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La halqa Un domaine privilégié de la culture orale




La culture populaire ainsi que les liens traditionnels unissant l’individu et son entourage ont été profondément affectés au Maroc comme conséquence de l’apogée des techniques de communication de masse. De ce fait, la halqa (Ndlr. à laquelle nous avions consacré un article du même auteur le 19 février 2018) demeure le dernier refuge de certaines catégories sociales en quête de l’original, de l’authentique et du personnel pour se ressourcer et rendre hommage à la culture ancestrale. Personne ne compte rompre totalement avec son passé. La culture orale, qui continue d’assumer un rôle fédérateur des masses, trouve ainsi dans la place publique sa meilleure expression comme noyau principal de la communication.

Halqa et culture orale

Conçue en tant qu’espace multidisciplinaire, la grande place est le poumon d’une agglomération urbaine, un point de rencontre de tous  les métiers et un miroir des couleurs  d’un collectif. Elle change d’appellation selon les régions. Elle est le “souk”, le marché hebdomadaire ou marché aux puces. Pour ses spécificités, elle est différente de la place dans la société médiévale en Europe pour la simple raison de conserver encore ses attraits et son charme.  Comme élément essentiel de l’espace public au Maroc, la place publique (Assaha) est généralement définie comme un ensemble de mini- places où s’entrecroisent de multiples genres et corporations. Les spectacles et leurs acteurs s’entremêlent dans une parcelle dénommée la « halqa », qui est un sous-produit de la grande place. Ils évoluent dans un cercle formé spontanément de passagers providentiels pour assister à un spectacle et collaborer volontairement pour sa continuité par des applaudissements ou une contribution pécuniaire. Comme La halqa fonctionne toujours avec les mêmes instruments et les mêmes personnages, elle  est une expression de l’espace public traditionnel au Maroc. Pays arabe le plus proche de l’Occident, le Royaume se distingue par une florissante culture traditionnelle se nourrissant de la littérature orale, de la vulgarisation de la musique médiévale et de la conservation du culte des saints. Il est ainsi réputé pour ses grands contrastes pour être à cheval entre tradition et modernité.

Le hlaïqui, entrepreneur et acteur principal

Dans la halqa, tout s’exprime à travers une multitude de gestes et paroles par un protagoniste (hlaïqui).
Celui-ci crée son propre espace privé, bien limité physiquement dans la place, pour désigner sa parcelle qui est la scène du spectacle.  Sa popularité réside dans la capacité de fidéliser un public qui lui sera loyal, généreux et compréhensif. Un tissu d’amitiés naissent et s’éteignent chaque jour dans la place mais la halqa s’entête à succomber à l’usure du temps. Sans dévier de sa fonction quotidienne, elle encourage l’échange de gestes, de sympathie et de saluts affectueux entre les habituels visiteurs et  invite à consommer un spectacle répétitif. Cet espace obéit finalement aux règles de la communication interactive avec pour acteurs le hlaïqui, qui monopolise l’action, et le spectateur qui donne vie à la halqa par sa présence et sa générosité.  
Au fil des générations, le profil du visiteur habituel de la halqa s’est modifié comme conséquence de l’invasion des moyens de communication et réseaux sociaux.
Celui du hlaïqui demeure par contre sempiternel et immuable pour porter toute l’année les mêmes articles vestimentaires de chaque jour et de chaque semaine. Il rabâche le même répertoire sémantique. Sa préoccupation est de défendre sa parcelle territoriale qui est son fonds de commerce et gain-pain. Souvent, le hlaïqui triomphe à coup de gags qui parfois arrachent les applaudissements au public et d’autres provoquent des  larmes. Seul l’âge peut le vaincre. Dans certains cas, des hlaïquis qui ont hérité le métier de leurs pères restent  fidèles au métier jusqu’à la mort. Comme les rockers, ils ne partent jamais à la retraite.

Un monde macho

Chaque ville au Maroc dispose de sa propre place publique et ses halqas pour permettre à sa population de respirer un air différent de celui du foyer familial. A l’issue d’une longue journée, certains individus préfèrent se libérer de leurs préoccupations routinières et se fondre dans la multitude de la halqa parmi les personnes anonymes. C’est un moment de pur divertissement qui est souvent interdit à certaines catégories sociales tels les enfants et les filles. Il s’agit là d’un monde de promiscuité et un territoire macho. C’est aussi un fief des blagues de mauvais goût, d’histoires obscènes, d’expressions malsaines et perverses, de contes féeriques, de prouesses épiques, de personnages fictifs et de charmeurs de serpents. La question de la masculinité y est apparente et n’est nullement mise en cause par le public du fait que le spectacle est dirigé par des hommes et (généralement) destiné à des hommes.
A l’ère des réseaux sociaux numériques, des chaines de télévision satellitaires et du whatsApp, cet espace ouvert survit et met au-devant de la scène les hlaïquis qui exhibent sans le vouloir leurs inquiétudes, misères et désespérance.
Ni le temps, ni la technologie, encore moins la modernité n’ont réussi à évincer de l’environnement social  la place publique et son sous-produit, la halqa. La place de Jemaâ El Fna de  Marrakech illustre parfaitement cette réalité et offre des arguments indéniables  qui aident à admettre la fonction de la halqa dans la société. Elle est un espace de communication interactive, de confluences de spectacles vivants, de complicités (hlaïqui/spectateur, spectateur-spectateur) et  de libre expression.

La halqa et son public

La définition de l’espace public ne peut être résumée en simple groupe d’intérêts individuels. C’est un lieu de pratiques sociales visibles des acteurs de la sociabilité ; les problèmes et préoccupations se partagent et se convertissent finalement en intérêts communs. Devant l’incapacité de créer son propre espace, l’individu, qui est une unité dynamique, adhère à l’espace public à travers de multiples expressions. C’est une nécessité sociale de se grouper et constituer un réseau de liens concrets et affectifs dans un espace commun. Celui-ci se transforme en une « Res publica » (chose publique), en une « Res nullius » (chose de personne) et en un objet collectif. Comme le soutient le sociologue français Bernard Miège dans une communication intitulée « L’espace public: perpétué, élargi et fragmenté », l’individu ne peut être qu’un consommateur discipliné, prudent et passif à l’ère de la mercantilisation de la culture. Le même processus peut parfaitement être adapté à l’espace public du Maroc et a fortiori à la halqa. Ceci revient au fait que les hlaïquis perfectionnent toute sorte de subterfuges pour obnubiler l’attention de leur public.  Comme l’écrivait Sydney Tarrow dans un essai intitulé « Le pouvoir en mouvement », chaque groupe a une histoire et une mémoire propres de l’action collective.
Nonobstant la spécificité de la place de Jemaâ El Fna, la place assume encore au Maroc la fonction d’un espace public dynamique. Point de référence touristique, elle est apte à abriter une foire du livre, un atelier ouvert d’activités artistiques, des actes publics, concerts de musique, un marché commercial ou un « moussem ». Elle opère ainsi comme le « kilomètre zéro » de la ville mais la halqa demeure le territoire des créateurs du divertissement,  de l’évasion et de l’imaginaire.

Par Mohamed Boundi
Vendredi 20 Avril 2018

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