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Le mystère des suicides en série

Triste phénomène qui touche en particulier Chaouen entre autres villes du nord du Maroc




La liste des personnes suicidées à Chefchaouen ne cesse de s’allonger d’une année à l’autre. Et  le mystère le plus complet  entoure encore ce dossier. Pas plus tard que la semaine dernière, une jeune fille s’est donné la mort à la commune de Béni Smih. Un cas qui s’ajoute aux deux autres enregistrés depuis le début de l’année en cours. Il s’agit de deux mères avec enfants, âgées respectivement de 22 et de 35 ans.   En 2017, plus de 35 cas ont été recensés sans compter des tentatives avortées.
«Il s’agit d’un phénomène qui prend une dimension grave depuis 2009 et qui semble être à la hausse depuis», nous a indiqué Mohamed Hayoun, natif de la région. Et d’ajouter : « En 2015, sept personnes se sont suicidées en six jours». Des propos confirmés par  Abdelilah Tafristan, acteur associatif qui suit ce dossier de près, en précisant que les deux dernières années ont été marquées par une augmentation des cas de suicide dans la région. «On a enregistré plus de 40 cas en 2017 contre plus de 20 en 2016», nous a-t-il révélé.
Selon ce dernier, ce phénomène touche toute la population de Chefchaouen, abstraction faite de l’âge, de la classe sociale, de la situation professionnelle ou matrimoniale. «Ce fléau touche les hommes comme les femmes, les personnes âgées, les jeunes, les adolescents et les enfants.  Il concerne également les mariés, les célibataires,  les analphabètes comme les diplômés», nous a-t-il souligné. Et de poursuivre : «La plupart des cas de suicide se font par pendaison. Rares sont ceux qui recourent à des poisons ou d’autres moyens pour se donner la mort ».
Selon le recensement établi par Abdelilah Tafristan, l’année 2017 a été marquée par le suicide de 19 hommes dont un garçon et sept femmes. Parmi ces victimes, on compte 15 célibataires et 8 personnes mariées. Les tranches d’âge  20-40 ans sont les plus touchées. On recense également deux personnes de plus de 50 ans et un garçon de 12 ans.
Concernant la répartition géographique de ce phénomène, Mohamed Hayoun nous fait savoir qu’il se propage particulièrement dans la région de Kétama connue par la culture du cannabis.  «Les zones les plus touchées où l’on dénombre des cas récurrents restent les communes de Beni Salman, Bab Barrad, Beni Mansour, Matyoua, Beni Bouzra, Bab Taza  et Tamorot. Il s’agit de communes proches les unes des autres», nous a précisé Abdelilah Tafristan.
Des sources officielles sous le seau de l’anonymat nous ont confirmé l’existence de ces cas. Pis, elles nous ont certifié que ce fléau dépasse les seules frontières de la région de Chefchaouen. «Des cas ont été enregistrés également à Tétouan, Tanger, Larache, Ouezzane... », nous ont confié nos sources.  D’autres ont révélé que les adolescents ont constitué, au cours des cinq dernières années, 30% des cas de suicide.
Concernant les causes de ces suicides, le mystère reste entier. «Personne ne sait pourquoi tel ou tel individu s’est donné la mort. Même les proches du suicidé ne savent pas pourquoi il a agi ainsi.  Pourtant, tous affirment que le concerné menait bien sa vie et qu’il n’a jamais manifesté de tendances suicidaires», nous a déclaré Mohamed Hayoun.  Même son de cloche chez Abdelilah Tafristan qui nous a confié que les rumeurs ne cessent de s’amplifier et que la population dit tout et son contraire. «Certains évoquent des causes psychologiques ou des problèmes à caractère personnel pour expliquer les causes de ces gestes dramatiques. D’autres préfèrent plutôt parler de facteurs économiques et sociaux tels que l’exclusion, le chômage ou la pauvreté. Ce sont des éléments qui peuvent aider à appréhender ce phénomène mais restent insuffisants à tout expliquer. Les véritables causes ne seront pas identifiées tant que  des études scientifiques ou enquêtes de terrain sur le sujet ne sont pas réalisées», nous a-t-il confié.
