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Le marché du travail, un marché pas comme les autres




Les chiffres que nous communique le Haut-commissariat au plan sur la situation du marché du travail sont très inquiétants, voire terrifiants. Les qualifiant de «bombe à retardement» par certains médias n’est guère une expression d’excès ou d’exagération. Dans les villes, 4 sur 10 des jeunes Marocains sont touchés par le chômage, nombre d’entre eux sont des diplômés, et par genre, les hommes sont deux fois moins touchés que les femmes. Dorénavant, pour avoir le droit au chômage, primo il faut être une femme, et secundo une personne instruite ayant fait des études supérieures.
Il faut oublier les slogans de lutte ouvrière et d’exploitation patronale des années 60 et 70, le travail salarial est ainsi devenu plus qu’un rêve pour le nombre inédit des chômeurs, ils atteignent 1.216.000.
“Fach makan” est la nouvelle banderole créée par les lauréats de la formation professionnelle, épuisés par les longues années d’attente. La situation bien qu’elle soit ironique, résume l’amertume de la jeunesse et les limites de notre économie, qui n’a toujours pas réussi à décoller, et que si elle le fera un jour, ce sera impérativement réalisé avec l’ambition et l’énergie de la jeunesse marocaine.
Face à cette situation, la plupart des approches abordant le phénomène pointent du doigt le manque de compétences chez les demandeurs d’emploi, l’incompatibilité des formations jugées trop académiques, la mauvaise organisation des CV, les lettres de motivation non convaincantes ou parfois une photo pas trop avenante. Certaines de ces critiques, qui ont l’air d’être cruciales dans le choix du recrutement, ne sont en réalité nullement des obstacles empêchant le marché du travail d’assurer son rôle comme il le faut.
Expliquer l’accentuation du chômage par l’incompatibilité des diplômes universitaires est un jugement superficiel démenti par les faits ; il ne tient guère si l’on sait que les lauréats de la formation professionnelle, formés dans des métiers très précis, rencontrent les mêmes difficultés à pénétrer le marché du travail, le taux de chômage chez cette population dépasse celui observé chez les lauréats des facultés.
Un marché du travail est naturellement le lieu de rencontre entre des gens qui offrent leur force de travail et des entreprises qui en font la demande. Négliger l’un ou l’autre (l’offre et la demande) finit par déboucher sur une synthèse borne, déformée ou réduite. Encore plus, et en raison de sa spécificité, le marché du travail ne peut point être appréhendé à travers la seule vision microéconomique restreinte ; c’est une démarche réfutable tant sur le plan théorique que pratique. L’idéal serait de faire appel aux outils d’analyse macroéconomique ; ce sont des assises sur lesquelles repose toute économie. Le marché du travail n’est pas un marché où se négocient mécaniquement les salaires et par conséquent se détermine le niveau de l’emploi, celui-ci est en dernier ressort le fruit de la relance de la demande des autres secteurs de l’économie. Ce sont les enseignements tirés du fameux débat keynésien vs néoclassique, «la théorie générale de l’intérêt, de l’emploi et de la monnaie».
Que nous livre l’analyse macroéconomique du marché du travail ?

Le niveau spectaculaire
des défaillances
des entreprises

Un premier signe du fléchissement de l’activité commerciale serait les défaillances des entreprises, ces dernières ont connu une hausse remarquable en 2017, elles se sont accentuées de plus de 15%.
Les PME semblent être les plus affectées, elles sont victimes des mesures fiscales défavorables, d’une concurrence déloyale, et d’un accès limité au financement causé d’une part par les mesures de rationnement de crédit retenues à leur encontre et d’autre part, en raison du faible taux de pénétration des fonds d’investissement qui, selon le dernier rapport de l’AMIC publié le mois courant, ne dépasse pas 0,04%, il est tout à fait normal que sous ces termes, une seule et unique entreprise est parvenue à franchir le rang des 100 StartUp arabes contre 13 de l’Egypte. “Forbesmiddleeast2017”.
A fin 2017, 8088 entreprises ont dû mettre la clé sous la porte (7162 en 2016 et 5783 en 2015). Ce niveau inédit est causé par l’allongement du délai de paiement inter-entreprises, celui-là a été multiplié par 3 durant la période 2010-2017.
En conséquence, des dizaines de milliers d’ouvriers et de cadres assez expérimentés devront rejoindre cette année les rangs des jeunes diplômés, la concurrence entre les deux est extrêmement impossible ; l’expérience et l’incapacité du modèle de croissance à créer suffisamment d’emplois font pencher la balance en faveur des premiers.
Les entreprises, quant à elles, se sont vite adaptées à cette nouvelle réalité ; il est donc tout à fait normal qu’en postulant, les lauréats de l’ENCG par exemple se heurtent à cinq ans d’expérience au minimum pour des postes en audit, de responsable marketing ou d’administratif financier. Il est clair que le marché tourne le dos aux nouveaux entrants, ce n’est certainement pas l’organisation du CV qui fera la différence.
Un deuxième élément
fondamental, l’octroi du crédit

Après le passage plus au moins calme de la vague de protestations arabes, le nouveau gouvernement constitué s’est parfaitement accommodé avec les recommandations internationales d’austérité économique plus que ne l’ont fait ses prédécesseurs ; cette politique avait sans doute des conséquences néfastes sur la création d’emploi et la propulsion de la demande intérieure venant de l’acteur public qui, selon la dernière note de la Banque mondiale dédiée à la région MENA, joue encore un rôle central dans l’économie marocaine. Ce n’est probablement pas dû au hasard que les banques ont depuis 2012 presque fermé le robinet du crédit, celui-là évolue depuis cette date dans une fourchette de 2 à 6%, alors qu’il frôlait la barre de 20% en 2008, dans un contexte de propulsion de l’immobilier et des grands plans d’aménagement sectoriels (Azur, Halieutis, Plan Maroc Vert...). Aujourd’hui, les banques préfèrent financer leurs activités intercontinentales. La corrélation entre la croissance du crédit bancaire et l’atténuation du chômage paraît évidente.

