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Le confinement accentue la précarité des personnes en situation de handicap

La distanciation sociale est difficilement envisageable




Le confinement accentue la précarité des personnes en situation de handicap
«J’enlève tous mes vêtements sur le pas de la porte avant de rentrer à la maison. Mais le plus difficile, c’est que je ne peux plus prendre mes enfants dans mes bras ». Le Coronavirus fruste Mohammed sentimentalement. Pis, il l’a mis sur la paille financièrement. Afin de respecter les gestes barrières, il est obligé de restreindre au maximum les contacts avec ses enfants. Car contrairement à beaucoup d’entre nous, il n’a pas la possibilité de faire du télétravail. La nature de son activité lui impose de quitter son domicile tous les matins pour subvenir aux besoins d’une famille qui s’est récemment agrandie, en dépit des risques sanitaires encourus, la peur au ventre.

Des familles dans une
impasse financière  


Après avoir obtenu son baccalauréat, Mohammed n’a eu d’autre choix que d’arrêter ses études universitaires à la naissance de son premier enfant, atteint d’un handicap moteur: l’infirmité motrice cérébrale ou IMC, comme 20 à 30 enfants sur 1000 au Maroc. En temps normal, il vit au jour le jour en transportant des marchandises sur son triporteur sans pour autant réussir à joindre les deux bouts. Aujourd’hui, il ne s’apitoie pas sur son sort. Mais derrière sa dignité, on peut aisément sentir un air désemparé : « Les temps sont durs. Les commerces ont presque tous baissé le rideau. Du coup, je n’ai quasiment plus aucun client et donc plus de revenus ».
A l’image de tous les travailleurs du secteur de l’informel, correspondant au minimum à 37% dans  l’emploi total de l’économie nationale, la crise sanitaire actuelle a coupé l’herbe sous les pieds de Mohammed. Pour cette frange de la population, l’Etat a consacré des aides issues du Fonds spécial dédié à la gestion de la pandémie du Covid-19 allant de 800 à 1200 DH selon le nombre de personnes par famille. Mais pour en profiter dans l’immédiat, encore faut-il que Mohammed soit détenteur d’une carte Ramed, le Régime d'assistance médicale. Ce qui n’est malheureusement pas le cas. « On m’a dit qu’il fallait attendre au minimum deux mois. La priorité sera donnée aux Ramedistes », a-t-il regretté, hagard.
En attendant, Mohammed se trouve dans l’impasse. Et quand bien même il recevrait par miracle ladite aide dès aujourd’hui, cette dernière ne lui permettrait pas de couvrir ses dépenses .« Il est vrai que des aides ont été mises en place en faveur des personnes affiliées à la CNSS et celles qui vivent de l’informel, mais il faut savoir que les familles qui ont à charge un ou des enfants en situation de handicap ne sont ni dans ce cas ni dans l’autre. Leur cas est particulier. Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier », nuance Loubna Chérif Kanouni, fondatrice de l’Amicale marocaine des IMC. Il y a plus d’une décennie, elle a eu un enfant atteint d’infirmité motrice cérébrale sévère, due à une erreur médicale à la naissance. La détresse et les difficultés rencontrées l’ont poussée à créer un centre pluridisciplinaire d’éveil psychomoteur et de rééducation fonctionnelle en faveur d’enfants atteints de ce handicap en vue de venir en aide à d’autres familles qui partagent une destinée semblable à la sienne.
Pour elle, il est urgent que le gouvernement se penche sur la situation des familles les plus démunies surtout quand elles ont à charge un ou des enfants atteints d’un handicap. D’autant qu’il n’est pas compliqué de les identifier. «L’éducation nationale a une base de données issues du programme de l’éducation inclusive. Ensuite, il y a l’INDH qui finance plusieurs associations», souligne Loubna Chérif Kanouni. Et d’ajouter :« L’INDH a même en sa possession des listes de noms, de numéros de carte d’identité nationale, des adresses. C’est le cas également pour l’Entraide nationale qui demande des rapports extrêmement précis aux associations. Donc, il est évident que le gouvernement a suffisamment d’informations afin de pouvoir,d’abord, identifier les familles et ensuite prendre des mesures adéquates en leur
faveur ».