«Dans le village de Béni Salman, les personnes qui se sont donné la mort étaient en grande majorité des jeunes. Les habitants de cette bourgade ont cru que cela était dû à la consommation du cannabis. Mais quand les femmes  ont commencé à se suicider, elles aussi,   lesdits habitants ont dû changer d’avis puisque les femmes ne consomment pas de drogues», nous a raconté Mohamed Hayoun. Et de poursuivre : «Dès lors, la population locale a évoqué l’éloignement de la religion ou l’infidélité conjugale. Pour les adolescents, on préfère parler de problèmes en rapport avec cet âge sans plus».
Les Chefchaounis vivent aujourd’hui dans la peur et l’inquiétude. «Les trois derniers mois étaient durs à supporter. En fait, il ne s’est pas passé de semaine sans qu’un homme, femme ou adolescent ne se donne la mort. Chaque famille vit dans la crainte de retrouver l’un de ses membres pendu», nous a indiqué Abdelilah Tafristan. Une situation de plus en plus inquiétante puisque ce phénomène ne semble pas être pris en considération par les autorités locales comme problème de santé publique. «Nous avons pris contact en tant que société civile avec les élus, les pouvoirs publics, les imams, les médias, les enseignants pour lever le voile sur cette question mais rien n’a été fait. Aujourd’hui, on a affaire seulement aux gendarmes qui se contentent souvent d’établir des PV et de transporter les dépouilles des victimes  vers la  morgue afin d’identifier les causes du décès avant de les enterrer. Et c’est tout», nous a révélé Abdelilah Tafristan. «Sachant que la relation entre les gendarmes et la population n’est pas au beau fixe à cause de la culture du kif», nous a précisé de son côté Mohamed Hayoun.
Pourtant, ce qui se passe à Chefchaouen n’est que la partie visible de l'iceberg. En réalité, le suicide est devenu un véritable problème de santé publique au regard du nombre de suicidés enregistré chaque année. Le Maroc occupe la 2ème position dans le monde arabe avec 5,3 pour 100.000 habitants, derrière le Soudan et 119ème au niveau mondial, selon un rapport de l’OMS datant de 2017. En effet, l’Organisation onusienne avait répertorié 677 cas de suicide en Algérie et 262 en Tunisie.
En 10 ans seulement, le taux de suicide a connu une hausse spectaculaire de 97,8%, soit plus de 1.628 cas dont 1.431 hommes et 198 femmes, précise le rapport de l’OMS de 2016.
Ce document a révélé également que ce phénomène est  largement répandu parmi les personnes âgées. «Le taux de suicide des personnes âgées de plus de 70 ans a atteint 14,4 pour 100.000 habitants», a détaillé le rapport. «Ce taux est de 7,2 pour 100.000 habitants chez les Marocains âgés entre 50 et 69 ans, 6,4 pour 100.000 habitants pour les 30-49 ans, et 5,9 pour 100.000 habitants chez les jeunes de 15-29 ans», a ajouté le rapport.
De son côté, le rapport de l’OMS  2017 a souligné que chaque année, près de 800.000 personnes se suicident dans le monde et que beaucoup d’autres font une tentative de suicide, soit un suicide toutes les 40 secondes.  D’après l’OMS, le suicide intervient à n’importe quel moment de la vie et était la 2ème  cause de mortalité chez les 15-29 ans dans le monde en 2015 tout en précisant que plus de 78% des suicides sont survenus dans des pays à faible revenu ou intermédiaire.
Si le lien entre suicide et troubles mentaux (en particulier la dépression et les troubles liés à l’usage d’alcool) est bien établi dans les pays à revenu élevé, le rapport note que de nombreux suicides ont lieu de manière impulsive dans un moment de crise et de défaillance de l’aptitude à faire face aux stress de la vie, tels que les problèmes financiers, une rupture sentimentale, une maladie ou une douleur chronique.
L’Organisation relève, par ailleurs, que près de 30% des suicides dans le monde sont dus à l’intoxication par des pesticides, pour la plupart dans des zones agricoles ou rurales de pays à faible revenu ou intermédiaire alors que parmi les autres moyens communément utilisés figurent la pendaison et les armes à feu. L’OMS estime, enfin, que le suicide,  «peut être évité moyennant des interventions menées en temps opportun, fondées sur des données factuelles et souvent peu coûteuses».

