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Des femmes amazighes dans l’histoire

II-Femmes au Moyen Age et à l’époque musulmane





Des femmes amazighes dans l’histoire
Les actuelles écoles de nos différents pays d’Afrique du Nord continuent à enseigner une histoire officielle et superficielle, qui néglige et marginalise volontairement le fait autochtone et valorise l’histoire préislamique, et par conséquent elles ne donnent pas assez d’importance aux vestiges et monuments archéologiques avant l’arrivée des premiers conquérants arabes. L’obscurcissement de notre histoire nord-africaine continue encore à cause de cette élite imbue de la culture théocratique ethnocentriste arabo-islamique. Ladite élite continue non seulement à falsifier une grande partie de notre très riche histoire, mais dénigre aussi les exploits historiques des femmes, à tel point, comme le souligne Emma Miled, qu’elle a réussi à supprimer les noms des femmes des arbres généalogiques!

Un fait extraordinaire que nous voulons mettre en évidence au Moyen Age, c’est qu’avec l’avènement de la dernière religion monothéiste de l’Islam en terre amazighe, ce sont bien les femmes qui sont les premières à se dresser contre les premiers conquérants arabes telle que Kahina. Et ce sont aussi les femmes amazighes qui ont contribué efficacement à la propagation de l’Islam en Afrique du Nord, en Afrique sub-sahariennes et en Espagne musulmane. Parmi ces femmes érudites qui se sont distinguées à la nouvelle ère de l’islamisation, nous citons:

Dihya Matiy ou Kahina

De son vrai nom Dayhia ou Dihya, fille de Matiya ben Tifan, que déjà les historiens arabes traitent de sorcière en la désignant par le terme de « Kahina », et cela afin de la dénigrer et de porter atteinte à sa mythification. Ibn Khaldoun soupçonne qu’elle était de confession juive du fait que sa tribu Djerawa était largement judaïsée au VII-ème siècle. Cette authentique reine amazighe est apparue sur la scène dans les Aurès (awras) algériens. Elle avait participé à la bataille de Tehuda en 683 après J-C, aux côtés des troupes de Koceila, et au cours de laquelle fut tué Uqba Ibn Nafiâ. Elle a réussi à chasser les nouvelles troupes de Hassan ben Nuâman, que le calife Abdelmalik avait chargé de réprimer les Amazighs en réponse à l’assassinat du fondateur de Kairaouan. C’était en 688-689 au nord de Khenchela, sur la rivière Nini. Dihya qui avait un fort caractère de commandement et une intelligence aiguë, avait pris sous sa protection un enfant arabe, Khalid Ben Yazid, en le convertissant et en l’adoptant.

A cause de ce geste de générosité et sa tactique des « terres brûlées », en croyant qu’elle allait dissuader les Arabes de revenir, certaines populations amazighes et ce fils adoptif vont la trahir lorsque Hassan ben Nuâman revint avec plus de renforts en 698. Au pied des Aurès, Dihya Matiya fut battue devant un puits qui porte toujours son nom, le puits de Kahina. Du fait que les Arabes n’admettaient guère qu’une femme leur infligeât pareille humiliation, sa tête fut coupée et offerte comme trophée de guerre au calife Abdelmalik. Ce dernier laissa la vie sauve à ses deux fils, lesquels suivirent les conseils de leur mère de se convertir à la nouvelle religion, dont l’un d’eux fut un des commandants les plus importants de Hassan ben Nuâman.

Kenza Awrabiya

Le Royaume du Maroc s’obstine toujours à s’enfermer dans une histoire officielle réduite à une époque mise en lumière en remontant juste à douze siècles, exactement à la fondation de la dynastie des Idrissides. Lisez ce que véhicule un des historiens à leur solde: « L’histoire du Maroc débuta avec l’islamisation…Le fondateur de la nation marocaine, Idriss Ier, constitua un Etat indépendant des deux grands pôles du monde musulman qu’étaient alors Bagdad et Cordoue ». Mais ce qui est un fait historique, c’est qu’Idriss Ier eut un règne éphémère autour de Volubilis, lorsqu’il épousa la fille du chef des tribus amazighes Awraba, Kenza. Le règne des Idrissides a connu plutôt sa splendeur et sa croissance sous le règne d’Idriss II, qui a pris le pouvoir à l’âge de onze ans. En réalité, la personne qui détenait vraiment les arcanes du pouvoir était bel et bien sa mère, Kenza, et c’est elle qui grâce à son intelligence, à sa ruse et à ses capacités de négociation, a réussi véritablement à unir les tribus amazighes autour de Fès.

