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Les syndicats en mal de syndiqués

Les chiffres du HCP confirment une situation qui doit donner à réfléchir




Tout le monde le savait. Les derniers chiffres du HCP l’ont de nouveau confirmé. La majorité des actifs occupés (95,3%) ne sont affiliés à aucune organisation syndicale ou professionnelle, 92,5% en milieu urbain et 99% en milieu rural.  
Parmi l'ensemble des salariés, 92,2% ne sont affiliés à aucune organisation syndicale ou professionnelle, 90,4%  en milieu urbain et 97,6% en milieu rural. La situation est donc on ne peut plus claire : le taux d’encadrement syndical au Maroc qui ressemble à une peau de chagrin, ne cesse de se réduire à vue d’œil au fil du temps. Une lente décrépitude qui a fait pendant à la progression exponentielle des organisations syndicales qui semble avoir été induite par une sorte de maladie congénitale qu’il n’a cessé de couver depuis l’aube de l’indépendance. Si en 1956, il n’en existait qu’une seule dont le nombre d’adhérents était estimé à 600.000 adhérents, les aléas de la politique allaient en décider autrement puisque la création de l’UNFP en septembre 1959 et la présence des leaders de celle-ci au sein de ses organes dirigeants allaient pousser le Parti de l’Istiqlal  à créer sa propre centrale syndicale, en l’occurrence l’UGTM, en mars 1960.
Le temps aidant, le nombre de centrales allait se démultiplier de manière inversement proportionnelle à celui des adhérents. A telle enseigne que l’on en dénombre une trentaine aujourd’hui. Lesquelles ne semblent nullement avoir l’heur d’attirer autant de monde qu’il faudrait pour prétendre jouer les premiers rôles.
Les dernières élections professionnelles ont, en effet, démontré que les travailleurs semblent plutôt  accorder leur confiance à des personnes qui ne sont pas issues du monde syndical. Les sans appartenance syndicale (SAS) y ont, en effet, raflé 49,79% des sièges, soit 17.399 délégués, suivis de l’UMT qui est représentée par 6.175 délégués, soit 17,67%, et la CDT qui a disposé de 3.240 représentants, soit 9,27%. A leur tour, l’UGTM et l’UNTM ont figuré dans le palmarès avec,  respectivement, 7,57% des sièges occupés par 2.644 délégués et 7,36%, soit 2.572 représentants.
De plus, de nouvelles formes d’organisations semblent se développer en dehors de tout encadrement syndical pour mener la lutte au lieu et place des syndicats traditionnels. Non seulement, elles ont pris leur place, mais elles ont commencé aussi à occuper les devant de la scène dans des secteurs aussi stratégiques que l’éducation, la santé, etc.
Si les indicateurs du repli des syndicats se mesurent aussi dans la tendance baissière des participants aux appels à la grève et aux manifestations du 1er Mai, ils transparaissent également dans la faiblesse, voire l’absence de réactivité de ceux-ci face aux multiples problèmes et défis qui se posent actuellement.
Les innombrables mutations économiques et sociales induites par la mondialisation et l’ouverture des frontières et la crise du syndicalisme traditionnel au niveau universel, aurait dû inciter les centrales à se remettre en question et à emprunter les difficiles voies de la démocratie interne.
Il n’en fut rien puisque ce sont des retraités qui trônent encore à la tête des quatre syndicats les plus représentatifs. Si les patrons de l’UMT et de la  CDT ont dépassé l’âge de la retraite, ceux de l’UGTM et de l’UNTM en sont au seuil.
Rien de nouveau à l’horizon lorsqu’on sait que Mahjoub Benseddik est resté à la tête de l’UMT jusqu’à la mort, qu’Abderrazak Afilal a été patron de l’UGTM durant une trentaine d’années, que Noubir El Amaoui a présidé aux destinées  de la CDT plus d’une quarantaine d’années et le reste à l’encan.
