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L’intemporalité du message artistique entre la vie et la mort…


L’essence de l’art est dans l’amour et la sérénité



On peut être de penchant extrêmement morbide tout en exhibant la célébration de la vie , particulièrement dansleslieux de foules, comme les terrains de foot, les boîtes de nuit, ou dans des restos. Mais cela ne signifie pas nécessairement dans ce cas une réelle connaissance de l’essence de la vie et de mort qu’on est supposé craindre, car –au pire- on la réduit juste à l’arrêt de l’ego avec lequel on maintient cette illusion qui, à son tour, nous empêche de réellement vivre. Mais depuisl’aube destemps, d’autres êtres -singuliers- ont pu découvrir comment la vie et la mortsont reliées et justes nuancées en séparation par un cheveu, car elles constituent par leur harmonie l’essence même d’être, ou ne pas être… L’art invite réellement à ce défi : Celui de connaître l’essence de la vie pour discernerl’essence de la mort. Reconnaître et assumer -intemporellement -le but de celle-ci pour éclairer le but de celle-là, la comprendre ets’y voisinertranquillement. Le seul « truc » que le large public retient de l’histoire de Van Gogh, c’est que c’est un grand artiste mort de faim et de maladie,sans comprendre le lien que celuici a établi -spirituellement- entre la vie et la mort. Sa vie et sa mort : Tout en étant sûr et certain de sa pauvreté et de sa souffrance -physique et mentale-, c’est de l’intérieur de sa propre négation d’être qu’il était en train de tisser la toile (des toiles) de ses peintures et de la révolution même de l’expression artistique. Les beautés sublimes de sa manière de peindre et « d’interpréter le réel » à sa façon, selon son entendement, permirent à un critique d’art de dire, lorsqu’après sa mort, l’une de ses toiles a coûté des milliards dans une vente aux enchères, que «les os deVan Gogh se sont retournés dans sa tombe, lui qui est mort de faim et de maladie». C’est par l’art qu’il a interprété « la vie réelle » en trompant ses pinceaux même dans l’univers de la mort au fond duquel il écoutait encore les battements de son cœur, étant vivant. La confirmation symbolique de cela fut l’acte même de couper son propre oreille pour aller l’offrir à une femme qui le passionnait. Ceci faisait partie de son propre corps qu’il montrait pouvoirsacrifierlentement, face à ceux qui préfèrent le maquiller pour la foule, en prétendant « célébrer la vie » et qui parfois n’hésitent pas à se suicider subitement. Dans l’art - et dans la vie- l’Essence n’est pas soumise à la mesure du temps ou à la limite du corps et de l’espace ; carl’esprit de la question « manœuvre » indépendamment de cette « mesure ». Si la méditation en art détermine la beauté de l’expression, en peinture, en musique ou en chorégraphie, l’art chevaleresque exprime comment l’attention parfaite -summum de la méditation- est le secret de l’harmonie gestuelle dansl’action durant une bataille ou un combat, où la vie se conjugue déjà avec l’éventuelle mort du chevalier. Tous les célèbres guerriers (en Orient comme en Occident ou en Afrique), à cheval ou à terre, ont connu cette « suspension du temps » entre la vie et la mort, par leur art de manier l’arme dans le combat ; et tout en savourant attentivement l’instant, ils devaient en même temps mettre leurs pieds-bien à l’aise-sur le seuil de lamort.C’est dans ce sens qu’un guerrier amérindien n’hésitait pas à dire à chaque lever de soleil : « C’est une belle journée pour mourir ». C’est ainsi également que Regraguia Benhila (artiste peintre d’Essaouira) le communiquait durant les derniers mois avantsa mort (à 67 ans), malgré la douleur de son combat avec la maladie, en disant à ses proches amis que « la mort est naturelle, c’est aussi une libération et un aboutissement», comme sonœuvre artistique. Elle est morte, mais ses peintures continuent -partout dans le monde- à chanter sa poésie picturale exprimée sur les secrets de la vie. Il fut de même pour les défunts Gharbaoui, Saladi, Kacimi, Boujemaa Lakhdar ou Hassan Cheikh et d’autres.., durant le summum de leur création. Et ainsi donc, le passage de leurs naissances(enveloppées d’une toile) avertit déjà de l’autre toile qui les enveloppe dansleurs cercueils dès qu’ils meurent, en passant par tousles moments où -sur une toile encore- ils peignent et chantentsilencieusement les douceurs et les messages de l’Etre, ici et dans l’au-delà. Dans une autre dimension, la même chose ressortait de l’écriture artistique d’EdmondAmranEl-Maleh, écrivain, critique d’art et penseur marocain. Avant la mort d’Amran El-Maleh ( à 94 ans, en 2011), l’un de ses proches amis raconte que lorsqu’il était allé luirendre visite chez lui à Rabat, alors qu’il avait déjà quatre vingt douze ans, bien âgé etfatigué, il l’a vu se