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Le travail forcé sévit dans les quatre coins du monde

Une forme d’esclavage qui a la vie dure


Alain Bouithy
Lundi 13 Mai 2024

Les profits illégaux annuels sont les plus élevés en Europe et en Asie centrale, suivies par les Etats arabes
Le travail forcé constitue une violation sérieuse des droits fondamentaux de l'Homme, a rappelé à maintes reprises l’Organisation internationale du travail (OIT). Il représente en outre un enjeu économique majeur en alimentant le fléau de la criminalité, en perpétuant la pauvreté, et en portant préjudice aux entreprises légitimes, a souligné l’agence onusienne. Les profits annuels tirés du travail forcé s'élèvent à 236 milliards de dollars

Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il est important de noter que les profits annuels tirés du travail forcé s'élèvent à 236 milliards de dollars. Ce qui représente une hausse de 37% par rapport à 2014.

Comme le rappelle Isabel Piquer, chargée de la communication et de l'information publique à l'OIT à Genève, cette hausse est alimentée à la fois par une augmentation du nombre de personnes victimes du travail forcé – environ 27,6 millions – et par l'accroissement des profits illégaux générés par leur exploitation.

D’après le rapport de l’OIT, qui  a consacré récemment une émission sur la dimension économique du travail forcé, sur « les Voies de l’OIT » (le podcast de l’agence qui explore les défis, les évolutions et les enjeux qui façonnent le monde du travail), environ 28 millions de personnes  sont victimes de travail forcé dans le monde.

Citant le rapport de l’OIT, financé en partie par la France, Isabel Piquer ajoute également que l'exploitation sexuelle commerciale forcée représente plus des 2/3, 73% de ces profits illégaux, suivis de l'industrie, des services, de l'agriculture et finalement du travail domestique.

Un constat donc très effrayant d’autant plus qu’«il y a toujours un nombre alarmant de personnes en travail forcé. C'est-à-dire de personnes qui travaillent sous une menace, qui n'ont pas choisi ce travail et qui ne peuvent pas le quitter, qui ne peuvent pas dire non à ce qui leur est imposé »,  a expliqué Michaëlle De Cock, responsable de l’unité de recherche du Département des Principes fondamentaux de l’OIT et coautrice du rapport de l'OIT « Profits et pauvreté: La dimension économique du travail forcé ».

Il pèse ainsi sur ces personnes « une menace quelconque, ça peut être une menace physique, une menace sur la famille, tout type de menaces leur est imposé et les empêche de refuser cela. C'est ce dont on parle quand on évoque le travail forcé », a-t-elle souligné.
Il est important de préciser que dans le travail forcé, on distingue plusieurs formes.

Commentant le dernier rapport de l’organisation, Michaëlle De Cock précise qu’« ici, on s'est intéressé uniquement au travail forcé imposé par des privés. C'est-à-dire qu'on a laissé de côté les 4 millions personnes victimes de travail forcé imposé par les Etats ».

Dans cette économie privée, poursuit-elle, on distingue le travail forcé qui a lieu dans les formes classiques du travail, que ce soit dans l'industrie,  l'agriculture,  la pêche,  les services, du travail forcé dans la prostitution forcée et toutes les formes d'exploitation sexuelle imposées essentiellement à des femmes, mais aussi à des enfants et des jeunes hommes et des jeunes femmes.

Pour mieux évaluer le profit tiré de cette exploitation, les auteurs dudit rapport ont mesuré l’écart entre ce que les victimes auraient dû toucher si elles avaient été en travail décent, et combien elles ont eu. La différence étant ce qui est volé aux victimes.

En ce qui concerne l'exploitation sexuelle, précisons qu’il ne s’agit pas du montant que les victimes auraient dû toucher. «Ce qu'on a mesuré, c'est combien touchent ceux qui les exploitent, les proxénètes, tous les gens qui exploitent ces personnes en prostitution forcée. Donc quel est le profit qu'ils font, moins la toute petite partie qui va aux victimes », a fait savoir Michaëlle De Cock.