C’était une femme amazighe qui, en se fondant sur la légitimité patriarcale des hommes et en manipulant son fils, elle gérait les affaires politiques, administratives et militaires de ce nouvel Etat musulman. Et lorsque son fils mourut, en 828 ou 829, c’est toujours elle qui a postulé le partage du règne entre ses dix petits-fils, et par conséquent, elle l’a affaibli par les tiraillements de ces nombreux successeurs, jusqu’eu 920 où la capitale de Fès tomba aux mains des tribus des Miknasa et Kétama. En fin de compte, si la dynastie idrisside a eu un rôle religieux déterminant dans la conversion à l’Islam de nombreuses tribus amazighes païennes ainsi que la diffusion de la tradition chérifienne, cela revient au courage d’une femme érudite :

Kenza Awrabiya. Zaynab Nafzawiya

La reine Zaynab Nafzawiya, femme du grand roi Youssef Ibn Tachfine, a marqué de ses empreintes l’empire des Almoravides (1054-1147). Née en 1039 à Aghmat, elle était, selon certaines sources, originaire du Nefzawa dans le sud tunisien, appartenait à la tribu des Hawwara et avait eu le privilège de suivre une bonne éducation. Comme toutes les reines amazighes, elle était très belle, très intelligente et très spirituelle ; elle s’est mariée en premier à Abu Bakr ibn Omar. Ce dernier est le fondateur du mouvement almoravide, qui la quitte afin de mater une rébellion au Sahara, et de ce fait, conseille bizarrement à sa belle femme d’épouser son cousin Youssef ben Tachfine. Ce grand roi amazigh et musulman lui attribue le titre de reine en partageant avec elle son pouvoir. Zaynab accompagnait son mari partout, en le conseillant et en l’assistant à la croissance de la dynastie des Sanhadja, qui avait étendu ses frontières du Sénégal jusqu’à l’Andalousie, et elle était aussi sa principale conseillère lors de la fondation de l’une des plus prestigieuses villes d’Afrique : Marrakech.

Même si les historiens maghrébins du Moyen Age, imprégnés jusqu’à la moelle de la théorie générale du patriarcat, ont essayé d’effacer le rôle historique de certaines femmes et de minimiser à fond leur pouvoir politique, ils devaient admettre que si les Nord-Africains ont embrassé, dans leur écrasante majorité, le courant malékite de sunnisme islamique, c’est parce que ce rite constitue pour eux le courant le plus ouvert, le moins violent et le plus tolérant des autres rites… Et si les Amazighs eux-mêmes, et non pas les Arabes conquérants, ont réussi à le diffuser dans toute l’Afrique du Nord, cela revient dans une grande mesure au rôle primordial des femmes et des reines amazighes.

Femmes amazighes contre la colonisation européenne

Comme nous venons de voir de le constater, la femme amazighe a marqué de ses empreintes la période préhistorique, l’antiquité et le Moyen Age. La période contemporaine n’est pas en reste. En Algérie par exemple, suite à la colonisation turque, puis française, des femmes se sont impliquées activement dans la résistance armée. On dénomme par exemple Oum Hani et Fadma n’Soumeur. Oum Hani, chef de tribu au Sahara, a réussi à mener plusieurs batailles contre le pouvoir des beys au XVIIIème siècle et lorsque sa santé ne le lui permettait plus, elle prodiguait des conseils à ses fils pour continuer ces batailles. Aux Iles Canaries, on distingue le rôle de la reine Arminda dans la résistance à la colonisation espagnole des Iles vers 1480. Et Sith al-Hourra à Chefchaouen, vers 1520…