Le gouvernement interpellé

Un souhait également partagé par l'Amicale marocaine des handicapés (Groupe AMH), ainsi que la Plateforme nationale des réseaux des coalitions travaillant dans le domaine des droits des personnes en situation de handicap, par le biais d’un mémorandum adressé au gouvernement. Document où l’on déplore notamment  la faible intégration de la dimension du handicap dans les mesures prises pour prévenir la propagation du virus contrairement à ce qui se passe outre-Méditerranée où dans plusieurs pays européens le confinement a été taillé sur mesure pour ces personnes. Sans oublier de demander une atténuation des impacts économiques et sociaux sur les personnes en situation de handicap et leurs proches.
En détail, il est question d’assurer la continuité des soins en rééducation et réadaptation tant les conséquences peuvent être dramatiques (voir interview). Mais aussi d’accorder une attention particulière en termes de soins médicaux au vu de leur vulnérabilité. Sur ce point, les ONG précitées estiment qu’il serait de bon aloi que les centres médico-sociaux, hôpitaux et autres dispensaires facilitent l’accès aux personnes en situation de handicap dont le gouvernement estime le taux de prévalence à hauteur de 7 % (2016). Du moins, ce serait un bon début. Et enfin, concernant le volet financier, conscientes de la corrélation entre handicap et précarité, les ONG à l’origine de la lettre ouverte plaident pour la mise en place d’un système d’aide financière à destination de ces personnes et leurs familles. Une aide qui doit être, encore faut-il le rappeler, en phase avec les besoins et les dépenses des familles.   
Il est difficile de savoir si c’est une volonté de leur part ou le simple fruit du hasard, mais les associations ont mis en lumière les difficultés financières qu’elles rencontrent en bout de liste des recommandations envoyées. Il est ainsi demandé que les structures en charge des personnes en situation de handicap, en l’occurrence les associations, bénéficient du fonds de solidarité afin de couvrir les frais de fonctionnement inhérents à cette période. Sans quoi, elles seront dans la quasi incapacité de répondre aux besoins de leurs adhérents.

Des associations dans le rouge

A dire vrai, beaucoup d’associations étaient dans le rouge bien avant que le coronavirus ne fasse son apparition et bouscule le monde et ses habitudes. Pourquoi ? Tout simplement parce que « l’entraide nationale a refusé ,en 2019, les dossiers de 70% des associations par manque de financement » ,nous confie la fondatrice de l’AMI avant de s’alarmer :« S’il y a un manque de financement au niveau du fonds de cohésion sociale, c’est grave. Car à la lumière de la politique publique, les ressources de ce fonds doivent normalement être suffisantes pour alimenter les organismes de protection sociale (EPS) lesquels font office de service public tout comme les associations qui les gèrent».  
L’incompréhension de notre interlocutrice est légitime. Pour s’en persuader, il suffit de lire l’article 34  de la Constitution de 2011. Il y est clairement explicité que les autorités doivent « mettre en place des politiques garantissant la jouissance des personnes en situation de handicap de leurs droits et des libertés reconnues pour tous». Force est de constater qu’au moment où on écrit ses lignes, les associations qui sont le prolongement et le bras armé de ce pan de la Constitution se trouvent dans l’incapacité de mener à bien leur mission. Un amer constat qui creuse encore une fois l’écart existant entre « l’arsenal juridique et le terrain. Entre la gestion au quotidien et la politique », regrette Loubna Chérif Kanouni tout en proposant elle aussi « qu’une partie du fonds de solidarité soit mise à la disposition de l’entraide nationale, via des canaux publics et traçables. L’entraide reversera les montants nécessaires à la poursuite de l’existence des associations. Parce que pour pouvoir maintenir la survie de tout ce pan de l’économie sociale et solidaire, surtout en ces moments et plus que d’ordinaire, il faut les financer, en priorité celles qui ont déposé leur dossier au complet en 2019».
On ne peut faire semblant de ne pas voir les efforts du gouvernement sur tous les plans. Omniprésent, l’Exécutif tente tant bien que mal de pallier les nombreuses carences créées, dévoilées et même des fois amplifiées par la crise sanitaire actuelle. Cependant, il ne faut pas pour autant croire que parce que le Coronavirus vampirise l’actualité, les plus faibles et les démunis de notre société ont disparu du paysage comme par enchantement. A dire vrai, c’est maintenant qu’ils ont le plus besoin du soutien du Royaume. Et plus que jamais les personnes en situation de handicap et leurs proches.

Chady Chaabi
Vendredi 10 Avril 2020

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