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Dérèglement climatique et inégalité sociale: Quelle corrélation ?


Hassan Bentaleb
Jeudi 7 Avril 2022

La responsabilité des ménages les plus riches n’est plus à démontrer. Et ce sont les plus pauvres qui en essuient les conséquences

Dérèglement climatique et inégalité sociale: Quelle corrélation ?
Le changement climatique est aussi question d’inégalité sociale entre riches et pauvres. En effet, les ménages les plus fortunés émettent bien plus de CO2 que ceux plus pauvres. Selon le troisième volet du rapport du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (Giec), 10% des ménages les plus riches représentent entre 36 et 45% des émissions totales de GES. Les deux tiers de ces 10% vivent dans les pays développés. Les classes moyennes et les ménages les plus pauvres des pays développés émettent de 5 à 50 fois plus de GES que leurs homologues des pays émergents.

Inégalités des émissions de CO2
Le même document révèle que l’empreinte carbone des riches est 175 fois plus importante que les 10% des ménages les plus pauvres tout en précisant que les émissions liées au mode de vie des classes moyennes et défavorisées des pays développés sont, quant à elles, de 5 à 50 fois plus élevées que celles de leurs homologues dans les pays en développement. Pour Halim Jamal, expert en changement climatique et développement durable, ces chiffres n’ont rien de surprenant ou de nouveau puisque plusieurs études ont confirmé le poids des plus riches dans la crise climatique. « Rappelons nous, entre autres, de l’étude d’Oxfam datant de 2015 ou celle de 2020 qui a déjà indiqué que les 1% les plus riches de la population mondiale sont responsables du plus du double des émissions de CO2 que la moitié la plus pauvre de l’humanité (environ 3,1 milliards de personnes) pendant une période critique de 25 ans qui a connu une croissance sans précédent d’émissions polluantes», nous a-t-il rappelé. Intitulé «Combattre les inégalités des émissions de CO2» et cherchant à analyser les émissions liées à la consommation de différents groupes de revenus entre 1990 et 2015, ce document a démontré que «les 10% les plus riches de l’humanité étaient à l’origine de plus de la moitié (52%) des émissions cumulées entre 1990 et 2015. Les 1% les plus riches représentaient à eux seuls plus de 15% des émissions cumulées pendant cette période, soit plus que les émissions totales cumulées de l’ensemble des citoyen-ne-s de l’Union européenne (UE) et deux fois plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité (7%) ». Le document précise également qu’ «au cours de ces 25 années, les 10% les plus riches de la planète ont consommé un tiers du budget carbone mondial encore disponible pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, alors que les 50% les plus pauvres n’avaient consommé que 4% dudit budget» tout en soulignant que «la période comprise entre 1990 et 2015 a connu une croissance annuelle de près de 60% des émissions mondiales de CO2. Les 5% les plus riches étaient responsables de plus d’un tiers (37%) de la hausse totale des émissions, tandis que la croissance totale des 1% les plus riches était trois fois plus élevée que celle des 50% les plus pauvres». Notre interlocuteur souligne que les pays en développement ont considéré tout au long des années 1990 la question du dérèglement climatique comme un «problème de surconsommation des pays riches». A ce propos, il nous a expliqué que les négociations internationales sur le climat n’ont pas échappé à cette construction politique et sociale du problème réchauffement climatique et qu’elles ont été et demeurent encore traversées par des rapports de force entre les différentes parties traduisant, à la fois, des inégalités et des rapports de force déséquilibrés entre des pays riches et développés majoritairement situés dans l'hémisphère Nord et des pays en développement ou pauvres situés, pour la plupart, au Sud. Autrement dit, entre des pays riches forts de leurs économies post-industrielles qui accaparent 80% des richesses mondiales et ne représentent que 18% de la population mondiale et des pays dits du Sud caractérisés par un IDH (Indice de développement humain) et un PIB (Produit intérieur brut) par habitant faibles. « Il faut noter qu’au cours des années 1980 et 1990, les pays en développement ne concevaient pas le changement climatique comme un problème planétaire. Ils sont même allés jusqu’à considérer l’alerte climatique comme « un cauchemar fabriqué par les scientifiques et les politiques des pays du Nord» pour entraver leur développement », a-t-il souligné. Et de poursuivre : «Même aujourd’hui, les relations entre le Nord et le Sud sont marquées par un manque de confiance et des doutes. Les pays en développement accusent ceux industrialisés de «saboter» les négociations et de vouloir «réinterpréter» les accords sur le climat. Ces derniers, estiment, de leur côté, que les pays en développement ne sont pas encore prêts à se fixer des objectifs climatiques ambitieux et cherchent plutôt à accumuler les fonds et concessions, «alors même qu’ils n’ont pas de plans d’adaptation et ne savent pas comment utiliser les fonds climatiques dont ils disposent déjà ».

