne-t-il. Et de préciser : «Comprendre cela permettra de s'attaquer aux causes les plus récurrentes, afin de prévenir l’intensification des violences». 

Il faut dire qu’au-delà du contexte actuel, le stade n'est pas un reflet mécanique de la société, mais il fait évidemment partie de celle-ci. Ce n'est pas un espace étanche. Donc, des phénomènes qui existent dans la société se retrouvent forcément au stade et parfois ce dernier pourrait être une caisse de résonance ou un révélateur. «Le stade n'est pas un lieu à part, et donc effectivement, il fait apparaître des choses qui existent dans la société mais en les travaillant à sa manière et avec des dynamiques particulières», explique Abderrahmane Mhani, spécialiste des mouvements  ultras. «Il montre ce qui peut unir les individus: la passion pour le football. Mais aussi ce qui peut les diviser socialement: les différentes tribunes à des prix différents par exemple», dit-il. «De plus, le stade est un lieu qui va exacerber les rivalités, les faire apparaître encore plus fortes qu'elles ne le sont dans la réalité», ajoute notre interlocuteur.

Mais le fait d’utiliser cet argument n'est-il pas une manière pour les responsables de se décharger et de dire que tant que la société n'ira pas mieux, on ne pourra rien faire de plus ? «Je pense que oui», estime Abderrahmane Mhani. «On est dans une situation qui est un peu malsaine. On a l'impression qu'il faut absolument savoir qui est coupable. La société ou le football. Comme si c'était deux mondes étanches et que c'était la faute de l'un, ou de l'autre», assure-t-il.

Pour Amine Chatoui, membre du groupe de supporters rajaoui Ultras Eagles, «un grand nombre des jeunes supporteurs marocains sont désœuvrés, ne vont plus à l’école ou sont au chômage et sont, de surcroît, issus de milieux défavorisés. Les groupes ultras ne peuvent pas être responsables de la faillite du système éducatif, voire celle d’une société tout entière», explique-t-il.

D’aucuns estiment que les ultras ont tout de même le devoir de dénoncer ces actes de violences, surtout ceux perpétrés par les supporters de leurs propres équipes. Chose qu’ils ne font quasiment jamais, nourrissant ainsi le sentiment d’être quelque part complices, d’une façon ou d’une autre. 
  
Le supportérisme positif
 
Il faut dire que cette crise doit mettre en évidence la nécessité pour les autorités publiques de fixer un cap et de se saisir entièrement du problème. Ça n'a pas été suffisamment le cas jusqu'à présent.

Si l'on prend les cas de l'Angleterre ou de l'Allemagne, après des années 1980 marquées par beaucoup de violence, les autorités publiques ont mis en place une politique globale. La stratégie anglaise a été celle de la tolérance zéro vis-à-vis des fauteurs de troubles avec une forte surveillance. Elles ont également rénové les stades et obligé tout le monde à s'asseoir. Mais le modèle anglais, c'est aussi la transformation du championnat de ce pays qui est devenu le meilleur au monde. Économiquement, il y a eu la nécessité d'augmenter les prix des billets, ce qui a transformé en partie le public. Les responsables ont mis en place toute une architecture pour répondre à ces problématiques.

C'était un peu différent en Allemagne. Ils ont eu eux aussi une politique de répression forte à l’encontre des individus violents et racistes. Mais ils n'ont pas imposé les tribunes assises et une augmentation des prix. Ils ont développé ce qu'on peut appeler un «supportérisme positif» en valorisant le dialogue avec les associations de supporters et en développant des mécanismes de travail social auprès des jeunes supporters pour éviter toute dérive.
 
La solution doit venir de l'Etat
 
Au Maroc, nous sommes dans une situation très spécifique par rapport aux pays européens. Depuis plusieurs années, on a eu recours à des fermetures de tribunes, des matches à huis clos, des interdictions de déplacement. Bref, des décisions qui touchent l'ensemble du club et ses supporters, et qui présentent différents effets pervers. En tout cas avec les récents évènements, cela ne semble pas avoir été efficace.