Tel Sisyphe, le mouvement syndical traîne donc son boulet relatif à l’absence de démocratie interne.
Un blocage qui s’est accompagné par une faiblesse des apports des centrales sur des questions sociales et économiques. Si de par le passé, elles s’enorgueillirent d’être de véritables forces de propositions, avec des mémorandums adressés au gouvernement ou au patronat, aujourd’hui,  la sécheresse semble de mise avec son lot de manque d’imagination dans les alternatives.
Deux questions se posent à ce propos. Il s'agit d'abord de savoir si le syndicalisme marocain, qui n'échappe pas lui non plus à la crise, est prêt à relever les nouveaux défis auxquels le monde du travail se trouve confronté et ensuite, si parallèlement à la prolifération des entités syndicales, la culture de négociation s'est, elle aussi, développée.
La radiographie des principales caractéristiques de la population active occupée en 2019 que le HCP a rendue publique hier, peut apporter quelques éclairages à ce propos.
Elles indiquent que près de 15% des actifs occupés exercent un emploi non rémunéré, les ruraux (31,3%) plus que les citadins (3,1%) et les femmes (36,2%) plus que les hommes (9%), que les jeunes de moins de 25 ans sont plus touchés par le travail non rémunéré avec une part de 44,2%, contre 9,8% pour les adultes âgés de 45 ans et plus et que les non diplômés sont également plus touchés par l’emploi non rémunéré avec une part de 19,7% contre 9,5% pour les détenteurs d'un diplôme.
Elles indiquent aussi que près d'un actif occupé sur 10 (9,2%) exerce un emploi de type occasionnel ou saisonnier, 11,6% en milieu rural et 7,4% en milieu urbain, qu’environ 4 actifs occupés sur 10 (40,3%) travaillent plus de 48 heures par semaine (44,5% parmi les citadins et 34,8% parmi les ruraux), que la durée excessive de travail  concerne les hommes (48,4%) beaucoup plus que les femmes (12,9%) et qu’elle touche, par secteur d'activité, 47,3% des actifs occupés exerçant dans le secteur des BTP, 46,7% de ceux relevant du secteur des services, 40% de l'industrie y compris l’artisanat et 29,6% de l’"agriculture, forêt et pêche".
En outre, poursuit le HCP, 6,6% des actifs occupés travaillent le jour et la nuit (9,2% en milieu urbain et 3,2% en milieu rural), 2,8% alternent le jour et la nuit et 1% travaillent uniquement la nuit.
Les mêmes données indiquent que plus de la moitié des salariés (54,9%) ne disposent d'aucun contrat formalisant leur relation avec l'employeur, que plus du quart (26,5%) de ceux-ci disposent d'un contrat à durée indéterminée, 11,4% d'un contrat à durée déterminée et 5,8% d’un contrat verbal.
La part des salariés qui ne disposent d'aucun contrat s’élève à 76,4% en milieu rural contre 47,6% en milieu urbain et elle passe de 43% parmi les femmes à 58% parmi les hommes, ajoute la même source en précisant que les jeunes âgés de 15 à 24 ans et les personnes n'ayant aucun diplôme sont les plus touchés par le travail sans contrat avec respectivement 75,4% 75,7%.  
De fait, il s’agit là de variables qui peuvent rendre caduques les vieilles recettes du militantisme syndical et obérer davantage leur efficience et leur crédibilité en ces temps de crise où le Maroc a davantage besoin de stabilité sociale pour s’engager dans la réalisation du plan de développement  qui est actuellement en cours de gestation.
De fait si crise il y a et à plusieurs niveaux, force est de rappeler qu’en chinois, le terme «crise» est constitué de deux idéogrammes, l’un signifiant «problème» ou «difficulté» et l’autre «opportunité» ou «chance». Il appartient donc tant aux syndicats qu’aux décideurs économiques et politiques de notre pays de saisir les opportunités offertes par la crise que nous traversons. Tout le monde y gagnera.

J.R
Jeudi 27 Février 2020

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