On cite aussi Fadma n’Soumeur qui est une grande héroïne kabyle et qui organisa une partie de la résistance à la conquête française à deux reprises, en 1855 et 1857. Elle est née au village d’Ouerdja en 1830 dans une famille maraboutique à laquelle appartient le grand leader algérien Hocine Ait Ahmed. Ayant un caractère autoritaire, elle fut vénérée comme une femme sainte, et a réussi, avec son frère Tahar, lors d’une assemblée de Soumer, à organiser la résistance des tribus montagnardes kabyles (Aït Itsouregh, Illilten, Aït Iraten, Illulen n umalu…) contre les premiers assauts de la conquête française en 1855. Après la réussite de cette première bataille à Tazrouts, elle fut arrêtée lors de la deuxième le 11 juillet 1857 après que les colonsfrançais sont revenus avec plus de renforts militaires et humains. De toute manière, les femmes amazighes participaient d’une manière ou d’une autre à la résistance contre la colonisation turque et européenne en Afrique du Nord. Comme le souligne Assia Benadada dans son article ‘Les femmes dans le mouvement nationaliste marocain’ (https://journals.openedition.org/clio/ 1523), « les femmes approvisionnaient en eau et nourriture les combattants, chargeaient les fusils et parfois remplaçaient les morts au front. Elles marquaient les hommes qui fuyaient les combats avec du henné pour les ridiculiser et les marginaliser et interdisaient à leurs épouses de s’approvisionner en eau aux puits et aux sources; les femmes de la tribu Ghomara demandaient même le divorce lorsque leurs maris refusaient de participer au combat. Les femmes surveillaient également les mouvements des troupes ennemies et renseignaient les combattants avec un code spécial ».

Ainsi au Maroc, pendant la Guerre du Rif (1921-1927) contre Mohamed Abdelkrim El Khattabi, plusieurs femmes y ont participé activement. On mentionne dans la région de Jbala, Fatima A’zayr de Chefchaouen et Hidna. Cette dernière est la sœur d’un résistant qui a réussi à assassiner l’officier Valdivia à Beni Arous. Et dans le Rif central et oriental, on distingue Aïcha Abi Ziane, âgée de dix ans seulement, et qui aurait participé à la fameuse bataille d’Anoual en 1921, ainsi que Mamat Al Farkhania, Aïcha Al Ouarghalia et Haddhoum Al Hassan. Au Moyen Atlas, on distingue Ytto Moha Ouhamou Zayani, fille de Moha ou Hamou Zayani qui a mené la lutte aux côtés de son père contre les Français. Dans le Souss on cite la combattante Aïcha Al Amrania, de la tribu des Aït Ba Amrane, tuée dans la bataille d’Assak en 1916. Au sud est, dans la région d’Assamar, ‘Adjou Oumouh des Ait Atta s’est distinguée dans la résistance à la colonisation française à Adrar Saghro à la bataille de Bougafer en 1933, une bataille où ont péri, selon certaines sources, 117 femmes.

Et à propos des mouvements de libération pour l’indépendance des pays de Tamazgha, nous citons le rôle de Ghita Allouche, femme leader de l’Armée de libération du Maroc (ALN), et Fadma Mimoun El Hammouti, femme du résistant Mohand Khider, qui à côté de son mari aidait de manière exceptionnelle les membres de l’Armée de libération nationale de l’Algérie (FLN) qui se réfugiaient à Beni Ensar dans la province de Nador.

Les reines de l’Egypte antique ont elles été en rapport avec des femmes amazighes ? 
Une question se pose avec acuité : les reines égyptiennes, comme Néfertiti ou Cléopatre, ont-elles été en rapport avec les femmes amazighes anciennes, du fait qu’elles partageaient l’origine matriarcale ? Nous pouvons parfaitement répondre par l’affirmative du fait que des chercheurs ont affirmé récemment que la grande civilisation pharaonique était d’origine amazighe. Ainsi des études génétiques du National Geographic, et surtout du grand immunologue Dr. Antonio Arnaiz-Villena, co-éditeur avec Jorge Alonso García “Egipcios, Bereberes, Guanches y Vascos” (Editorial Complutense de Madrid, 2000), des études archéologiques et historiques de Malika Hachid, auteure de l’étude monumentale Les Premiers Berbères » (Edisud, Aix-En-Provence 2000) et de Taklit Mebarek Slaouti, auteur de Les Amazighs en Egypte, (Anep, Alger 2016) confirment ce constat. Mais ça c’est une autre histoire !

