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L'école et la mixité sociale Vers une ségrégation scolaire ?




Les inégalités sociales qui deviennent de plus en plus profondes dans la société marocaine créent une certaine ségrégation culturelle et géographique parmi les populations. Les riches, les classes moyennes et les catégories défavorisées ne vivent plus en harmonie sociale.
En effet, les inégalités engendrent des disparités en termes de mobilité, d’accès aux services et aux possibilités qu’offre la société.

Les différentes catégories ne fréquentent plus les mêmes espaces commerciaux, ni les mêmes hôpitaux, ni encore les mêmes écoles. On assiste donc non seulement à une rupture de la mixité sociale, mais la mixité scolaire est aussi mise en jeu. La crise de l’école marocaine en général, et surtout de l’école publique, et la dégradation notoire de la qualité de l’enseignement public, d’une part, et le développement de l’enseignement privé avec une qualité légèrement améliorée par rapport à l’enseignement public, d’autre part, ont fait que les élèves marocains fréquentent l’école qui convient à la catégorie sociale de leurs familles.

’école publique est réservée aux enfants des familles pauvres, notamment dans les grandes villes. Quant aux classes moyennes, elles optent pour l’enseignement privé.Il est constaté également que les familles les plus aisées, choisissent l’enseignement étranger pour la scolarisation de leurs enfants, et ceci à travers des écoles implantées au Maroc mais qui relèvent des pays étrangers, appelées communément« écoles de mission ». En effet, ces écoles qui sont dédiées principalement aux enfants des diplomates, admettent des élèves marocains moyennant des prix relativement élevés. Il ne serait pas anodin de rappeler que les différents ordres d’enseignement cités présentent plusieurs divergences, non seulement en termes de qualité, mais aussi aux niveaux linguistique et culturel. L’école publique est, en effet, un espace largement arabisé et réserve une grande place aux enseignements traditionnels et authentiques. Par contre, l’enseignement privé accorde une grande importance aux langues étrangères, et spécialement à la langue française, comme il est ouvert à l’enseignement de certaines disciplines modernes non disponibles à l’école publique, à l’instar de la musique, la dance et les arts en général. En outre, les écoles étrangères assurent une éducation moderne et véhiculent une culture occidentale radicalement différente de la culture marocaine. On assiste donc à des disparités sociolinguistiques et culturelles flagrantes avec un aspect conflictuel manifeste. Par ailleurs, les nombres des inscriptions concernant chacun des ordres d’enseignement dévoilent nettement l’ampleur de ces inégalités. En effet, les inscriptions aux établissements de l’enseignement privé augmentent chaque année au détriment des inscriptions à l’école publique. Les statistiques publiées par le Conseil économique,social et environnemental en 2018, précisent que, concernant l’enseignement primaire, le taux des inscriptions aux écoles privées est passé de 15,2% lors de la rentrée scolaire 2014- 2015 à 16,8% pour l’année scolaire 2017- 2018. Le Conseil estime que, dans un contexte de scepticisme quant à l’avenir de l’école publique, l’enseignement privé a toutes les chances de voir sa part s’accroître davantage dans les prochaines années. Cette situation ne favorise pas l’égalité des chances et aggrave les inégalités sociales. En outre, même au niveau de l’enseignement privé, les inégalités sont flagrantes. En effet, à cause de l’hétérogénéité des écoles privées, la qualité d’enseignement diffère d’une école à une autre. Ainsi la qualité de l’enseignement dont peut bénéficier chaque élève dépend des capacités financières de ses parents. Ceci comporte le risque de vulnérabilité et de surendettement des ménages modestes et de la classe moyenne ayant le souci de permettre à leurs enfants un enseignement dépassant leurs moyens(1). Les écoles étrangères, de leur côté reçoivent des milliers d’élèves marocains appartenant aux familles riches. La qualité de l’enseignement assurée dans ce genre d’écoles attire même certaines familles de la classe moyenne qui préfèrent faire des économies sur plusieurs plans pour pouvoir financer une meilleure scolarité pour leurs enfants. Les établissements scolaires d’enseignement français au Maroc sont les plus attractifs à ce niveau. En effet, selon les chiffres disponibles sur le site officiel de l’enseignement français au Maroc, ces établissements sont parmi les plus denses au monde. A la rentrée de 2017, et concernant tous les niveaux d’enseignement, plus de 37.000 élèves y étaient scolarisés, dont plus de 60 % de nationalité marocaine(2). C’est ainsi qu’est dressée la hiérarchie dans le système scolaire au Maroc. L’école publique y est considérée comme réservée aux pauvres. Elle symbolise, pour la majorité de la population, un espace qui sert à la production des chômeurs, ou dans les meilleurs des cas, des salariés et des petits fonctionnaires. Les postes de responsabilité et les hautes fonctions sont réservés aux lauréats des meilleures écoles privées ou étrangères qui ont plus de chance de couronner leurs études par des diplômes supérieurs délivrés par les grandes écoles européennes ou américaines. Ce diagnostic menace, manifestement, non seulement la mixité scolaire, mais aussi la cohésion sociale, la stabilité et la sécurité. Le recul flagrant de la mixité sociale dans l’école marocaine est une réalité qui a été relevée aussi par certaines enquêtes internationales. Par exemple, le Programme international de recherche en lecture scolaire (PIRLS), à l’occasion d’une enquête menée en 2016(3), précise que 84% des élèves marocains sont scolarisés dans des écoles où les couches défavorisées sont dominantes. Il s’agit d’ailleurs du taux le plus élevé de l’échantillon considéré par l’enquête en question. Le Maroc a enregistré également la plus faible part d’enfants inscrits dans des établissements en équilibre social ou dans une école où les couches aisées sont majoritaires, avec un taux ne dépassant pas 8%. Dans ce même ordre d’idées, l’enquête internationale TIMSS 2016, mesurant les performances en mathématiques et en sciences des élèves à la fin de la quatrième année de scolarité obligatoire, a mis en évidence le rapport entre la mixité sociale dans les écoles et la réussite scolaire, au moins pour les matières scientifiques. Elle relève que les élèves fréquentant des écoles où la classe aisée est dominante enregistrent un score supérieur de 77 points en mathématiques, et de 100 points en sciences(4). C’est ainsi que l’espace scolaire marocain est marqué par une certaine ségrégation entre les différentes couches sociales. Le système éducatif est à plusieurs vitesses. Par conséquent, l’avenir des élèves est inévitablement impacté positivement ou négativement,selon le type d’enseignement. Les milieux les plus défavorisés qui n’ont accès qu’à l’école publique gratuite, n’ont que peu de chance, par rapport aux autres, de réussir leur cursus scolaire, et encore moins de se faire une place sur le marché d’emploi. Cette situation met en péril la cohésion sociale.

Par Jawad ABIBI
Chercheur en droit public

Références :
(1) CESE, Rapport annuel 2017.
(2) https://www.efmaroc.org/fr. Consulté le 04/10/2018.
(3) Cette enquête a couvert 319.000 élèves de 50 pays, dont 11.000 écoliers marocains
(4) NAZIH, Ahlam , « Ecole publique: Le dangereux recul de la mixité sociale», l’économiste Edition N°:5208 Le 13/02/2018.

Libé
Jeudi 10 Septembre 2020

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