La structure
de l’entreprise marocaine  

Au Maroc, la majorité écrasante des structures sociétaires sont familiales, voire patriarcales. Ce constat est valable quels que soient la taille ou le secteur de l’entreprise. Suivant cette logique, les opérations de croissance externe (fusion, acquisition, rapprochements...) n’obéissent pas à une logique de compétitivité à l’international. Par exemple, le nouveau rapprochement entre les deux groupes économiques Aksel et Holma Maroc, bien qu’il distingue les efforts remarquables de deux femmes marocaines dans la quête de l’égalité, ne relève pas d’une ambition de création d’une marque marocaine pouvant concurrencer les enseignes turques. En réalité, les grandes opérations de rapprochement économique effectuées ces dernières années ont pour vocation l’élargissement du périmètre de domination familiale et l’accroissement des perspectives de gain rapide. En effet, la réduction des coûts des différentes activités de la chaîne des valeurs maximise la marge bénéficiaire, mais en contre-partie, assèche les opportunités de manœuvres chez les PME, ralentit la croissance de la demande intérieure et, par conséquent, effrite le pouvoir d’achat des ménages. Ceci explique pourquoi le récent appel au boycott ayant ciblé trois grandes marques de consommation et dont les raisons restent ambiguës, avait tout de même trouvé des réactions émotionnellement accueillantes chez le grand public.
Très schématiquement, l’affaiblissement de la demande intérieure décourage l’appétence productive des entreprises, et c’est ainsi que le chômage s’accentue.
A ces trois motifs, on peut ajouter la cadence baissière des transferts des Marocains du monde, un constat qui a tendance à s’éterniser en raison du changement de mentalité chez la troisième génération des MRE. Ainsi que l’incapacité des plans sectoriels, sur lesquels misait l’Etat depuis plus d’une décennie, à tenir leurs promesses. Le Plan Azur qui avait l’ambition d’atteindre en 2020 des recettes touristiques de l’ordre de 140 milliards de dirhams a bouclé l’année 2017 avec moins de 70 milliards de dirhams, soit la moitié de l’objectif. Il faut remarquer que la différence abyssale entre ces deux chiffres a sans doute eu de grandes répercussions sur les milliers de lauréats des ISTA dans les formations touristiques. La création massive des filières de restauration reposait sur des chiffres erronés. Ce phénomène d’incompatibilité des filières de formation avec les contraintes du marché est un constat remarqué à égale distance pour les branches des masters et de l’OFPPT. Ce manque de précision suscite plusieurs interrogations sur l’effort de prévision de nos responsables.

L’emploi est en priorité
la responsabilité de l’Etat

Les carences dont souffre notre marché du travail sont bel et bien les conséquences des dysfonctionnements structurels et surtout de la fragilité de notre modèle de développement actuel. En revanche, réinitialiser le modèle de développement est une tâche extrêmement complexe qui fait appel à différents intervenants et à de multitudes approches (économique, culturelle, sociologique...). De l’autre côté, le nombre accru de chômeurs représente un défi alarmant et une course contre la montre qui menace la cohésion sociale.
Le moment est donc venu pour une intervention étatique “plus intensive”. A l’heure actuelle, l’acteur privé n’est pas prêt à jouer le jeu, dans le domaine de l’éducation, par exemple, comparé à l’école publique des années soixante-dix ; la nouvelle tendance des écoles privées n’a pas apporté grand-chose en matière de développement du capital humain et d’incitation à l’invention qui, selon la vision schumpétrienne de la croissance économique endogène, sont des éléments décisifs pour une croissance à long terme, leurs faiblesses pénalisent la compétitivité des exportations marocaines. C’est ce qui ressort du dernier rapport de suivi de la situation économique, établi par la Banque mondiale le 1er avril 2018.
Au Maroc, pour plus de dynamisme, l’Etat-providence devra transitoirement reprendre les choses en main à travers le lancement de nouveaux investissements générateurs d’emploi, de préférence dans le domaine de la formation et de l’éducation. Pour ce qui est des ressources financières, en réinvestissant les intérêts de la dette intérieure dans le cadre d’un accord gagnant-gagnant avec ses créanciers, l’Etat peut faire d’une pierre deux coups. Régler la problématique de l’endettement et retrouver le plein emploi à travers des investissements publics de long terme, ce serait ainsi l’occasion de moderniser le secteur de l’éducation. C’est ce dernier qui porte en lui les attentes d’un éveil culturel et économique tant attendu.

 * Etudiant chercheur en économie

Par Youssef Mahassin *
Mardi 8 Mai 2018

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