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La Fête sans fête

Un 1er Mai confiné sur la Toile




La Fête sans fête
Etrange ? Plutôt inédit. De mémoire de Marocain, jamais il n’y eut de Fête du travail sans travailleurs dans les rues battant le pavé en rangs serrés et revendiquant des droits pour lesquels ils comptent lutter l’année durant, et si nécessaire, les années qui suivront. Jamais depuis l’indépendance et ses grands-messes ouvrières sous le regard paternel du Libérateur de la nation, Feu S.M Mohammed V, on n’aura vu les tracés des défilés aussi déserts, aussi silencieux et aussi tristes.
Etat de siège sanitaire oblige, les syndicats se contenteront de défiler virtuellement ou du moins d’organiser quelques évènements sur la Toile et les réseaux sociaux avec, à la clé, les incontournables discours de leurs leaders. Le hic, c’est que le quatuor de tête qui siège officiellement aux séances du dialogue social a une présence timide dans le cyberespace et n’en maîtrise pas encore les arcanes comme il faudrait. Et a fortiori les codes et l’interactivité qui lui auraient permis de se mettre au diapason des jeunes d’aujourd’hui et, partant, de drainer du sang neuf et de renforcer ses rangs qui déclinent à vue d’oeil comme c’est le cas partout au monde.
Selon une note d'information du HCP relative à la qualité de l'emploi en 2016, 96,6% des actifs marocains occupés (10.282.000 personnes) n’étaient pas, en effet, affiliés à une organisation syndicale ou professionnelle, 94% en milieu urbain et 99% en milieu rural.
Cette situation qui n’a pas dû beaucoup changer depuis lors, était quasiment identique en 2015. Lors du second trimestre de cette année, seuls 3,2% des actifs occupés étaient, en effet, syndiqués, 5,7% en milieu urbain et moins de 1% en milieu rural. Elle fut d’ailleurs aussi préoccupante depuis tellement longtemps que la précarité et les dénis de droits se sont conjugués pour saper à jamais toute velléité d’émancipation des travailleurs et entraver toute volonté de lutter de manière efficiente contre l’économie de la rente et l’informel via la mise des relations de travail au diapason de la modernité.
Ceci d’autant plus que la balkanisation du champ syndical, la fraude sociale, l’informel et l’apparition de nouvelles formes de travail et sa précarisation à outrance ne sont nullement favorables à une reprise en main par les travailleurs de leur destin. Et il n’en sera peut-être pas autrement à l’issue de l’actuelle pandémie qui laissera exsangue tant l’économie du Maroc que celles avec lesquelles il entretient les relations les plus étroites.
Et, cerise sur le gâteau, les centrales syndicales dites représentatives sont certes au nombre de quatre depuis 2015, mais le nombre global des syndicats représentés par des délégués suite aux dernières élections professionnelles est de vingt-trois. Un chiffre trop élevé, de l’avis même de nombre de dirigeants syndicalistes qui soulignent que le multi-syndicalisme est certes nécessaire, mais que l’existence de plus d’une trentaine de syndicats actuellement ne peut qu’impacter négativement la force de négociations de ces centrales qui peinent à parler de la même voix.
Ceci d’autant plus que le secteur informel continue à être un terreau fertile pour le non-droit, le viol des législations sociales et que la globalisation des marchés, les nouvelles technologies et certaines formes nouvelles de travail comme l’intérim progressent à pas de géant et avec eux la précarisation à pas de charge du monde du travail.
Autre cerise sur le gâteau, l’absence de défilés qui marquera ce 1er Mai jettera davantage d’ombre sur une grande partie, sinon la majorité de la trentaine de centrales syndicales qui se disputent la représentativité de la classe ouvrière marocaine. Absentes de la Toile, elles n’auront aucun moyen de faire entendre leurs voix ou de se rappeler au bon souvenir de ceux dont ils quémandent l’adhésion.
Force est donc de remettre sur le métier cette phrase vieille de 130 ans que les plus cultivés des syndicalistes connaissent sur le bout des doigts.
En 1890, le député du Parti ouvrier belge, Emile Vandervelde, avait, en effet, usé d’un ton à la fois poétique et prémonitoire pour écrire :
« Ne faut-il pas admettre que ces noirs bataillons d’hommes obéissent à une mystérieuse et irrésistible impulsion qui a toujours poussé les peuples à fêter le renouveau, à célébrer la fête des germes quand Mai fait monter les rêves et ramène la saison d’amour. Car ce jour-là, il y a fête dans toutes les religions et dans tous les pays. Ce qui a fait la force du 1er Mai, c’est peut-être justement qu’il est international ».
Il l’a été et il l’est toujours. Mais en ces temps de pandémie, son internationalité n’est attestée que par cette indicible absence de défilés, notamment en Europe où le coronavirus aura finalement eu la peau de beaucoup de choses qui y faisaient le sel de la vie.
Non seulement, il aura conduit vers la tombe des centaines de milliers de gens à travers le monde et imposé la quarantaine à des millions d’autres, mais il aura aussi mis au chômage forcé la quasi-totalité de ceux qui font tourner la roue de l’économie.
Les manifestations étant largement interdites, les syndicats européens ont, en effet, été les premiers à appeler à d’autres formes de mobilisation que celles usitées depuis toujours.
"Même confinés, manifestons toutes et tous le 1er Mai avec des pancartes, banderoles ou en envahissant les réseaux sociaux, et donnons à cette journée une véritable force collective", ont ainsi demandé plusieurs syndicats et organisations de jeunesses en France. 
Ils entendent par cet acte mettre en lumière ces "oubliés" et ces "invisibles de nos sociétés, qui continuent à travailler, le plus souvent au risque de leur vie.
En Italie, l’un des pays européens les plus meurtris par la pandémie, le grand concert organisé traditionnellement le 1er Mai à Rome par les principales centrales syndicales se tiendra cette année sans public. 
Idem en Grèce, pays à forte tradition syndicale, où rien n’est officiellement prévu, le plus grand syndicat du pays, la Confédération des travailleurs du secteur privé (GSEE) "respecte les consignes concernant l’interdiction des rassemblements de plus de dix personnes". 
Au Danemark, la Fête des travailleurs sera exclusivement virtuelle, chapeautée par la plus grande organisation syndicale FH, qui rassemble toutes les initiatives sur Facebook. 
En Suède comme en Norvège, où le slogan de cette année sera "Sécurité pour la santé et le travail", les traditionnels défilés du 1er Mai ont aussi été annulés, et des célébrations seront organisées sur Internet. 
Annulation également en Russie, où les célébrations très officielles et massives sont souvent un grand raout du pouvoir, organisé par des syndicats qui n’ont pas dérogé à la sacro-sainte inféodation au PC au temps du communisme et qui n’ont changé de fusil d’épaule depuis sa chute que pour s’inféoder au Kremlin. 

