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Le pain farci de ma mère ! Il n'y a pas mieux pour tromper le confinement




Le pain farci de ma mère !  Il n'y a pas mieux pour tromper le confinement
Le confinement décrété partout à travers le monde dans l'espoir de juguler la propagation du covid-19 a, drastiquement, réduit la vie en collectivité et suspendu les moments de partage. Il a, en même temps, redonné vie à des gestes essentiels mis en berne par une course effrénée dictée par la société de consommation et qui s'est révélée futile comme nous le rappelle, dramatiquement, Dame nature en ces temps de crise sanitaire.
Bien sûr, il y a de l'autre côté de la rue, des gens formidables qui se battent, jour et nuit, pour sauver des vies, d'autres qui nous permettent de nous procurer de quoi faire bouillir la marmite, des enseignants qui tentent, par tous les moyens, d'accomplir leur mission auprès de nos enfants, des bénévoles qui font de leur mieux pour adoucir le quotidien des plus fragiles et des serviteurs de l'Etat qui veillent sur la sécurité des biens et des personnes. Ce sont tous des âmes généreuses qui, souvent au péril de leur vie, agissent, sans relâche, pour que notre société garde son humanité et traverse les tumultes de la crise le moins douloureusement possible. Elles sont ce cordon vital qui permettra notre salut collectif en ces temps de quarantaine. Nous leur devons beaucoup et notre reconnaissance sera, à ne pas en douter, à la hauteur de leur dévouement, de leurs sacrifices.
Mais le confinement a, comme indiqué ci-dessus, ses avantages et pas seulement sanitaires. Il a permis à la majorité de retrouver, bon gré mal gré, la suavité de la vie en famille et l'insouciance salutaire du temps qui s'égrène.
Ainsi, alors que nous passions un bel après-midi à nous prélasser devant une production hollywoodienne, mon épouse nous a fait l'agréable surprise de nous concocter de succulentes galettes de pain farcies au bleu de Bresse et d'olives noires, accompagnées d'un thé vert parfumé au thym. Ce fut un régal ! Nos chaleureuses congratulations ne l'ont pas empêchée d'avouer, pourtant, que ses galettes ne peuvent rivaliser avec celles de ma mère ! Sa remarque pleine de sincérité m'a replongé dans le jardin merveilleux des bons souvenirs pour me retrouver sur la terrasse ombragée de la demeure familiale, au fin fond du Maroc Oriental.
Je me suis remémoré les pauses matinales quasi rituelles qui réunissaient la famille autour de plats traditionnels qui fleurent bon le terroir et l'héritage culinaire familial. Et parmi les mets les plus appréciés en ces moments-là, il y avait le pain farci de ma mère. Des galettes faites à l'ancienne bien évidemment !
Ainsi après avoir pétri la pâte dans une kasriya en terre cuite, ma mère mettait en forme des galettes d'environ trente centimètres de diamètre qu'elle farcissait d'un mélange d'oignons finement hachés, de minuscules bouts de coiffe de mouton et d'un cocktail d'épices et d'herbes aromatiques dont elle garde le secret. Elle les faisait cuire dans un four en torchis construit et entretenu régulièrement par ses propres mains. Un savoir-faire hérité de mère en fille à travers les générations. Ce four est toujours là dans un coin reculé du jardin. Son utilisation intensive a fini par se traduire en une épaisse couche de suie noire couvrant un pan du mur. C'est ce qui fait son charme, son authenticité ! Et pour valoriser au mieux le combustible, elle mettait, souvent, une bouilloire pleine d'eau sur le col du four en vue de son utilisation pour l'élixir indispensable, le thé de dix heures du matin !
Partager ces galettes transpercées par la délicieuse farce qui ruisselait finement à travers la croûte sous l'effet de la chaleur constituait un moment de joie et de plaisir inégalés. Un bonheur simple que la vie nous offre pour nous recentrer sur l'essentiel, pour marquer à jamais nos mémoires. Hélas, la vie est, aussi, cruellement imprévisible. Du jour au lendemain, la quiétude estivale a perdu de sa saveur. La maîtresse de la maison ne peut provisoirement (on l’espère du fond du coeur) nous donner rendez-vous sous l'ombre de la vigne grimpante ! Ses mains pleines d'amour et de générosité ont perdu de leur agilité. Un vilain caillot de sang s'est amusé à faire du rodéo dans ses veines avant de se fixer quelque part au cerveau et provoquer l'endormissement de son bras. Une triste pensée traversa, alors, mon esprit et me ramena à la foudroyante réalité !
Oui, le confinement rend l'exil insupportable, invivable. Il a compartimenté les familles, les villes et les pays. Le voyage vers la rive ensoleillée devient un souhait difficile à réaliser alors qu'il suffisait de quelques clics sur la Toile pour se retrouver dans un zinc en direction de l'empire du soleil couchant ! Tout a terriblement changé. Les distances raccourcies grâce à un réseau dense de transport aérien, maritime et terrestre, retrouvent, du jour au lendemain,  leurs étendues, leurs réelles valeurs géographiques.
Combien de temps cela va-t-il durer? Que se passera-t-il après ? Un changement de mode de vie, comme le supposent les incorrigibles idéalistes dont je fais partie ou bien un retour insouciant à la vie d'avant covid-19, comme si de rien n'était. L'homme a, certes, la mémoire courte et ne tire que, rarement, les leçons de son vécu, de son interaction avec la nature. Cependant, la crise que nous vivons et qui laissera, à ne pas en douter, d'incalculables familles dans le deuil et mettra à genoux les économies les plus solides, doit nous faire réfléchir sur notre avenir commun et nous inciter à repenser notre échelle de priorités.
En attendant, quel bon moment sera celui où nous retrouverons tous notre liberté de mouvement, le plaisir de partager un verre sur une terrasse et pour moi, en tout égoïsme, l'indéfectible espoir de déguster un pain farci de ma mère. Oui, il faut sempiternellement s’accrocher au fil de l’espérance car, comme l’écrivait Héraclite d’Ephèse, «si tu n'espères pas tu ne rencontreras pas l'inespéré».

Par Mohamed Lmoubariki
Mardi 7 Avril 2020

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