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L’enfance marocaine de Danielle Letorey




L’enfance marocaine  de Danielle Letorey
De parents français, Danielle Letorey, architecte DPLG, est urbaniste à la
retraite. Née en 1937 à Djibouti, elle a vécu à El Jadida de 1949 à 1956
où son père Jean-Pierre Letorey était directeur des Salines de Mazagan et sa mère professeur de dessin au lycée Ibn Khaldoun.
Dans ce témoignage, elle a bien voulu revenir sur cette période
de sa vie marocaine à El Jadida, sa scolarité à Meknès
et sur le parcours de ses parents après leur retour en France.
 
Ma famille, Letorey, a vécu à El Jadida de 1949 à 1956, séjour en rapport avec la profession de mon père, Jean-Pierre Létorey, ingénieur agricole. Il a fait toute sa carrière en tant que directeur d’exploitation des salines de la compagnie des Salins du Midi et de Djibouti. Le nom de cette compagnie commerciale agricole a été modifié au fur et à mesure des évolutions du paysage géopolitique. 
Mes parents se sont mariés en 1935. Le premier poste de mon père, de 1936 à 1945, fut à Djibouti où je suis née en 1937. Ma sœur Agnès est venue au monde en 1946, juste après notre retour en France. Cette année-là, mon père eut son deuxième poste à Diégo-Suarez, dans le nord de Madagascar.  Pour son troisième poste de 1949 à 1956, il s’agissait des salines situées au Maroc sur la route de l’Oulja, près de Mazagan durant la période du Protectorat français. Ma mère le suivait mais toujours avec son piano et ses pinceaux car c’était une artiste même si ses études scolaires et son entrée au Conservatoire national de musique à Paris avaient été stoppées net par un début de diabète décrit comme “anémie graisseuse” durant son adolescence.  A 17 ans et totalement guérie, elle avait alors choisi le professorat de dessin. Vers le milieu de notre séjour au Maroc, elle a été nommée au collège de Mazagan, rebaptisé aujourd’hui « lycée Ibn Khaldoun ». 
Mon père avait des relations de travail à Casablanca, Rabat et Agadir. Il avait même retrouvé certains coloniaux devenus des amis parce qu’ils avaient séjourné en même temps que nous à Madagascar. C’était le cas pour Guillemain d’Echon, directeur de l’aéroport à Casablanca, et M. Egré, directeur d’un commerce de sulfate à Agadir. Ces familles françaises expatriées se retrouvaient souvent pour éviter l’isolement, faire jouer ensemble leurs enfants et parler de mille et une choses intéressantes pour des personnes éloignées de leurs familles. En général, les professions des Français suivaient à peu près le même cursus que celui de mon père : un poste était occupé pendant deux ans, puis la personne revenait passer deux ou trois mois en France avant de repartir ailleurs pour un poste équivalent, de nouveau, pour deux ans dans un autre pays. Mon père a retrouvé les mêmes Français à Madagascar et au Maroc.  Déjà, lors de son séjour en Indochine dans les années 30, il s’y était fait aussi de très bons amis qu’il a retrouvés à Djibouti et à Addis-Abeba en 1935 avant la guerre. Ils se sont revus fréquemment après leurs retours en France.
Mais il y avait une règle pour que ces relations amicales fonctionnent pendant 40 ans et plus: les protagonistes étaient souvent issus du même milieu socio-culturel et avaient appris à s’adapter rapidement aux situations imprévues. Ces amitiés dues au hasard pouvaient devenir aussi solides qu’une amitié de collège et se prolongeaient parfois à travers les enfants qui grandissaient et restaient en relation une fois de retour en France. Au Maroc, à Mazagan, je ne faisais qu’observer autour de moi. Je sais que mes parents faisaient venir le Dr Lauzié quand ma petite sœur était malade. Je le voyais de temps en temps quand j’étais là aux vacances et qu’il y avait un dîner d’amis à la maison. J’étais chargée de présenter aux invités les biscuits salés et les petits fours pendant l’apéritif. C’était un monsieur mince, grand, élégant, très sympathique et humain. Il avait un fils, Daniel. Les samedis matin, le docteur faisait du footing avec mon père et le pharmacien Ferté qui exerçait près du marché central  habitait la villa jouxtant la nôtre. Je pense que la communauté française s’organisait par affinité de professions et, quand ces personnes sont rentrées, celles qui avaient noué des relations amicales au Maroc ont continué à se fréquenter en France par la suite. Par exemple, en 2000, ma mère recevait toujours ses amies du Maroc, chez elle, à Paris. 
Il y avait aussi parmi les Français ceux qui étaient nés au Maroc et en particulier à Mazagan. Nous les désignions par un terme évidemment descriptif : «Les Français du Maroc » pour les distinguer des Français, nommés temporairement pour exercer leur profession, comme certains fonctionnaires. Je me souviens en particulier d’une jeune femme charmante, professeure de piano, Thérèse Neumann, qui vivait avec ses parents dans la cité portugaise proche de la citerne. Elle nous a donné des leçons de piano et jouait à quatre mains avec ma mère, excellente pianiste elle-même. Après sa leçon, elle nous accompagnait à la plage en passant à travers le parc municipal pour rejoindre la mer juste devant l’hôtel Marhaba tout neuf. Parmi ces familles d’origine française, on comptait les descendants des agriculteurs et des industriels venus s’installer dans cette ville à partir de 1912 et dont certains sont repartis en France à la fin du Protectorat.
