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Le gouvernement Akhannouch se réclame d’ une acception aussi pauvre que douloureuse


Hassan Bentaleb
Mardi 30 Novembre 2021

A quoi pourrait ressembler un Etat social sous une économie mi-libérale mi-féodale ?

Le nouveau chef du gouvernement a une conception très restreinte et provocante de l’Etat social. Selon lui, cet Etat se résume dans le système de la protection sociale. Et sa construction doit se faire dans la douleur.
Lors de son passage lundi devant les députés des deux Chambres du Parlement à l’occasion de la séance plénière mensuelle consacrée à la politique générale du gouvernement, Aziz Akhannouch a indiqué que la réforme menant à la construction de l’Etat social est «une importante responsabilité dont l’accomplissement peut exiger la prise de décisions, disons, injustes selon les logiques politiques étroites», précise-t-il, sans expliquer pour autant la signification d’«une logique politique étroite». Et d’indiquer qu’«au fond, il s’agit de décisions indispensables pour la mise en place de l’Etat social comme tout le monde le souhaite», tout en affirmant que «ce genre de décisions, notamment dans des secteurs comme la santé ou l’éducation, exige du gouvernement d’assumer ses responsabilités sans hésitation afin d’entamer un nouveau tournant dans l’histoire du pays».
Selon lui, la pandémie du Covid-19 a constitué un cri retentissant à l’envers de nos responsables et une sorte d’évaluation de l’efficacité de certaines de nos politiques publiques en vigueur depuis des années. « La crise du Covid-19 doit être considérée comme un point de départ vers le renforcement des piliers de l’Etat social et la mobilisation des moyens pour un système social intégré», a-t-il souligné. Et d’ajouter : «Le rétablissement de la confiance dans l’action politique passe par l’octroi de choix et programmes sociaux réalistes et crédibles ciblant les vraies priorités ».
Mais qu’entend-on par Etat social ? «L’Etat social représente un pouvoir central au service du citoyen en mettant en place des systèmes de sécurité sociale et des mécanismes en termes d’indemnités de chômage, d’assurance maladies généralisée, d’allocations familiales généralisées et d’aides directes aux citoyens incapables de jouir des droits universels (santé, éducation…) sans parler des mécanismes à même de garantir le droit à l’enseignement et à la santé. En d’autres termes, il s’agit d’un Etat qui se porte garant pour les droits fondamentaux», nous a expliqué Hicham Attouch, professeur d’économie à l’Université Mohammed V-Rabat. Une définition que partage également Christophe Ramaux, économiste français, qui défend, dans son article : «Quelle théorie pour l'Etat social ? Apports et limites de la référence assurantielle», une acception plus large en intégrant quatre piliers : la protection sociale et le droit du travail, mais aussi les services publics et les politiques macroéconomiques de soutien à l’activité et à l’emploi. «Cette acception large présente un double avantage. En premier lieu, elle invite à saisir la cohérence d’ensemble de la révolution intervenue au XXe siècle en matière de régulation économique et sociale. En second lieu, elle permet d’insister sur le fait qu’on ne dispose pas d’une théorie de l’Etat social. Des linéaments existent certes, mais de théorie pas à proprement parler », précise-t-il.
Pour Hicham Attouch, dans le contexte marocain actuel, le gouvernement est en train d’élargir la couverture sociale mais sans poser les jalons d’un Etat social. « La pandémie du Covid-19 a servi comme un miroir pour regarder en face une réalité qu’on a tant occultée, à savoir, l’existence de milliers des nos concitoyens sans couverture sociale. Ladite pandémie a également révélé au grand jour que notre pays ne dispose pas d’un système solide d’indemnisation du chômage. Les aides financières accordées à ceux qui vivaient de petits boulots au noir ou de métiers indépendants sans couverture sociale n’ont été que des bricolages vu l’absence d’un véritable système d’indemnisation sur le chômage. Le revenu minimum appelé Indemnité pour Perte d’Emploi (IPE) n’est pas un vrai système d’indemnisation sur le chômage comme c’est le cas en France où il y a le système d’assurance chômage obligatoire pour le secteur privé financé par les cotisations des employeurs et par l'impôt».
Mais, comment peut-on concilier cette volonté d’instaurer l’Etat social avec les orientations libérales de l’économie nationale ? «Nous sommes plutôt dans une économie à mi-chemin entre le libéral et le féodal. En d’autres termes, nous sommes dans une économie duale (moderne/informel et libéral/rentier). Aujourd’hui, nous sommes censés nous diriger vers un processus de développement axé sur l’humain. C’est d’ailleurs le modèle suggéré implicitement par le rapport du nouveau modèle de développement. Nous sommes obligés d’aller vers l’Etat social, mais le hic, c’est que les mécanismes que l’Exécutif essaie de mettre en place pour assurer cet acheminement relèvent du colmatage temporaire plus que d’une construction effective des leviers de l’Etat social»», nous a précisé notre interlocuteur. Et de conclure : «Le contexte de la crise liée à la pandémie du Covid-19 a rabattu les cartes et chamboulé tous les repères. C’est le flou et la confusion qui règnent actuellement. Et face à cette réalité, le politique bricole des solutions et colmate les brèches ». 

Repères

Christophe Ramaux porte un regard critique sur le concept d’État social le plus largement admis et déconstruit les choix théoriques influencés par les doctrines dominantes (depuis la fin des années 1970). Ces dernières placent le marché au centre des processus de socialisation et retirent à l’Etat toute prétention d’ensemble. Cette construction théorique conçoit l’Etat comme un attribut qui ne joue qu’un rôle subalterne et se limite à la protection sociale. Les tenants de ces approches lénifient volontairement la place de l’Etat social et «quoi de plus efficace pour y parvenir que lui nier, dans sa définition même, toute portée globale et, partant, toute cohérence d’ensemble?» [p. 16]. L’observation des sociétés contemporaines infirme visiblement cette idéologie, voire cette doctrine, et attribue à l’Etat social une « portée globale ». Or l’observable occupe une place centrale chez Ramaux, et il place donc l’Etat social au cœur des processus de socialisation. Il «n’est pas une donnée naturelle, un objet des sciences de la nature. L’Etat social est une construction sociale» [p. 29] historiquement située et adossée à quatre piliers que sont «la protection sociale ; la réglementation des rapports du travail ; les services publics ; les politiques économiques » [p. 8]. Ainsi défini, ce concept dispose d’une logique autonome ; même si ses frontières ne sont pas «étanches : il y a des bords, des espaces intermédiaires entre lui et d’autres institutions, d’autres acteurs» [p. 20]. Dès lors, pour affiner les limites de son concept, Ramaux ajoute aux quatre piliers un second niveau d’abstraction. La visée sociale, par exemple, est une des dimensions majeures de l’Etat social, même s’il «n’englobe pas toutes les politiques à visée sociale. Qui dit social ne dit pas nécessairement public» [p. 22].
Source : L'Etat néolibéral liquiderait-il l'Etat social ?
Christophe Ramaux


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