Mais pour revenir aux belles femmes égyptiennes anciennes, vénérées et admirées, à l’époque où les Grecs et les Romains se surprenaient profondément de leur rôle et de leurs pouvoirs, celles-ci gouvernaient, décidaient et géraient le pays à l’égal des hommes, à l’encontre de la misogynie des religions patriarcales du judaïsme, du christianisme, de l’islam et des civilisations gréco-romaines. Les reines Merneith, Néférousobek, Hatchepsout, Taousert, Tyi, Néfertiti ou Cléopâtre, qu’elle soient la mère, la sœur ou la principale épouse du Pharaon, détenaient un rôle politique de premier ordre en gérant les affaires de l’Etat à côté de celui-ci ou/et durant son absence, ou sa mort !

Les traces de l’ancien ordre matriarcal de la société amazighe persistent encore de nos jours dans la terminologie de certains mots. Ainsi l’origine étymologique des mots « uma » et « ultma » qui désignent respectivement frère et sœur dérive des mots « mis n yemma » et « yellis n yemma », qui voudraient dire fils et fille de ma mère, toujours en référence à la mère ! A cause d’une lecture de l’histoire faite exclusivement par les hommes, et en plus imprégnés exclusivement des thèses patriarcales et de l’idéologie importée du Proche-Orient arabo-islamo-salafiste, le rôle des femmes, s’est retrouvé totalement marginalisé et exclu de l’histoire officielle des différents pays d’Afrique du Nord. Certains pays d’Afrique du Nord, en l’occurrence le Maroc et l’Algérie, malgré le fait qu’ils aient reconnu officiellement leur langue et identité autochtones amazighes dans leur Constitution, n’ont pas encore réformé les manuels scolaires pour revoir leur mémoire collective et pour que les nouvelles générations se réconcilient avec leur histoire authentique, avec ses pages lumineuses et ses pages sombres. En définitive, cette nécessaire et nouvelle relecture de l’histoire d’Afrique du Nord, tant désirée, tant attendue et tant revendiquée, ne pourrait se réécrire sans les femmes amazighes, sans timgharin.

Par Rachid RAHA
Président de l’Assemblée Mondiale Amazighe et de la Fondation Méditerranéenne «David Montgomery Hart» des Etudes Amazighes.

Bibliographie

-Abdelaziz Belkhodja, Elyssa la fondatrice de Carthage, Apollonia édition, Tunis, 2014.
- Ibn Khaldoun: “Histoire des Berbères. Trad. De Slane. Paris.
- Ben-Ncer, Abdelouahed et Hublin, Jean-Jacques: “Jbel Irhoud, une avance paléoanthropologique décisive » in Hespéris-Tamuda LII (2), Rabat 2017.
- Camps, Gabriel, « Les Berbères ; mémoire et identité », Editions Errance, Paris, 1987.
- Gabriel Camps, L’Afrique du Nord au féminin, Perrin édition, Paris, 1992.
- Hachid, Malika, « Les premiers berbères : entre Méditerranée, Tassili et Nil », Edisud, Aix-En-Provence, 2000.
- Hamid, Khadija, « Histoire du Maroc, à la lumière de l’archéologie », Edition Afrique Orient, Casablanca 2012.
- Camille Lacoste-Dujardin, Las madres contra las mujeres patriarcado y maternidad en el mundo árabe, feminismos, Traducción Alicia Martorell, Edición Telémaco, Madrid, 1993.
-Laurence le Guuen, Kahina reine des Berbères, Yomad Edition, Rabat, 2011.
- Moga Romero,Vicente & Raha, Rachid, Coord.: Mujer Tamazight y fronteras culturales, Edición conmemorativa del Día del Libro, Melilla, 1998. Raha Ahmed, R., "Imazighen del Magreb entre Occidente y Oriente”. Granada, 1994.
- Revue Egypte ancienne n°31 : Reines d’Egypte, des femmes influentes.
-Zakya Daoud, Zaynab reine de Marrakech, Edition le Fennec, 2ème édition, Casablanca, 2012.

Libé
Dimanche 14 Mars 2021

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