Inégalités de revenus et changement climatique
Comment peut-on expliquer cette situation ? Céline Guivarch et Nicolas Taconet dans leur article « Inégalités mondiales et changement climatique », (Revue de l'OFCE 2020/1 (165), pages 35 à 70) rappellent que « la croissance des revenus depuis 1990 a été très inégalement distribuée entre les différents déciles de revenus à l’échelle mondiale » en précisant que « les plus pauvres n’ont que peu bénéficié de la croissance des revenus, tandis que les 1% les plus riches ont connu une forte croissance de leurs revenus ». Dans le même temps, observent-ils, les émissions mondiales de gaz à effet de serre n’ont fait que croître, ce qui a des conséquences importantes sur les inégalités de revenus. En effet, ils estiment que climat et inégalités sont étroitement liés, pour plusieurs raisons. « Les conditions climatiques et écologiques dont jouissent les pays expliquent en partie les écarts dans leurs performances économiques (Mellinger, Sachs et Gallup, 2000). De plus, tant au niveau des pays qu’à celui des individus, ce sont en général les moins riches qui sont les plus vulnérables aux impacts du changement climatique. Les différents effets du changement climatique (vagues de chaleur, sécheresses, montée du niveau de la mer, …) touchent de manière disproportionnée les moins riches. Ils risqueraient de ralentir la convergence espérée entre les pays et de rendre plus difficile la réduction des inégalités observées à l’intérieur des pays », indiquent-ils. Et de poursuivre : « Par ailleurs, les inégalités économiques se reflètent dans les différences de contribution aux émissions de gaz à effet de serre à l’échelle globale. Les pays développés et les individus les plus riches, de par leur niveau de consommation, contribuent de manière disproportionnée à l’augmentation de la température. Il y a là une double peine : ce sont ceux qui risquent de subir le plus les conséquences du changement climatique qui contribuent le moins au problème (Roberts, 2001; Althor, Watson et Fuller, 2016) (GIEC Rapport Spécial 1.5, Chapitre 3) et, réciproquement, les pays les plus responsables sont les moins vulnérables ». En outre, les deux chercheurs avancent que la conception et la mise en œuvre des politiques climatiques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et s’adapter à un climat qui change reposent la question des inégalités entre pays et au sein des pays. « Entre pays, elles soulèvent des enjeux d’équité de la répartition des actions d’atténuation, d’adaptation et de leur financement. Au sein des pays, les politiques climatiques peuvent induire des inégalités lorsque leurs coûts pèsent davantage sur les plus modestes ou lorsque certaines catégories sociales sont exclues de leurs bénéfices. Par exemple, les politiques d’atténuation ont des effets sur les prix de l’énergie ou de l’alimentation, avec un risque pour les plus pauvres de faire face à une baisse de leur niveau de vie, et pour les pays pauvres de ralentir leur développement (GIEC Rapport Spécial 1.5, Chapitre 5). A l’inverse, il s’agit de comprendre dans quelles conditions les politiques climatiques peuvent être conciliées avec l’atteinte d’objectifs de développement, de réduction de la pauvreté et des inégalités », ont-ils conclu. « La question du financement est cruciale vu l’ampleur des chantiers à mener au niveau de l’adaptation. En effet, les besoins en ressources financières sont énormes. A titre d’exemple, la contribution du Maroc (CDN) soumise en juin 2021 estime le coût de mise en œuvre des programmes d’adaptation à près de 40 milliards de dollars. Cette question, comme celle du transfert de technologie ainsi que celle de l’adaptation, constitue l’un des points de désaccord entre les pays riches et ceux pauvres », nous a indiqué Halim Jamal. Et de préciser : « En effet, on reproche aux pays riches leur manque d’engagement à financer le Fonds mondial vert ainsi que le faible taux de l’«aide» reçue par les pays pauvres accordée souvent sous forme de rééchelonnement de dettes et de dons. Pis, ils estiment que les fonds alloués ne servent pas à grand-chose sinon à acquérir des technologies étrangères (transport, gestion des déchets, infrastructures, énergie, etc) ».