Flash-back

L'origine du 1er Mai remonte à 1886, lorsque des ouvriers américains, tout particulièrement à Chicago, se sont mis en grève pour demander entre autres la réduction de leur temps de travail. L'initiative a dégénéré en affrontements et a coûté la vie à plusieurs ouvriers. Le mouvement ouvrier international a alors décidé en 1889 de faire du 1er mai une journée revendicative internationale, avec pour objets centraux la question du temps de travail et la journée de 8 heures. Le premier 1er Mai célébré en tant que tel date de 1890.
Avant la Seconde Guerre mondiale, le 1er Mai est donc une grande journée de revendications, de grèves et de manifestations. Le mot "fête" n'y est pas associé, pour une raison très simple : ceux qui voulaient faire grève prenaient le risque de perdre leur place, puisqu'à l'époque il était encore possible de licencier quelqu'un pour ce motif. Il arrivait fréquemment que des salariés qui s'aventuraient à chômer le 1er Mai ne retrouvent pas leur place à leur retour au travail.
La première occurrence du mot "fête" accolé au 1er mai date de 1941, sous Pétain et le gouvernement de Vichy.
Voilà pourquoi lorsqu'en 1947 il est décidé d'en faire un jour férié, chômé et payé, le gouvernement français prend soin de ne pas lui attribuer le qualificatif de "fête".
Le 1er Mai n'est donc pas "la fête du travail". Il n'a été désigné de cette manière qu'une seule fois : à l'époque du gouvernement de Vichy. Il me semble que si l'appellation est revenue, c'est majoritairement par manque de connaissance de l'histoire et parce que cette journée est devenue de plus en plus symbolique, associée aujourd'hui à l'idée d'une fête légale, comme il y en a d'autres sur le calendrier.
 
Par Stéphane Sirot
Historien spécialiste du syndicalisme
 

A.S
Vendredi 1 Mai 2020

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