Mes parents désiraient me voir faire des études très classiques. Après une année de cinquième par correspondance grâce aux cours Hattemer, j’avais été inscrite au pensionnat Notre-Dame pour jeunes filles à Meknès afin d’y apprendre les langues anciennes latin et grec, susceptibles de mieux me préparer à une carrière littéraire. Je suis donc arrivée là en quatrième et, depuis, la connaissance du latin me rend effectivement des services appréciables pour deviner à peu près le sens de certains noms inconnus de plantes sauvages ou de produits pharmaceutiques. Par contre, j’avais demandé à remplacer le grec ancien par l’espagnol courant, ce qui était, selon moi, bien plus utile pendant les trajets en voiture depuis Tanger via Madrid pour atteindre Paris quand nous partions rejoindre la famille dès la fin de l’année scolaire. 
De ce pensionnat, tenu par l’ordre des religieuses franciscaines missionnaires de Marie où j’ai étudié quatre années d’affilée, j’ai gardé trois souvenirs précieux. 
D’abord les heures de plein air quand nous jouions au basket et que le ballon s’envolait (par un malin hasard providentiel) au-dessus de notre mur d’enceinte, ce qui obligeait trois d’entre nous à sortir à l’extérieur pour le récupérer. Petite promenade bienvenue, presque totalement imprévue... Parmi nous, il y avait beaucoup de filles d’agriculteurs installés depuis des années, de hauts fonctionnaires issus de l’ancienne noblesse française, soucieux de préparer leurs enfants à un avenir important en métropole, et aussi de quelques Marocains fortunés. Dans ma classe, c’était le cas pour Nadia, jolie gamine du même âge que moi, aux yeux encore plus bleus que les miens et qui ressortaient dans son visage bronzé aux cheveux bruns frisés, avec, en outre, une mémoire aussi bonne que la mienne. Nous étions cinq de toutes origines à nous disputer les meilleures notes. Malheureusement, je n’y avais aucune amie, personne d’autre n’habitait Mazagan et j’étais plutôt timide et introvertie, la mémoire déjà remplie des livres d’art de la bibliothèque de notre maison. En plus, j’étais priée de faire du piano tous les jours, pendant les récréations, ce qui me raccourcissait le temps passé avec les copines de classe. 
Je me souviens aussi du petit âne qui broutait près de notre terrain de sport et à qui nous lancions nos trognons de pommes quand il y en avait au dessert 
de midi.
Et enfin les villages d’étapes, quand je revenais en car de Meknès à Mazagan, car je pouvais m’y acheter de délicieux pains ronds bien chauds, garnis de mouton grillé aux épices dont je n’ai plus jamais retrouvé le parfum exquis une fois rentrée en France.
Par la suite, revenue en Métropole en juillet 1955, je suis devenue architecte. J’ai épousé un camarade d’atelier qui a obtenu le premier Grand Prix de Rome et j’ai totalement oublié mes cours d’espagnol au profit de l’italien que je parle encore couramment, après plusieurs années passées à la Villa Médicis. C’est ainsi que le destin nous joue parfois des tours imprévisibles. De son côté, ma sœur est devenue laborantine, elle a épousé un médecin, pendant que ma mère continuait à donner des cours de dessin à Verneuil-sur-Seine jusqu’à sa retraite et à faire de la musique d’ensemble au conservatoire de Saint-Ouen. Mon père a pris sa retraite quelques années après son retour à Paris. Il est mort en 1982, ma mère en 2000. 
J’ai vécu à Rome de 1963 à 1970, travaillant en urbanisme dans diverses villes de province, en particulier Venise au nord et Pisticci au sud. De retour à Paris en 1970, j’ai passé mon diplôme en 1973 avec deux spécialités, l’urbanisme et le droit en habitation.  J’ai alors été embauchée à l’Atelier d’urbanisme de la communauté urbaine de Lyon où je suis restée jusqu’en 1977. Revenue à Paris, j’ai travaillé successivement dans les agences de mes deux patrons d’atelier, les architectes Jean Niermans qui fut, entre autres, architecte en chef de la reconstruction de Dunkerque et Olivier Lahalle, architecte en chef du palais du Louvre. A partir de 1981 je me suis entièrement consacrée à ma vie de famille.
Je suis retournée une fois au Maroc, en 2002, revenant bien sûr à El Jadida où j’ai cherché notre ancienne villa construite dans les années quarante. Je me suis repérée d’après mes souvenirs du parc public qui se trouvait en face. A sa place, il y avait juste un grand trou qui englobait aussi l’ex-maison des Ferté pour faire place à un chantier d’immeubles modernes en verre et métal dignes d’une élégante station balnéaire méditerranéenne. 

Par Mustapha Jmahri
Lundi 20 Juillet 2020

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