En effet, se centrer essentiellement sur ces sanctions disciplinaires signifie qu'on sanctionne tout un club et l'ensemble de ses supporters, et pas spécifiquement les fauteurs de troubles qui peuvent avoir un sentiment d'impunité. L'un des enjeux clé, c'est de bien distinguer, d'une part, les sanctions contre les supporters violents, et d'autre part, les sanctions disciplinaires contre un club, qui devrait être plus lié à une obligation de moyens qu'à une obligation de résultat. Parce qu’il faut être capable de distinguer un club qui n'a pas suffisamment sécurisé un match et un autre qui est victime d'un événement isolé difficile à anticiper.

Mais la solution réelle, les exemples européens l'ont montrée, doit venir de l'Etat. C'est à lui de fixer un cap et d'impulser une dynamique. C'est lui qui doit traiter les phénomènes les plus graves et inciter les clubs à investir dans la sécurité et à améliorer leurs relations avec les supporters. Si la fermeté à l’égard des comportements violents de ces derniers est fondamentale, la répression seule ne suffit pas. Les pays européens qui ont traité de manière convaincante ces problèmes ont associé une importante action répressive à d’autres modalités.
 
Une démarche participative
 
Plusieurs acteurs sportifs et hommes de loi, ainsi que des cadres nationaux ont, pour leur part, insisté sur la nécessité d’un traitement ferme du phénomène de la violence dans les stades. Ils ont, entre autres, plaidé pour une approche pédagogique ciblant notamment les mineurs, à travers la formation et l’encadrement dans les milieux familial, culturel, sportif et social, soulignant l’importance d’une démarche participative impliquant l’ensemble des intervenants.

Dans ce sens, l’avocat et conseiller juridique Karim Adil a indiqué que « la lutte contre ce phénomène qui touche l’ordre public passe par une application rigoureuse de la loi ». Pour lui, « ce phénomène est dû à des facteurs socio-éducatifs et au manquement des associations à leurs rôles d’encadrement et de sensibilisation ». 

Mohamed Belmahi, membre du Comité national olympique marocain relève, quant à lui, dans une déclaration à la MAP, que «ce phénomène dépasse les stades sportifs et provoque la dégradation des biens d’autrui et le décès de personnes innocentes», plaidant pour d’autres approches «impliquant la famille, l’école, les médias, la société civile, entre autres». Pour ce responsable, «l’approche sécuritaire et judiciaire n’est pas suffisante à elle seule et il faut agir suivant une démarche globale». Il a, également, plaidé pour «la mise en place de commissions provinciales chargées de prendre l’ensemble des mesures afin d’assurer la sécurité du public sportif et de préserver les biens».
 
Une vague de débordements qui n'est pas propre au Maroc
 
Les scènes du week-end dernier sont certes très dommageables pour l’image du Maroc qui doit organiser prochainement, entre autres manifestations d’envergure continentale et internationale, la phase finale de la CAN U23 qualificative aux JO d’été de Paris, mais ne sont pour le moment en rien comparables aux véritables catastrophes qui se sont déroulées dans le football mondial, et qui ont fait des dizaines voire des centaines de morts et de blessés.

En 1964 la «tragédie de l’Estadio Nacional » au Pérou, plus grande tragédie de l’histoire du football, s’est produite lors d’un match entre les sélections amateurs du Pérou et de l’Argentine, et qui a dégénéré en émeutes en fin de rencontre, provoquant la mort de 328 personnes et faisant plus de 500 blessés. Certains se souviennent encore du drame du stade du Heysel en Belgique, survenu le 29 mai 1985, qui a laissé place à un véritable bain de sang lors de la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions entre Liverpool et la Juventus. Récemment le 5 mars 2022 au Estadio Corregidora au Mexique, des affrontements entre supporteurs ont fait pas moins de 26 blessés.

Il est donc temps de mettre fin à ces actes aussi tragiques que désastreux  dans notre pays si l’on ne veut pas vivre des scénaris aussi dramatiques que ceux précités.

Mehdi Ouassat

Mehdi Ouassat

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