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La réalité trop amère d’un théâtre qui mérite mieux




Il faut vraiment être de mauvaise foi ou à côté de l’histoire pour ne pas remarquer la supercherie qui consiste à faire semblant de célébrer les expressions artistiques et culturelles, dont le théâtre, à chaque début de saison pour la rentrée culturelle. On pare au plus urgent. On va dans un lieu sans vie, les uns font des discours, les autres applaudissent et le tour est joué comme si on se débarrassait d’une excroissance en pleine putréfaction.
Pitié !… N’en déplaise à mes amis les théâtreux (ses), je respire mal dans cette atmosphère de faire-semblant et d’autosuffisance. Le théâtre dans notre pays ne se porte pas à merveille comme semblent nous le faire croire certains «professionnels», aussi jeunes et formés à la bonne école soient-ils. Et ce, malgré quelques fulgurances conjoncturelles et individuelles qui nous font respirer un peu d’air frais et nous rendre l’espoir que nous tentons d’entretenir depuis l’apparition des nouvelles générations d’hommes et de femmes de théâtre.
Ce réquisitoire émane, vous vous en doutez bien, de quelqu’un qui a la passion du théâtre et qui a longtemps participé à l’activité culturelle, notamment théâtrale de mon pays. Parfois avec bonheur et parfois dans la douleur et le sentiment d’échec. Depuis Artaud, nous savons que l’art et la violence se répondent, sont consubstantiels. Faire violence et se faire violence est salutaire pour faire progresser l’art et le rendre plus critique envers l’autre et envers soi-même. La tiédeur, comme nous la pratiquons si bien, ne fait que nous endormir sur nos lauriers et pousser le plus souvent au ronronnement et au narcissisme le plus primaire.
A regarder de près les belles images publiées dans les réseaux sociaux et les commentaires qui les accompagnent, nous sommes séduits et attirés vers les salles de théâtre pour profiter de cette aubaine artistique qui nous est offerte. Hélas, le plus souvent, la montagne accouche d’une souris et nous quittons la salle la tête basse, l’âme meurtrie d’avoir raté encore une fois une occasion de nous émerveiller.
Pitié !… Un peu de retenue ; vous qui travaillez à l’émerveillement par le moyen de l’art, à rendre notre vie plus douce et pleine d’étoiles. Les réseaux sociaux sont une véritable aubaine pour notre art et en user ce n’est pas en abuser. Une photo de spectacle figée dans l’espace et dans le temps ne rendra jamais compte ni du mouvement ni du propos ni même de l’atmosphère d’où elle s’offre au regard. Tout juste si elle peut nous donner une idée de la plastique de la scène comme ce fut le cas dans mon Répertoire du théâtre marocain que j’ai tenu à accompagner de photos de spectacles pour fixer des moments de notre histoire théâtrale. Une image statique, même prise par le meilleur photographe de spectacles, – et ils sont rares, cela étant une autre affaire au théâtre – ne peut en aucun cas rendre compte de la valeur esthétique et artistique d’un spectacle de théâtre.
Il en va de même pour les mots dont on se gargarise outre mesure dans certains cas. Les commentaires faits par les responsables des troupes sur les spectacles sont souvent élogieux et cela se comprend quand on veut faire la promotion d’un produit. C’est la loi du «commerce». Mais, de grâce, point de mots grandiloquents ! Quand il s’agit d’art, ne faudrait-il pas tempérer nos propos et laisser l’opportunité au spectateur, au critique surtout, de rendre compte avec objectivité du spectacle ? Et encore là aussi, la critique chez nous ne peut être que dithyrambique comme le sont les nombreux écrits sur le théâtre chez nous. Ecrire avec objectivité dans notre pays c’est s’exposer d’emblée à la vindicte et à la médisance. Comme dans tous les domaines de la vie politico-sociale, du reste. Dire du bien, faire des éloges ou se taire. Voilà le mot d’ordre ! Il n’y a de place à la critique que dithyrambique ou belliqueuse!
Notre théâtre est jeune. Les moyens alloués à cet art qui nécessite beaucoup de moyens et d’abnégation surtout sont dérisoires, malgré des efforts substantiels consentis par les pouvoirs publics ces dernières années. Le manque d’éducation artistique est un fléau dont personne ne semble se préoccuper. Quant aux infrastructures culturelles, elles n’arrivent pas encore à devenir de vrais lieux de vie et de création de produits artistiques, des lieux d’expérimentation et de recherche surtout.
Certes, on me reprochera sans doute ce scepticisme et ce réquisitoire fraternel. Cependant, personne ne peut me reprocher d’avoir vu des spectacles d’Ariane Mnouchkine, de Peter Brook, d’Olivier Py, de Fadel Jaïbi ou de Mohamed Driss, de Jawad Al Assadi ou de Tayeb Saddiki; ni d’avoir vibré pour Kouaté ou Fiona Shaw, pour Amina Rizq jouant tout un spectacle dans Al Arnab Al Aswad sur un lit à l’âge de 93 ans, pour Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, d’avoir lu En attendant Godot de Samuel Beckett, Les Nobles de Abdelkader Alloula ou Maamlouk Jaber de Saad Allah Wannous, La cerisaie de Tchekhov ou l’œuvre de Sarah Kane. Quand je vais au théâtre, j’ai plein de références dans la tête et je ne peux m’en défaire. Des images, des gestes, des mots et des ambiances m’habitent et me titillent tout le temps. Ils font ma vie. Alors comment ne pas comparer? Comment ne pas exiger l’excellence d’un art qui a horreur du médiocre et du faire-semblant. Et dans ce magma d’interrogations stériles, on n’essaie même pas de séparer le grain de l’ivraie. Des troupes naissantes et inconnues se voient distinguées par l’octroi d’une aide à la création théâtrale au même titre que celles qui ont prouvé justement cette excellence que nous recherchons au risque de distribuer de la misère à tout le monde.
Certes, il faut le reconnaître, des jeunes se battent pour nous offrir quelquefois des spectacles dignes d’être présentés dans nos théâtres, d’être vus par un public éclectique et nombreux. Cependant, même avec indulgence et une conscience aiguë de la situation sociopolitique de notre pays qui n’a cure de l’art et de la culture, je ne peux m’empêcher de comparer et souhaiter l’excellence pour notre art. Je ne peux me défaire de mon histoire personnelle et accepter n’importe quoi au nom du patriotisme et de ce dont je me suis abreuvé durant de longues années. Alors, arrêtons de faire dans la complaisance et osons dire
pitié ! Nous méritons mieux.


Par Ahmed Massaia Dramaturge et écrivain
Jeudi 20 Septembre 2018

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