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La halqa, un espace de la culture orale et de la communication sociale au Maroc




L’importance de la culture orale dans le renforcement de la communication et l’échange d’informations au Maroc est une constante en dépit du foisonnement des réseaux sociaux. De là, la communication directe émetteur/récepteur demeure une manifestation concrète au sein de la société du fait que la place publique conserve encore intact son rôle de principal lieu de la ville. C’est le lieu le plus dynamique d’une agglomération humaine pour être à la fois un centre commercial dans la matinée et un espace de convivialité dans l’après-midi, une vitrine sociale, un marché aux puces ou de troc. Elle se considère ainsi comme une sphère publique littéraire. 
L’application du modèle de la «sphère publique bourgeoise » du sociologue allemand Jürgen Habermas aide à discerner des points de similitude entre la sphère publique littéraire en Europe des 17e et 18e siècles et la place publique et la halqa dans la rive Sud de la Méditerranée, particulièrement au Maroc. 
A l’ère de l’industrialisation, la sphère publique littéraire s’est substituée graduellement à l’espace semi-privé ou semi-public de la consommation culturelle non littéraire et non politique. Le nouveau style de vie exige une gestion plus rationnelle du temps libre. Dans la société actuelle, hautement médiatisée et globalisée, la halqa dans la rive Sud de la Méditerranée continue d’utiliser les instruments d’antan de communication (culture orale et contact direct), de distraction (introduction d’animaux domptés, jargon, arts traditionnels) et de séduction d’un large public (rural, adulte et de différents niveaux éducatifs). Face à l’apogée des moyens de communication de masse, la défense du patrimoine culturel dans la rive Sud de la Méditerranée se considère comme une cause populaire et une bataille permanente entre différents courants intellectuels et tendances politiques. Dans la halqa, par exemple, le Marocain a l’occasion de se trouver en contact avec d’excellents communicateurs qui, comme dans un reality show, parodient la dure réalité quotidienne. Le guérisseur use un jargon populaire, le bouffon reproduit une scène de joie et la voyante crée un monde d’illusions.  
Eu égard aux multiples changements subis par les liens traditionnels entre l’individu et son environnement, la culture populaire survit aux dures peines au sein de la société marocaine. C’est l’ultime refuge des grandes masses dans la recherche de l’originel, de l’authentique et du personnel pour pouvoir s’identifier avec ses propres racines. Le double protectorat au Maroc de l’Espagne et de la France (1912 - 1956), n’avait pas réussi à effacer les aspects identitaires qui justifient l’appartenance de la société autochtone à la communauté arabo-musulmane ni diminuer le poids des croyances traditionnelles dans les comportements individuels.  La culture orale, qui assume en permanence un rôle d’intégrateur de masses, trouve dans la place publique sa meilleure expression. Conçue en tant que lieu de rencontre multi-facette, la place publique est le nerf d’une agglomération urbaine, un point de rencontre de tous les gagne-pain et un miroir dans lequel se reflètent les manifestations affectives d’un collectif. Elle prend diverses dénominations. Elle est à la fois le marché populaire (souk), le marché hebdomadaire dans la banlieue des grandes villes ou le marché du troc. Ses particularités la font distinguer totalement de la place dans la société occidentale médiévale, et c’est l’unique raison pour laquelle elle continue de fonctionner comme par le passé et avec le même attrait et les mêmes instruments et personnages. 
Toutefois, la progressive amélioration du niveau culturel des habitants des zones urbaines a eu pour conséquence la perte de popularité de la halqa dans un pays où l’analphabétisme est encore un phénomène préoccupant. Pourtant, aux marchés hebdomadaires ruraux, cet espace ouvert à la diversion, à l’illusion et au défoulement agonise et ses animateurs luttent pour survivre.
La place de Jemaâ El Fna de Marrakech demeure, à ce titre, le symbole de la continuité de la grande place publique dans le monde arabe. Née il y a dix siècles, elle conserve intégralement son originalité, ses mystères et sa magie. C’est un lieu qui revêt un sens allégorique dans une société où la préservation de la tradition va de pair avec la modernité. D’autant plus, qu’elle s’apprête à être un laboratoire idéal pour les chercheurs en sciences humaines avides d’explorer les techniques de communication et les comportements d’un public hétéroclite (autochtones et touristes). Les menaces que pourraient exercer les moyens de communication de masse sur les liens entre les membres d’un même collectif social sont une réalité qu’assument quotidiennement les hlaïquis (animateurs de la halqa). Analyser le rôle de la halqa, en tant que lieu de rencontre, permet de comprendre aussi le fonctionnement du binôme communication/information dans un pays tel le Maroc en pleine mutation socio-politique. Les définitions de l’espace public en Occident peuvent parfaitement s’appliquer à l’espace public au Royaume pour partager le même sens et le même usage de la place durant la présence prolongée des Romains et Carthaginois. De nombreuses études et théories démontrent que les hommes établissent, dans le processus de production sociale, des relations définies qui sont indispensables et indépendantes de leur volonté d’agir. Jean Jacques Rousseau parle du principe de l’intérêt général et l’Ecole de Francfort défend le concept de la «sphère publique». Jürgen Habermas s’est préoccupé de l’évolution du concept de l’espace public à partir du 17e siècle pour développer sa théorie de la « sphère publique» et son application à notre époque. «La sphère publique se transforme en une sphère où se rencontrent les biographies de caractère privé», ou un lieu où «se développe la concurrence entre intérêts privés», soutient-il. Devant l’incapacité de créer son propre espace, l’individu, qui est une unité dynamique du public, adhère à l’espace public à travers tout mode d’expression en sa possession. Au 14e siècle, les marchés en Europe fonctionnaient comme des lieux d’échange d’informations, de création de grandes alliances (corporations) et de réalisation de transactions commerciales. Face au développement des moyens de communication de masse, l’individu a l’impression d’être prisonnier du produit médiatique le plus facile à digérer, et un consommateur discipliné, inquiet et passif dans l’ère de la « marchandisation de la culture ». En prenant en compte cette définition de l’individu/consommateur de spectacles, il devient aisé de soutenir que le même processus est parfaitement approprié pour l’appliquer actuellement à l’espace public au Maroc. Si  la place publique a perdu son statut de point central de la ville en Europe, elle continue toutefois de fonctionner au Royaume comme source d’informations et champ de communication interindividuelle. 
C’est le grand débat entre intellectuels et chercheurs sur le rôle de la grande place. Ici,  le contact entre individus fonctionne mieux pour éliminer la barrière existant entre les catégories sociales et faciliter la circulation de l’information au sein de la société. La place Jemaâ El Fna demeure, à ce titre, une méga-place pour les modes de communication traditionnels et les hlaïquis sont de grands orateurs et communicateurs.
 

Par Mohamed Boundi
Lundi 19 Février 2018

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