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La vie, tout simplement…




La vie, tout simplement…
De quoi parlent les différentes nouvelles qui constituent « Au pays des sources », un très beau recueil écrit par Mustapha Guiliz ? De la vie, tout simplement. De la vie, avec ses grandeurs et ses bassesses, ses éclats de soleil et ses orages, ses moments de joie et puis les autres, ceux où les choses sont beaucoup moins drôles. « Au pays des sources » fait partie de ces livres décrivant aussi bien les atmosphères urbaines et rurales du Maroc, et qui savent si bien parler des ambivalences de l’âme humaine.
L’ouvrage de Mustapha Guiliz représente pour nous une des découvertes importantes de 2018, dans un champ littéraire marocain où nos deux coups de cœur restent pour l’instant « Testament d’un livre » d’Abdellah Baida (Editions Marsam) et « Les Aït Chéris » de Zakya Daoud (Editions Sirocco). Le recueil de nouvelles « Au pays des sources » rappelle sous certains aspects « Amères tranches de vie » de Najat Dialmy, où l’auteure montre avec une sensibilité rare un florilège de personnes évoluant dans la société marocaine, depuis la vieille mendiante rêvant de manger les gâteaux de la boulangerie devant laquelle elle mendie au jeune cadre bancaire amoureux de l’une de ses clientes plus âgée que lui. Ces deux ouvrages ont été publiés en autoédition, dans un champ littéraire où les positions sont conditionnées par tout un ensemble de capitaux symboliques et relationnels inégalement répartis. Si les romans qui sortent sous cette appellation sont souvent délégitimés, il n’en demeure pas moins qu’il y en existe certains qui méritent une attention et une considération particulières, et sont même d’une qualité littéraire parfois supérieure à certains ouvrages publiés par des maisons d’éditions reconnues.
Mustapha Guiliz sait écrire les émotions, les ambiances paisibles d’où surgit brusquement l’intempestif. La nouvelle « La caisse » parle d’une grande boîte pleine de vêtements que le chef de famille ramène au sein de son foyer pour rendre service à un malheureux dormant dans la rue. Ce dernier doit effectuer un déplacement et laisser ses affaires à une personne de confiance. Toutefois, très vite, la grande caisse en bois devient encombrante dans la petite maison familiale. On la change de place sans arrêt, on essaie de lui donner telle ou telle fonction. Mais elle continue d’encombrer, presque à l’image d’un être humain invité inopportunément : « La caisse avait une présence vivante et réelle », à l’instar de ce personnage que l’on voit apparaître d’on ne sait où dans le « Théorème » de Pasolini. De surcroît, les enfants commencent à être de plus en plus intrigués par ce qu’il y a l’intérieur. Tout l’art littéraire de Mustapha Guiliz est là. Montrer que les choses ne se passent jamais comme prévu, qu’il y a toujours un « à-présent » - comme chez Walter Benjamin et Edmond El Maleh – qui surgit dans le train-train routinier de nos existences où tout peut arriver. C’est cela, être vivant, dans le fond. Etre soumis aux aléas qui peuvent arriver à n’importe quel moment et donnent un autre aspect à la route ou bien à la ligne que l’on suivait jusqu’à présent. C’est ce que l’on voit dans l’une des plus violentes histoires du recueil, « Justice pour une chienne ». Maître Moudnib, ambulancier de profession, participe chaque année à une fête macabre de son quartier, où il s’agit d’abattre tous les chiens errants susceptibles d’être exposés à la rage. Chaque année, c’est un massacre atroce auquel se livrent des hommes transformés en bêtes de proie sanguinaires. Toutefois, cette année, Imrane, qui accompagne Moudnib dans sa mission funèbre, a du mal à tirer sur une pauvre chienne venant d’accoucher d’une portée : « Cette fois-ci, le devoir devint pour lui une fois de plus humainement impossible à accomplir. Il se sentit si proche de l’animal qu’il en pâtit de tristesse. Ce qui lui faisait tolérer ce devoir malgré tout, c’était la consolation que l’on avait de protéger des enfants ». Que passera-t-il ? Comment se comportent des hommes devenus pires que les animaux soi-disant susceptibles d’être enragés qu’ils doivent exterminer ?
Le giron familial n’est pas non plus épargné par la plume acerbe de Mustapha Guiliz. Cette noble institution possède aussi ses ambivalences comme le montre la nouvelle « Source de lait, source de vie » où l’on voit une mère de famille enceinte livrer une lutte acharnée contre une chèvre que son mari a ramenée à la maison et qui s’apprête à mettre bas. Les gens ont aussi leurs faiblesses mais savent s’en montrer dignes, comme cet imam rappelant que l’éthique portée dans son cœur est plus importante que la morale des bien-pensants, surtout de cette jeune génération individualiste, émotionnellement austère et incapable de compassion à l’égard d’autrui.
D’autres nouvelles traitent de sujets plus graves. Parfois, elles nous mènent vers les violences de l’indicible, le tragique des existences, l’absurdité de ces drames qui frappent brutalement une vie. Mais elles savent aussi nous montrer que derrière la fragilité des existences peuvent aussi se cacher la grâce et l’émotion, voire le salut. Merci

Par Jean Zaganiaris EGE Rabat, Cercle de Littérature Contemporaine
Mercredi 31 Octobre 2018

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