lever doucement, changer ses habits, prendre sa canne et se préparer à sortir en l’invitant à l’accompagner à une conférence qui devait avoir lieu quelque part ; et quand son ami lui demanda pourquoi, il se dérangeait tant à son âge, le Cheikh Amran lui répliqua que c’était des conférenciers français qui devaient parler du Maroc et qu’il fallait aller écouter comment ils pouvaient en parler, car c’était une responsabilité d’aller voir. A un âge bien avancé, avec une conscience de son propre physique qui pouvait lâcher à toutmoment, la sensibilité -ou l’entendement- artistique dans l’opération du constat ou d’écoute transcendait chez lui cette supposée « zone limite » entre la vie et la mort de soi. D’ailleurs (et pour cause), même dans les situations les plus difficiles ou perplexes,Amran laissait toujourssurgirson «sourire de samouraï» face à la mort ou au défi de l’instant. En peinture, en sculpture, en art dramatique, ou dansl’univers du 7ème art ou d’une manière abstraite en musique, l’artiste authentique sait que ce n’est pasl’angoisse de la mort éventuelle qui devrait arrêter le travail qu’il fait pour l’œuvre du présent et du lendemain. Tout au contraire, c’est même en effleurant de très près l’entendement ou la sensation de la mort -ou la fin du monde- qu’il tente de nous rapprocher beaucoup à l’éternité dansla joie ressentie et la beauté exprimée avec amour, en étant vivant. La vie et la mort sont-elles réellement séparées lorsque nous tentons la perception de l’Etre d’une manière globale ? le sont-elles lorsqu’à travers l’art nous abordons l’entrée dans la « zone limite » pour voir comment la subtile beauté de notre fait d’« être une créature »se situe etse saisit dans le segment reliant la vie et la mort ? D’une manière plus directe, les chants et musiques spirituels et soufis nous suggèrent -bel et bien- la quiétude face à ce questionnement, que ce soit en Asie, en Europe, en Afrique ou en Amérique; comment ne pas penser aux musiques spirituelles (ou sacrées) en Inde, en Chine ou au Japon, ou aux chants de chorales dans les églises ou synagogues (en Orient comme en Occident), aux chants de gospel ou chants indiens en Amérique ou aux chants et rythmes en Afrique, où - dans tout cela et toujours- c’est par le moyen artistique -en musique, chant et danse- qu’on exprime l’invocation spirituelle, tout en ayant l’âme tranquille, détachée de ce monde et prête à ce qui adviendrait. Ainsi, à ce niveau, on réalise que l’art, parle chant, la musique, ou la danse en est l’ultime et sublime clé. D’ailleurs à ce niveau, les authentiques maîtres gnaouis quand ils se trouvent dans cette situation de « conversation spirituelle »-parle chant et le rythme- avec la personne qui rejoint Al-Hal ou -du moins- qui est en transe, pensent et affirment qu’ « on ne joue pas, on travaille », car la vie de cette personne est prise très au sérieux par ce qu’elle est vraiment « en jeu ». De cette vie, il ne sera plus question lorsque c’est la mort qui risque de l’emporter (parce qu’on y est tout près), et la spiritualité de l’art à ce niveau introduit bien aisément au sensible questionnement psychique dans cette situation. C’est aussi dans ce sens qu’un Cheikh du Samaa soufi laisse ses pas mesurer la distance entre deux Zaouias au moment où son âme a décidé déjà de quitterson corpssubitement et d’une manière intemporelle -spirituellement parlant- indépendamment du calcul du temps et de l’espace. Oui, beaucoup d’entre nous assimilent l’art uniquement à « la joie de vivre » ou au « plaisir de savourerl’esthétique de l’expression dans la vie » et ceci l’est également ainsi ; mais cela n’exclut pas ce qui se dissimule aussi pour beaucoup et qui est la « chirurgie esthétique » de la laideur ou de la beauté, exprimées avec art, tout comme le voyage sensiblement poussé - sans crainte- vers la mort, comme autre bout du segment qu’on traverse en partant de la vie. Ceci durant la conscience de notre état d’être dans « l’Etre global », perçu matériellement et mesuré physiquement, mais ressenti moralement et vécu spirituellement. Cela aussi parce que l’art ne se contourne pas par la matière -ou la forme- (à vendre ou à louer), maisse saisit dans la magie de l’essence à savourer. Ainsi, sans aucune crainte de la mort, par sa connaissance lucide, l’art la présente avec subtilité pour faire identifier réellement la vie ; car c’est entre les deux que la beauté du moment, du geste ou du sentiment permet à l’âme de notre être de naviguer tranquillement, dans l’essence du cosmos et les océans de l’inconnu.
Par Ahmed Harrouz
Artiste peintre, chercheur, écrivain, acteur associatif, membre de l’Association Essaouira Mogador et coordinateur d’activités culturelles et artistiques à Dar Souiri

Libé
Lundi 2 Novembre 2020

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