Des inégalités en termes d’impact et de degré de préparation
Des inégalités en termes d’impact et de degré de préparation que souligne également un autre rapport d’Oxfam, intitulé : « Inégalités extrêmes et émissions de CO2 », datant de 2015, qui rappelle que les habitants les plus pauvres de la planète sont en général les plus vulnérables face aux conséquences du réchauffement climatique et les moins préparés pour les affronter. Les populations rurales sont souvent plus exposées que les populations urbaines et les groupes marginalisés (en raison notamment de leur race ou de leur origine ethnique) ont tendance à être touchés de manière disproportionnée. Oxfam évoque une étude de la Banque mondiale qui a montré que dans les 52 pays passés en revue, la plupart des gens vivent dans des pays où les personnes pauvres (c’est-à-dire appartenant aux 20 % plus pauvres de la population nationale) risquent davantage de subir des désastres tels que les sécheresses, inondations, vagues de chaleur que la moyenne de la population dans son ensemble. Cet état de fait est encore plus vrai dans de nombreux pays d’Afrique et d’Asie du Sud-Est. Et ce sont les femmes qui souffrent souvent le plus du réchauffement de la planète puisqu’elles sont en général plus dépendantes de moyens de subsistance sensibles au climat (par exemple l’agriculture pluviale ou la collecte d’eau pour l’usage domestique). Elles ont moins de voies de repli en période de crise et moins d’aides pour sortir d’une éventuelle spirale de baisse de la productivité (pas d’accès à des terres, pas de formation ou de capital). De telles inégalités sont constatées également dans les pays riches, précise OXfam. « Aux Etats-Unis, les habitants les plus pauvres des Etats du Golfe (Louisiane, Mississippi et Alabama) sont exposés de façon disproportionnée à la menace d’inondations côtières dues à l’augmentation du niveau de la mer. Quand la «super tempête» Sandy s’est abattue sur New York en 2012, 33% des personnes vivant dans les zones frappées par cette tempête habitaient dans des logements subventionnés par le gouvernement et la moitié des 40.000 personnes vivant dans un logement social de la ville ont été déplacées », indique le document Oxfam. Et de conclure : « Non seulement les pays riches et leurs habitants les plus riches, sont moins touchés par le changement climatique, mais ils sont en plus, d’une manière générale, beaucoup mieux préparés pour y faire face. En Californie, plus de 80% des terres arables sont irriguées tandis qu’elles sont moins de 1% au Niger, au Burkina Faso et au Tchad. Alors que 91% des agriculteurs aux Etats-Unis ont une assurance-récolte qui couvre leurs pertes en cas de phénomène météorologique extrême, ils ne sont que 15% en Inde, 10% en Chine et tout au plus 1% au Malawi et dans la plupart des pays à faibles revenus». 


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