Entre handicaps accumulés et opportunité d’intégration dans le "Maroc 2030"

L’économie frontalière du Grand Tétouan


Mohamed Assouali
Vendredi 23 Janvier 2026

Entre handicaps accumulés et opportunité d’intégration dans le "Maroc 2030"
La zone frontalière reliant Tétouan, M’diq, Fnideq et Sebta constitue l’un des espaces socio-économiques les plus complexes et les plus sensibles du Royaume. Bien plus qu’un simple point de passage, Bab Sebta a tissé, durant des décennies, une  véritable toile devenue au fil du temps un système économique informel assurant la subsistance de milliers de familles.

Ce modèle, toléré faute d’alternatives, s’est toutefois révélé fragile, inéquitable et fortement dépendant des décisions conjoncturelles liées au contrôle des frontières. Les fermetures successives et incomprises par le citoyen lambda et la modification des règles de passage ont ainsi mis à nu les limites d’une gestion fondée sur l’urgence, au détriment d’une vision de développement durable.

Historiquement, les échanges commerciaux entre Sebta et le Grand Tétouan reposaient sur une complémentarité de fait : flux quotidiens de marchandises, services de transport et de stockage, petits capitaux, commerce de proximité et emplois indirects. Cette dynamique a longtemps contribué à l’animation des marchés locaux et à l’atténuation des tensions sociales. Toutefois, son caractère largement informel l’a rendue extrêmement vulnérable, privée de protection sociale et de reconnaissance juridique. A chaque restriction frontalière, les effets ont été immédiats : contraction de l’activité, hausse du chômage et sentiment persistant d’injustice. Le cœur du problème réside ainsi dans l’absence d’une politique publique claire et assumée de l’économie frontalière, remplacée par une approche essentiellement sécuritaire, incapable de produire un développement inclusif et durable.

Rappelons qu'en termes de pôle économique, Tétouan le fut par le passé. Elle était  une ville industrielle par excellence, l’un des pôles productifs et commerciaux majeurs du Nord. Elle a connu des activités industrielles et artisanales florissantes, un tissu commercial dynamique et des infrastructures de transport relativement modernes pour l’époque, notamment la liaison ferroviaire reliant Tétouan à la ville de Sebta. Cette connexion a favorisé un essor commercial remarquable et une circulation économique régulière entre les deux rives. Rappeler cette dimension historique ne relève pas de la nostalgie, mais d’un constat politique : Tétouan dispose d’une mémoire industrielle et commerciale, et sa réintégration dans les circuits économiques nationaux et internationaux constitue la restauration d’un rôle naturel progressivement affaibli par des choix de développement déséquilibrés.

Les expériences comparées démontrent que l’économie informelle ne disparaît ni par le déni ni par la seule répression ; elle se transforme et se déplace. L’alternative crédible consiste à reconnaître cette réalité et à l’intégrer progressivement dans des circuits légaux, simples et adaptés aux spécificités locales, tout en protégeant les populations vulnérables. Dans cette perspective, l’instauration d’un régime simplifié de commerce frontalier au profit des petits commerçants revêt une importance stratégique : plafonds clairs, procédures numériques transparentes, fiscalité adaptée, en contrepartie d’un accès effectif à la protection sociale et à la reconnaissance professionnelle. Une telle approche permettrait non seulement d’assécher le commerce informel de subsistance, mais aussi de réinjecter ces échanges dans l’économie locale et de consolider la cohésion sociale.

Toutefois, cette transition ne saurait aboutir sans une refonte en profondeur de la stratégie des zones industrielles, des zones d’activités économiques et des zones franches à Tétouan, M’diq et Fnideq. Le problème n’est pas la rareté du foncier, mais l’insuffisante articulation entre ces zones et les besoins réels du tissu productif local, ainsi que le déficit en services et infrastructures partagées. Il est impératif de mettre à niveau les zones existantes — infrastructures, logistique, digitalisation, facilitation de l’accès des PME — et de les relier à la formation, à l’emploi et à la commande publique. En parallèle, la création de nouvelles zones d’activités économiques de proximité, spécialisées et à forte intensité de main-d’œuvre (agro-transformation, artisanat structuré, logistique, économie circulaire, services touristiques), s’impose dans une logique de justice territoriale. Quant aux zones franches, elles doivent s’inscrire dans une complémentarité intelligente avec les pôles de Tanger, plutôt que dans une concurrence asymétrique destructrice de valeur. 
 
Le projet structurant majeur : le rail et l’ouverture multimodale
 
Au-delà de ces chantiers, le projet de liaison ferroviaire littorale entre Tanger et Tétouan — via le Port Tanger Med, Fnideq, M’diq et Martil — constitue un levier structurant susceptible de changer durablement les règles du jeu. Cette infrastructure offrirait une flexibilité décisive aux échanges au sein de la métropole Tanger–Tétouan : réduction des coûts logistiques, accélération des déplacements des personnes et des marchandises, connexion des zones d’activités au système portuaire et renforcement de l’attractivité de l’investissement productif.

Cette dynamique serait renforcée par l’ouverture accrue de Tétouan sur les espaces régional et international grâce au raccordement à l’autoroute Tanger–Tétouan, ainsi qu’au transport aérien via des liaisons régulières avec des capitales européennes et africaines, en plus de vols domestiques pérennes au départ de l'aéroport Sania Ramel. La combinaison rail-route-air améliorerait significativement l’accessibilité, raccourcirait les délais de mobilité et optimiserait le climat des affaires, permettant aux investisseurs de s’implanter durablement dans la province et d’y développer des projets productifs.
 
Horizon 2030 : les choix économiques comme condition de l’intégration
 
En définitive, le dossier de Bab Sebta constitue un test politique et de développement majeur. Ce sont les choix économiques structurants — intégration de l’économie frontalière, modernisation et extension des zones d’activités, réalisation de la liaison ferroviaire, renforcement des connexions routières et aériennes — qui prépareront le pôle de Tétouan à s’inscrire pleinement dans la dynamique nationale et internationale liée à l’organisation de la Coupe du monde 2030. Dans ce cadre, la construction d’un complexe sportif moderne et d’un stade de football ne relève pas du symbole, mais d’une demande explicite portée par les autorités, les élus, la société civile et les supporters du Maghreb de Tétouan.

L’avenir de l’économie frontalière du Grand Tétouan ne peut plus se satisfaire de l’attentisme ni de la gestion conjoncturelle. Seule une vision territoriale intégrée, reliant frontières, zones d’activités et infrastructures multimodales, peut transformer une fragilité héritée en véritable opportunité de développement. L’intégration de l’économie frontalière, la modernisation du tissu productif et l’investissement coordonné dans le rail, la route, l’aérien et les équipements sportifs constituent les maillons d’une même trajectoire stratégique. À ce prix — celui de choix clairs, d’une décision publique courageuse et d’une implication réelle des élus, de la société civile et des acteurs économiques — le Grand Tétouan pourra convertir ses faiblesses en opportunités qui lui permettront de regagner son positionnement de pôle économique d'antan, de contribuer à la création d'emplois de manière pérenne et de contribuer ainsi au rayonnement du Maroc de l’après-2030.

Par Mohamed Assouali
Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires – Province de Tétouan


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