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Essoufflement de la politique migratoire de l’Union européenne face à un phénomène continu et permanent


Par Mostafa Kharouf
Mercredi 13 Juillet 2022

Les drames répétitifs qui surviennent aux frontières de l’Europe doivent pousser vers la recherche d’ approches cohérentes tournées vers l’avenir

Essoufflement de la politique migratoire de l’Union européenne face à un phénomène continu et permanent
Le drame qui se joue aux frontières de l'Europe avec plus de 3.000 migrants morts en mer pour l'année 2021, la pression migratoire sur les frontières orientales européennes en 2015 puis en 2022, la crise de l'agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes Frontex, montrent à quel point le défi migratoire met au grand jour les lacunes de la politique européenne en la matière appelant à une recherche d'approches cohérentes, adaptées et tournées vers l'avenir. Au-delà de cette succession d'événements dans un contexte où l'immigration est de plus en plus perçue comme une menace par les sociétés européennes, la crise révèle un essoufflement de la politique migratoire de l’Union européenne malgré d'incessantes tentatives d’harmonisation conduites depuis des années. Entre l'adoption de contrôles forts aux frontières, les tentatives de régulation restrictive ou l'externalisation de la gestion des flux migratoires par les Etats limitrophes de l'Union européenne (qui se servent de "l'arme migratoire" dans leurs calculs politiques), la «crise migratoire» souvent évoquée dans le débat public interroge sur la pertinence de la méthode communautaire.
Certes, l'immigration est d'une grande complexité en lien avec l'élargissement de ses flux, de son espace géographique de référence et de ses multiples répercussions aux niveaux : démographique, économique, juridique, historique et politique. Pour l'approcher de manière non passionnelle, il faudrait la resituer dans un contexte plus large, celui des mobilités plus vastes qui caractérisent diverses régions du monde. Dès lors, elle pourrait trouver un nombre d'explications dans la lecture puis l'interprétation de données démographiques disponibles à travers des comparaisons qui mettent en perspective les réalités observées et les grandes tendances. Pour tenir compte de la grande diversité des schémas migratoires internationaux, il est également indispensable de prendre en compte les processus sociaux et géopolitiques qui évoluent sur des générations dans les pays d'émigration. Dès lors, pour contribuer à rationnaliser un débat sur l'immigration souvent passionné, il semble important de rappeler d'abord l'évolution démographique qui marque fortement les contextes de départ et d'arrivée (même avec ses chiffres d'apparence parfois hypothétiques).

Facteurs démographiques saillants et des tendances ambivalentes
Les données démographiques indiquent, depuis un certain nombre d'années déjà, dans le cas de l'Europe, un vieillissement des populations européennes et une baisse de leur croissance, et révèlent une forte croissance démographique dans le cas des régions du monde économiquement moins développées pour lesquelles l’Europe demeure la principale destination d'émigration. Selon la Division de la population des Nations unies, qui actualise tous les deux ans les projections démographiques de tous les pays, les estimations qui se dégagent des principaux indicateurs(fécondité, mortalité et migrations) indiquent au cours des 50 prochaines années, un déclin des populations européennes couplé à un processus de vieillissement perceptible. L'OCDE confirmait ce processus vingt ans plus tôt dans le cas de pays comme la Suède, la France, le Danemark, la Norvège et le Royaume-Uni signalant également qu'en 2050, un quart au moins de la population totale des pays de l'OCDE aura plus de 65 ans tandis que les personnes âgées de plus de 80 ans vont représenter un peu plus de 10% de la population. Cette évolution est confirmée par Eurostat (l'office statistique de l'Union européenne) qui compile et publie les données sur la structure de la population,ses caractéristiques,son évolution, sa diversité et surtout la façon dont la population se développe, vieillit et bien plus encore . L'excédent des décès sur les naissances dans la plupart des pays européens, synonymes d'un "déclin démographique" est enregistré depuis plusieurs années : le taux de fécondité dans les 27 pays de l'Union ne dépasse pas 1,58 enfant par femme (soit 1,98 dans le cas de la France, l’un des pays où la natalité reste la plus élevée) . Un tel contexte démographique marqué également par des pénuries sectorielles de main-d'œuvre favorise d'abord une intensification des migrations intraeuropéennes, même si la part des migrants originaires des pays non européens gagne en importance. Il explique la contribution indirecte de l'immigration à la croissance démographique, à la fois en abaissant l'âge moyen de la population et en augmentant temporairement le niveau moyen de fécondité dans les pays de destination. Selon les prévisions des Nations unies, dans les pays européens où les niveaux de fécondité sont très bas, l'immigration a atténué, voire inversé, une baisse réelle ou potentielle de la taille de la population. Ceci explique que malgré les chocs conjoncturels économiques plus ou moins défavorables, l'immigration vers l'Europe poursuit ses tendances: l'Union européenne qui compte le plus grand nombre de migrants internationaux au monde en 2020,soit 87 millions, connaît aujourd'hui un accroissement des migrations permanentes à des fins d'emploi . De tels constats ont-ils justifié la publication du rapport sur les "migrations de remplacement" en mars 2000 (étude qui concerne l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni et l'Italie), suivie par le Livre vert européen sur la gestion migratoire de 2005 , qui prédisent une baisse de la population totale, couplée à un vieillissement certain entre 2000 et 2050 ?

