Les enseignements de la paix en Irlande du Nord


Libé
Lundi 10 Avril 2023

Les enseignements de la paix en Irlande du Nord
Il y a vingt-cinq ans, le Premier ministre irlandais Bertie Ahern, le président américain Bill Clinton, les dirigeants des quatre principaux partis politiques d’Irlande du Nord, et moi-même, présentions ce qui allait devenir l’Accord du Vendredi Saint (GFA). Cet accord allait résoudre un conflit à l’origine de centaines de morts, d’immenses souffrances, ainsi que de destructions durant plusieurs décennies, voire siècles.

A l’instar des institutions politiques nées du GFA, cette paix demeurait imparfaite, fragile, et l’est encore aujourd’hui. Comparez néanmoins l’Irlande du Nord actuelle avec ce qu’elle était il y a un quart de siècle, et vous pourrez légitimement qualifier de transformation ce qui a été accompli. La paix a tenu, l’économie a doublé en dimension, et la ville de Belfast, autrefois habillée de barbelés et fourmillant de patrouilles militaires, est aujourd’hui une capitale européenne prospère, forte d’un secteur technologique florissant et d’une vie nocturne animée.
Nous sommes ainsi fondés à célébrer humblement cet anniversaire. Difficile en effet de citer un autre processus de paix aussi réussi dans l’histoire récente.

La question m’est souvent posée de savoir si le GFA peut fournir des enseignements utiles à la résolution de conflits ailleurs dans le monde. La réalité, c’est que chaque conflit est unique, rendu singulier par ses causes, sa durée, les soutiens extérieurs, et nombre d’autres facteurs. Certaines leçons peuvent et doivent toutefois en être tirées.

Premièrement, la paix ne peut prendre racine sans un cadre convenu, considéré par les deux camps comme conceptuellement juste. Dans le cas de l’Irlande du Nord, l’élément central du GFA résidait dans le principe dit du consentement : ceux qui aspirent à une Irlande unie doivent accepter que le Nord demeure partie du Royaume-Uni, aussi longtemps que le souhaite une majorité sur ce territoire. Ce fut une concession majeure faite aux unionistes de l’Irlande du Nord.

En retour, les unionistes acceptèrent le principe de traitement juste et équitable de la communauté nationaliste majoritairement catholique, sur la base de nouvelles institutions dans des domaines tels que la police et la justice, ainsi que de la reconnaissance, à travers une coopération avec la République d’Irlande, de l’aspiration nationaliste à une unité de l’Irlande.

Pour autant, comme l’illustre l’impasse du processus de paix israélo-palestinien, fondé sur une solution dite à deux États, l’existence d’un cadre n’est pas suffisante. En effet, et deuxièmement, un processus de paix nécessite une attention constante pour pouvoir aboutir. La présence d’un cadre convenu constitue seulement la première étape. Il s’agit d’une feuille de route, pas de la destination elle-même.

Aboutir à la paix nécessite du temps, de la patience, de la créativité, ainsi qu’une détermination puissante et soutenue. Les processus de paix constituent précisément un processus, pas un événement. Nous avons ainsi consacré de nombreuses années – neuf au total – à conduire sa mise en œuvre, et connu nombre de crises, revers et obstacle en cours de route. N’importe laquelle de ces adversités aurait pu anéantir le processus si nous n’avions pas persisté pour son aboutissement.

Troisièmement, les négociateurs ne doivent pas hésiter à solliciter une aide extérieure. « Personne d’autre que nous ne peut réellement comprendre ce conflit », entend-on souvent de la part des protagonistes. Certes, mais la clé de la résolution d’un conflit réside parfois précisément dans l’absence de compréhension totale de celui-ci. Les interventions de Clinton et du sénateur américain George Mitchell, puis la visite du président George W. Bush en Irlande du Nord en appui du processus, sont intervenues à des instants essentiels à la mise en place des structures de soutien financier et politique. De même, l’Union européenne a toujours entendu apporter son aide, et la souplesse de l’UE face aux récentes difficultés en Irlande du Nord autour du Brexit constitue un autre exemple typique dans lequel une assistance externe contribue à la résolution de tensions internes. Par conséquent, ne craignez pas de faire appel à des acteurs extérieurs. Au contraire, sollicitez-les.

Ceci exige bien entendu une quatrième composante : un leadership exemplaire. Sans cet élément, la paix en Irlande du Nord n’aurait jamais été possible. Les dirigeants devaient être prêts à livrer à leurs partisans un certain nombre de vérités inconfortables, à encaisser les critiques, ainsi qu’à supporter les accusations de trahison. A maintes reprises au cours du processus, il est arrivé que le choix le plus facile contredise le choix le plus sage. Fort heureusement, nos dirigeants étaient déterminés – parfois au prix d’importants sacrifices personnels – à suivre le chemin le plus judicieux, plutôt que la voie de la facilité.

Cinquièmement, un processus est plus susceptible d’aboutir si les protagonistes se font mutuellement confiance. J’explique toujours à mes étudiants que la politique est une affaire de personnes, un exercice humain. Les problématiques délicates à résoudre étant si nombreuses, les politiques des uns et des autres étant susceptibles de s’orienter dans des directions divergentes voire opposées, vous devez être capable de mener des conversations ouvertes, franches et stratégiques.

Un aspect pose problème à votre partenaire de négociation ? Observez cet aspect de son point de vue. Discutez-en. Recherchez une solution ensemble. Vous ne deviendrez pas nécessairement amis facilement, mais partenaires oui.

Sixièmement, toutes les parties doivent reconnaître que le conflit aura suscité une profonde méfiance. Parvenir à un accord et bâtir la confiance sont deux choses différentes. La première est formelle, la seconde émotionnelle. Comprenez-le. Chercher les moyens de bâtir la confiance, c’est effectuer un investissement voué à produire les plus formidables dividendes.

Enfin, n’abandonnez jamais. Beaucoup se montrent cyniques avec la politique, bien souvent parce qu’ils constatent peu de changement dans leur vie quotidienne. Mais prenez du recul quelques instants. L’étendue de l’histoire est comparable à une toile impressionniste : ce qui semble flou à proximité se révèle avec la distance.

Avec une distance de 25 ans, nous pouvons observer que le GFA a produit un changement réel, de grande ampleur. Beaucoup en sont aujourd’hui les bénéficiaires. Peu importe qu’ils le réalisent, ni même qu’ils y pensent. Ce qui importe, c’est qu’il ait été accompli.

Par Tony Blair
Ancien premier ministre du Royaume-Uni
 


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