Suicide : 10 idées fausses

L'idée reçue : les personnes qui parlent de leur intention de se suicider ne le font que pour attirer l'attention.
Il ne faut jamais minimiser les intentions de se suicider d’une personne. Certes, toutes celles qui parlent de suicide ne vont pas passer à l’acte. En revanche, celles qui disent “oh j’ai envie d’en finir, j’en peux plus…” ont une grande souffrance en elles. Il peut s’agir d’un appel au secours. C’est une façon de dire aux autres que ça ne va pas, et non une manière de se faire mousser.
L'idée reçue : les personnes qui se suicident souffrent de graves troubles mentaux.
Le pourcentage de malades psychiatriques qui se suicident, proportionnellement aux 10.000 suicidés par an, est très faible. La plupart des personnes qui en arrivent là sont comme tout le monde. Seulement certaines ont accumulé un certain nombre de difficultés affectives, professionnelles ou financières devenues trop dures à supporter. D’autres ont aussi eu une enfance traumatisante, qui ne leur a pas fourni les outils affectifs nécessaires pour surmonter les vicissitudes de la vie.
L'idée reçue : ceux qui passent à l'acte sont vraiment décidés à mourir.
La personne qui passe à l’acte n’a pas vraiment le désir de mourir. Elle veut surtout mettre fin à une douleur intolérable, insupportable et cela, après avoir tenté de plusieurs façons, sans succès, de trouver une solution à ses problèmes.
L’idée reçue : le suicide est un choix personnel, cela ne sert à rien d’intervenir.
Le suicide n’est pas un choix, mais un non choix. La personne croit à tort qu’il n’y a plus d’autres possibilités pour arrêter de souffrir. Dire et croire cela est une manière, pour ceux qui restent, de se déculpabiliser. En réalité, il est toujours possible d’intervenir.
L'idée reçue : toutes les personnes qui tentent de se suicider ne veulent pas être sauvées.
Toute tentative doit être considérée comme un acte grave car de nombreuses personnes répètent leur geste. Les personnes qui font tout pour que leur intention de mourir soit repérée, en laissant les portes ouvertes par exemple, lancent un appel au secours. Elles sont en très grande détresse et demandent à être sauvées.
L'idée reçue : ceux qui veulent se suicider sont lâches.
 La personne suicidaire est dans le ressenti, dans l’émotion. Or, une émotion n’est ni lâche ni courageuse, elle est vécue pour ce qu’elle est. Juger l’acte de cette manière permet, pour ceux qui restent, de se rassurer.
L'idée reçue : on ne peut pas faire de prévention du suicide car il est imprévisible.
Il est rarement imprévisible. Lorsqu’on connaît bien la personne, on peut quand même s’apercevoir de ses changements de comportement. Il est très important d’être à l’écoute. Mais il arrive parfois que l’on préfère ne pas voir ces signaux, car le suicide fait peur. Malgré tout l’amour que l’on peut porter à ses proches, il y a des choses qu’on a du mal à accepter et à envisager.
L'idée reçue : le suicide est lié à l'hérédité, ceux qui tentent de mettre fin à leurs jours sont issus de familles de suicidaires.
Il n’y a pas de gène du suicide, il n’est pas héréditaire biologiquement. On peut voir plusieurs cas de suicides dans une même famille, mais ce qui se transmet, c’est l’état dépressif. Lorsque la souffrance n’est pas soignée, elle peut passer d’une génération à l’autre. Il faut donc en parler, car c’est le tabou et les non-dits qui favorisent la répétition des comportements.
L'idée reçue : une personne joviale est à l'abri du suicide.
Parfois, utiliser l’humour ou “faire le clown”, est une façon de pallier une souffrance que l’on garde à l’intérieur de soi. C’est un masque que les personnes se mettent. Cela les apaise et rassure leur entourage. Mais il y a souvent un grand écart entre la réalité du vécu intérieur et cette image qu’elles donnent d’elles.
L'idée reçue : suicidaire un jour, suicidaire toujours.
Mis à part pour les malades psychiatriques, ce n’est pas le cas. Certes, une tentative de suicide reste le facteur de risque le plus important d’une répétition du geste suicidaire. Mais si la crise suicidaire a été correctement gérée, il est possible, heureusement, de retrouver le désir de vivre et le goût de la vie.
Source : www.psychologies.com

 

Hassan Bentaleb
Mardi 30 Janvier 2018

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