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La leçon virale ou de l'après Amérique




La leçon virale ou de l'après Amérique
Un proverbe chinois de tendance confucéenne dit que «c’est le moustique qui empêche l'ours de dormir», une sagesse venant de l'Empire du milieu qui illustre la lutte contre «l'infiniment petit» par le combat de l’humanité contre le coronavirus. La pandémie qui en découle a établi des ruptures d’ordres intellectuel, politique et social après avoir dévoilé la défaite morale du capitalisme. 

Les exemples d'abandon du peuple américain ou de l'Italie - domicile du Saint-Siège -, l'indigence du système de santé passé de l'action universelle à l'action boursière ou le retour à la «piraterie» des aides venues d'Orient, ont scandalisé l'opinion publique internationale et en disent long sur l'anomie sous-jacente à la civilisation occidentale. Elle se matérialise par les risques de désagrégation de l'Union européenne, amorcée depuis le Brexit, ou le retour des États-unis au sécessionnisme par le penchant de certains Etats comme la Californie à se détacher de la fiscalité fédérale expropriée par le complexe militaro-industriel (1).

Le bipolarisme, du mur 
de Berlin à la muraille de Chine


Cette situation de pré-implosion serait similaire à l'environnement précédant la chute de l'URSS en 1991, où Donald Trump serait à la Russie ce qu'était Michaïl Gorbatchev à l'Amérique ou au Royaume-Uni. Suite à l'effondrement de l'Union soviétique, les effets d'embargo et les théories approximatives telles que la «fin de l'histoire», la «guerre des civilisations»  ou le néolibéralisme ont trouvé la voie libre pour semer la confusion idéologique qui jette l'opprobre sur la pensée marxiste en faisant l'apologie du néo-colonialisme. Si le mur de Berlin est tombé, la grande muraille de Chine continuait d'adopter une doctrine de paix et dépassait les déstabilisations pour garder l'espoir de réhabiliter une certaine idée du socialisme. Sans avoir de bases militaires aux frontières d'Etats étrangers et en adoptant la «non-ingérence» dans leurs affaires internes, la Chine a eu la capacité de mettre sa médecine au service de l'humanité pour combattre un ennemi épidémiologique commun qu'elle neutralise dans ses provinces intérieures. Cette posture de leader mondial dénonce l'effondrement du mythe de «la superpuissance américaine» qui fait face à un chômage de 30 millions de personnes, au décès de 50 milles âmes et à la faillite de son secteur énergétique qui soupçonne un accord entre la Russie et une Arabie Saoudite en voie de disparition par l'arrêt de ses rentes uniques que sont le tourisme religieux et le pétrole. La fébrilité des USA est allée jusqu'au dépôt de plainte contre la Chine auprès de l'OMS pour dénoncer «l'influence mondiale de l'action humanitaire chinoise» (2), une requête unique en son genre dans les usages diplomatiques alors que le plaignant a gelé sa contribution financière en faveur de l'institution onusienne pendant que Pékin l'a augmenté de 35 millions de dollars. Cette démonstration de faiblesse, qui s'ajoute aux guerres morbides et aux défaites militaires cumulées en 70 ans de doctrine belliqueuse, fait basculer l'autorité morale au sein de la société internationale vers de nouvelles puissances qui instaurent les fondations du monde «post-américain». L'action d'envergure des nations héritières du paradigme socialiste en ce moment de paralysie mondiale, si l'on se réfère aussi à celle du Vietnam, de la Russie ou de Cuba, mène à la conclusion que cela n'a été possible que par une politique volontariste inscrite dans le temps, qui a eu ses apogées, ses faiblesses et ses refondations mais qui ne s'est pas départi de l'essentiel : celui de placer le «Capital humain» en priorité et adapter le marché à une idée consentie de l'intérêt général par des Etats souverains qui font de l'éducation et de la santé les piliers d'un dessein national à vocation universelle. Ce modèle empruntera la voie de la globalisation en alternative à un modèle en perte de légitimité, notamment en Afrique qui n'oppose aucun complexe colonial à ces nouveaux acteurs avec qui elle partageait le sous-développement et les luttes contre l'occupation à la moitié du XXe siècle.

La renaissance d'un continent

Depuis les décolonisations, les «empires» ont poursuivi leur exploitation en Afrique, son accompagnement idéologique s'est introduit parmi les élites locales et la spirale de la dette a perpétué le suivisme du vieux continent par rapport aux «anciennes métropoles». «La colonisation n'est sortie que pour mieux revenir» disaient en grande majorité les leaders africains. Désormais, de nouvelles positions même officielles rejoignent l'opinion publique pour prendre des accents de résistance au néocolonialisme. Les dettes accompagnées de plans d'ajustements structurels ou le séquestre monétaire dans les banquesk centrales d'anciennes puissances occupantes sont remis en cause. Le retour de la Russie, qui abandonne en passant la dette de l'URSS estimée à 100 milliards de dollars en aides attribuées aux peuples africains durant la guerre froide, ou la coopération chinoise à travers le FOCAC et la «route de la soie» (3), ou encore l'émancipation de forces internes comme l'Afrique du Sud, le Maroc ou l'Éthiopie, interviennent dans le sens de la rupture avec le néocolonialisme. Cette dynamique de renaissance est matérialisée entre autres par la mise en place d'une monnaie africaine alternative au franc CFA dès juillet 2020 ; le retour du Maroc au sein de l'Union africaine en 2017 ; les discours souverainistes du sommet afro-russe de Sotchi en 2019 ; la revendication pressante de l'annulation de la dette qui a fini par être reprise par le discours européen. Ces appels à l'abandon de créance par l'Europe, sous couvert d'une justice charitable, cachent le véritable enjeu qui est celui d'alléger le pouvoir d'achat africain pour être en mesure d'absorber l'offre occidentale en difficulté et freiner le basculement des «anciennes colonies» vers l'Asie. La justice équitable voudrait plutôt que l'Afrique puisse avoir les moyens de développer sa productivité et son autosatisfaction en brisant le cercle vicieux du taux de croissance toujours en deçà du taux d'endettement ; de disposer du transfert de technologie et du réinvestissement en échange du sous-sol et de la main-d'œuvre ; de se libérer de la dépendance tarifaire et de la position éternelle d'exportatrice de matière première et de consommatrice industrielle ; de développer des services publics protégés d'un capitalisme qui confond le soin et la santé comme pour la croissance et le développement.
Dans cette crise sanitaire aux allures de guerre mondiale, la conscience collective accuse le capitalisme de confirmer sa prédation en se dirigeant naturellement vers un nouveau monde en recomposition, dans lequel la Chine s'impose comme le leader économique mondial, la Russie revient comme la première puissance militaire et l'Afrique réinvente son développement à distance de l'avenir incertain de son ascendant européen et des États-unis dont la monnaie est basée sur la virtualité d'une «dissuasion» essoufflée. Au-delà de la métamorphose de l'habitus de consommation et de la centralité de l'écologie dans le débat et les politiques publics à venir, cette leçon d'ordre viral nous renseigne sur le fait qu'un projet de société ne peut être crédible dans la durée ni se mesurer qu'à l'aune de son référentiel éthique et de son aptitude à l'action morale. Dans ce procès de la mondialisation, le doute a changé de camp et l'idéal est devenu enfin l'égal du pragmatisme.

(*) Docteur en droit International du 
développement, Avocat et Universitaire,
Membre de l'Alliance pour la RefondationGouvernance en Afrique - ARGA.
(Article paru dans La Tribune Afrique)

Par Omar Bendjelloun*
Lundi 11 Mai 2020

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