Il est important de savoir, en outre, que les profits illégaux annuels sont les plus élevés en Europe et en Asie centrale, suivies par les Etats arabes, les Amériques, l'Afrique, l'Asie et le Pacifique.

Neuf travailleurs sur 10 victimes de travail forcé

Pour Anousheh Karvar, déléguée du gouvernement français auprès de l'OIT, « il faut absolument lutter au niveau national et au niveau international contre ce fléau ».
Dans ce cas, estime-t-elle, il est important de mettre l'accent sur les entreprises. Et pour cause, «neuf travailleurs sur 10 victimes de travail forcé se trouvent dans le secteur privé, 86% très précisément».

Pour l’ancienne présidente de l'Alliance 8.7 (Partenariat mondial contre le travail des enfants, le travail forcé, la traite des êtres humains et l'esclavage moderne), « il est très important de lutter contre la concurrence déloyale des entreprises qui font appel au travail forcé contre les autres qui ont des pratiques vertueuses », estimant que c'est aussi un élément économique important pour que la concurrence  entre les entreprises soit loyale.

A signaler que le chiffre présenté dans le rapport de l’OIT « est conservatif, parce que c'est uniquement la partie des salaires, on pourrait dire, ou des revenus volés aux victimes.  On n'a pas, dans ce rapport-là, estimé quelle est la partie, par exemple, des taxes non payées, des charges sociales non payées. Tout ça vient en plus dans les profits », a tenu à souligner Michaëlle De Cock comme pour dire que les pertes sont beaucoup plus importantes qu’elles ne paraissent.

Revenant notamment sur la question du recrutement et des frais de migration, soulevée par Anousheh Karvar, Michaëlle De Cock a indiqué: « Nous avons réussi à mesurer que les personnes en situation de migration internationale pour le travail étaient trois fois plus à risque d'être au travail forcé que les gens qui résident dans le pays ». Ce qui est évidemment  énorme. Trois fois plus.

Dans le rapport de l’OIT, « nous avons mesuré pour ces migrants internationaux un autre chiffre, qui est combien, de nouveau, est volé à ces personnes-là par des frais de recrutement abusifs ».

Alors que l'OIT recommande que personne ne paie pour être recruté, « nous avons pu mesurer, grâce à toutes les données collectées, qu'il reste encore une énorme partie de frais fictifs, parfois imposés aux migrants pour aller travailler. Ça fait partie des profits qui, de nouveau, vont dans la poche de la personne qui les exploite au détriment des travailleurs ».

Par ailleurs, dans un reportage intitulé « Dix-sept saisonniers marocains agricoles dénoncent l’exploitation », notre confrère Mediapart.fr  rapportait en début du mois de février que des Marocains « disent avoir dû payer des milliers d’euros pour venir travailler dans le Vaucluse. Logés dans une maison sans eau ni électricité, ils n’auraient reçu presque aucun salaire ». L’article annonçait en outre qu’une enquête est ouverte pour « traite d’êtres humains » et « travail dissimulé ».

Une autre affaire qui a défrayé la chronique est celle des Marocains séquestrés par des groupes armés à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar. Ainsi que l’a rapporté notre confrère Le360 dans sa revue de presse, des dizaines de Marocains avaient été torturés et exploités dans des business au profit de groupes armés.

Agir sur les causes profondes du travail forcé

Pour la déléguée du gouvernement français auprès de l'OIT, pour mettre un terme à ce fléau,  «il faut aussi agir sur les causes profondes du travail forcé, à savoir la pauvreté, l'informalité du travail, l'absence de protection sociale pour les personnes qui ont le travail forcé comme seul moyen de subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles».

Selon elle, il faut aussi offrir des socles de protection sociale à toute la population, à tous les travailleurs, sachant que c'est un élément important qui relève des gouvernements,    il y a aussi l'élément « salaires décents ».

Alain Bouithy


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