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Fuite des cerveaux ou mobilité des compétences ?

La France accueille à bras ouverts les ingénieurs marocains




Il aura suffi de 48 heures pour qu’Ahlam, 30 ans, ingénieur en informatique, trouve un emploi en France. Elle est aujourd’hui installée à Paris avec son mari, lui aussi recruté par une autre entreprise française comme ingénieur. Les deux bénéficient d’un CDI et d’un salaire alléchant. «Tout s’est passé si vite grâce à Internet, nous a-t-elle raconté. J’ai postulé pour un emploi sur un site français et j’ai eu une réponse favorable en 48 heures après avoir passé un entretien d'embauche et fait un test via une vidéoconférence. Mes recruteurs m’ont proposé de commencer à travailler dès le lendemain et ils ont tout fait pour me faciliter les démarches administratives (visa, carte de séjour…). Ils m’ont même demandé si je connaissais des collègues de travail ou des proches au Maroc qui seraient intéressés de venir travailler en France. Leurs seules conditions : être titulaire d’un diplôme en ingénierie informatique et notamment en méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises (MIAGE) et avoir deux ans d’expérience ».
Ahlam n’est pas la première ingénieur  marocaine à être accueillie à bras ouverts par la France et elle ne sera pas la dernière. En fait, des milliers d’ingénieurs nationaux ont choisi l’Hexagone pour y faire carrière.  Selon des chiffres émanant de la  Fédération des nouvelles technologies de l'information, des télécommunications et de l'offshoring (APEBI), 8.000 cadres supérieurs quittent le Maroc chaque année pour l’étranger et 25% des cadres travaillant dans le secteur des NTIC ont présenté leur démission en 2017 dans l’objectif de chercher de nouvelles opportunités sous d’autres cieux. Mais, il n’y a pas que les ingénieurs qui partent, d’autres profils hautement qualifiés ont été recrutés par des chasseurs de têtes à l’étranger. Une migration souvent considérée comme une «fuite des cerveaux» puisqu’elle prive notre pays de potentiels susceptibles de contribuer à son développement.
S’agit-il véritablement d’une «fuite des cerveaux» ? «Comme le souligne le socio-historien Gérard Noiriel, «en  matière d’immigration, plus qu’en toute autre matière, la «réalité» dont on parle est d’abord une question de mots» (1988). Ceci dit, la migration  des personnes à haut niveau de formation et de qualification professionnelle est l’une des formes migratoires qui referment une profusion de vocables, souvent maladroitement mobilisés : «fuite/exode des cerveaux», «migration des compétences», «migration des talents», «migration qualifiée», brain circulation (circulation des cerveaux), skilled/professional transients (migration transitoire qualifiée), brain exchange (échange des cerveaux)… », nous a indiqué  Hicham Jamid (Doctorant au LISE-CNRS, Cnam-Paris et ORMES-Université Ibn Zohr, associé au LMI-Movida). Et de préciser que  «cette forme de mobilité internationale n’est pas un phénomène récent, mais séculaire. Toutefois, c’est à partir des années 1960 que la notion de brain drain (exode /fuite/drainage des cerveaux) a émergé pour désigner le drainage des personnes au capital scientifique et professionnel élevé, issus des pays pauvres- qu’on qualifie de manière assez réductrice du Sud, par les pays du Nord, industrialisés et riches».
Mais peut-on parler de fuite des compétences dans un monde de plus en plus mondialisé ? « Déjà le mot fuite est contre-productif. Il renferme un jugement de valeur consistant à blâmer ceux qui partent et remet en cause, de ce fait, le droit fondamental de ces personnes à émigrer. Aussi, dans un contexte marqué par l’éclosion de «l’économie du savoir», dominée par la production et la circulation des connaissances, et face à un marché du travail mondialisé dans lequel les compétences et le savoir-faire professionnels des individus sont désormais des dispositifs capitaux pour réguler ses différents segments, cette forme de migration internationale est tout à fait normale dans une économie libérale incitant les personnes à haut niveau de formation et de qualification professionnelle à émigrer là où elles sont mieux rémunérées et plus productives», a précisé notre chercheur.
Concernant le cas du Maroc, notre source nous a expliqué que le Royaume a adhéré au cours des années 1990 à «l’option diaspora»,  invitant les Etats de départ à se rapprocher davantage des associations et des réseaux professionnels constitués par leurs expatriés à l’étranger, tout en les mettant en contact avec leurs homologues du pays d’origine. ‘’«L’option diaspora» s’est révélée être une voie propice, un mécanisme opportun au moyen duquel les pays d’origine peuvent mobiliser les compétences scientifiques et techniques de leurs migrants qualifiés, sans la nécessité que ces derniers rentrent physiquement et définitivement au pays’’, nous a-t-elle précisé.
Mais qu’en est-il de la mobilisation des compétences des migrants marocains qualifiés pour contribuer au développement économique et social du Maroc ? « Cette question demeure centrale et suscite un vif intérêt parmi de nombreux acteurs, aussi bien publics, qu’associatifs et privés. Ces derniers déploient, depuis les deux dernières décennies, plusieurs actions et de multiples programmes pour y parvenir. Toutefois, bien que leur volonté soit manifeste et sans doute considérable, les lacunes qui entravent celle-ci restent palpables. Du TOKTEN-Maroc au dispositif numérique «Maghribcom», en passant par FINCOME et certaines initiatives associatives récentes, la multiplication des acteurs et le manque de coordination entre eux, la faible visibilité de leurs initiatives, l’absence de suivi, de continuité et de capitalisation des expériences antérieures, figurent parmi les handicaps qui empêchent, à ce jour, la mise en œuvre d’une politique publique, efficace et pérenne, de mobilisation des compétences de ce profil de migrants marocains», nous a affirmé Hicham Jamid. Et de conclure : «Si les migrants marocains jouissent aujourd’hui de compétences, de savoir et de savoir-faire professionnel qui ne peuvent être que bénéfiques pour le Maroc, celui-ci est d’abord tenu de les associer davantage dans l’élaboration des politiques publiques qui leur sont destinées, d’améliorer le mode de fonctionnement administratif, d’assouplir la réglementation et de lutter contre la corruption».

Hassan Bentaleb
Vendredi 20 Avril 2018

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