Evolution démographique des bassins d'émigration
Parallèlement, dans les grands ensembles géographiques pour lesquels l’Europe demeure la principale destination, la dynamique démographique est différente. En Afrique par exemple, la population continue de croître annuellement de 2,7% du fait d’une fécondité élevée (soit plus que le double de la moyenne mondiale de 1,1% par an). Les effets de cette croissance se font ressentir non seulement au regard de l’effectif total de la population, (la population africaine passerait de 900 millions actuellement à plus de 1,8milliard en 2050 et devrait représenter la majeure partie de l'augmentation mondiale à la fin du siècle ). Au niveau de la structure par âge, les populations africaines sont actuellement très jeunes: Plus de 40 % de l’ensemble des Africains ont moins de 15 ans (contre 26 % en moyenne mondiale) ; tandis que les jeunes de moins de 25 ans représentent 62% de la population africaine, contre 44% dans l’ensemble des pays en développement et 27% dans les pays développés. Pour cause, l'évolution tendancielle de la transition démographique (baisse de la fécondité) notamment au niveau des pays de l'Afrique subsaharienne indique que celle-ci serait beaucoup plus lente que celle observée ailleurs dans les pays émergents. L'évolution conjoncturelle de l'Afrique montre que le continent est probablement le seul où les liens entre crise économique et migrations internationales se posent avec acuité. L'Afrique sub-saharienne (partie du monde qui compte probablement le plus grand nombre de migrants),se caractérise par un très haut niveau de mobilité et des migrations anciennes et multidirectionnelles. Cette évolution majeure s'ajoute aux ruptures environnementales(d’origine naturelle ou humaine) qui affectent sérieusement les conditions de vie des populations les forçant à quitter leur lieu de vie, temporairement ou de façon permanente. Stimulée par la rareté de l'emploi, la fébrilité migratoire qui bute depuis plusieurs années sur les espaces frontières de l'Afrique et de l'Europe pourrait contribuer indirectement à limiter les risques de déstabilisation.

Grande turbulence migratoire dans l'espace euro-méditerranéen Devenue l'une des "plus grandes lignes de fractures du monde" , la Méditerranée est un espace d’émigration important et une porte d’entrée privilégiée pour les migrants en quête d’Europe. Souvent théâtre de flux irréguliers par voie maritime, la Méditerranée centrale a été une voie utilisée par les migrants en provenance d'Afrique subsaharienne et d'Afrique du Nord. Cette route s'avère souvent périlleuse, voire meurtrière, comme en témoigne le nombre de morts et de disparitions enregistrées (voir carte ci-joint). Les traversées maritimes sur des embarcations souvent fragiles sont également enregistrées par les voies de la Méditerranée occidentale et orientale respectivement vers l'Espagne, la Grèce et Chypre. Au-delà de ces routes qui mènent vers l'Europe continentale, de plus en plus de migrants tentent depuis 2019 de rejoindre notamment les Iles Canaries. Ainsi, entre janvier et juin 2020, 2.700 migrants sont arrivés sur ces îles souvent grâce à des embarcations clandestines.

Conclusion
Alors que la pression migratoire aux frontières européennes ne pourrait pas changer dans les dix prochaines années, l'immigration vers l'Europe poursuit ses tendances. Son histoire montre bien qu’il s’agit plutôt d’un phénomène continu et permanent. De fait, l'Europe est aujourd'hui l’une des premières destinations migratoires du monde, même si elle ne se pense toujours pas comme un continent d’immigration et "peine à définir ses politiques de flux et les modalités du vivre-ensemble" . Faut-il rappeler que depuis la fin des années 80, du fait des soldes migratoires supérieurs aux excédents naturels (différence entre le nombre des naissances et celui des décès), la population de la plupart des pays d'Europe occidentales augmente grâce aux apports de l’immigration. Cependant, face à la complexité et à la rapidité du phénomène migratoire, les approches préconisées par l'Europe depuis les années 90 (accords de Barcelone de 1995 à 2005, Union pour la Méditerranée en 2007) tentent de s'adapter sans être en mesure d'offrir des politiques appropriées. Les accords de gestion concertée des flux et la mise en place depuis dix ans du contrôle en amont des routes migratoires limitent certes l'arrivée des migrants par les voies traditionnelles (Détroit de Gibraltar,Iles Canaries,Italie), mais contribuent à ouvrir de nouvelles routes migratoires plus dangereuses. Or ces mêmes routes migratoires ne commencent-elles pas dans plusieurs pays en conflit aux frontières extérieures de l'Europe produisant depuis une dizaine d'années, des flux de réfugiés d’une ampleur exceptionnelle (plus souvent demandeurs d’asile que migrants) ?
 
Par Mostafa Kharouf
Sociologue et géographe, diplômé de sciences politiques
Expert accrédité par le Bureau des Nations unies en charge des crises
Ex-conseiller régional au Fonds des Nations unies pour la population FNUAP et coordonnateur du volet migrations pour la Conférence internationale pour la population et le développement pour la région arabe


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