Décès à Rabat du Pr Noufissa Benchemsi : Une Juste s’en est allée


Narjis Rerhaye
Jeudi 18 Mars 2010

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La nouvelle est tombée, terrible et irrémédiable comme seule la mort peut l’être. Noufissa Benchemsi est décédée dans la nuit de lundi à mardi. Alors que les clameurs de la journée mondiale des droits des femmes ne se sont pas complètement tues, Noufissa Benchemsi s’est éteinte, sans bruit, après une longue maladie contre laquelle elle avait livré combat, courageusement.
Le courage a justement traversé la vie de cette Professeur de médecine, directrice du laboratoire d’hématologie au CHU Ibn Rochd de Casablanca et du centre de transfusion sanguine. Toujours dressée contre  l’arbitraire,  elle était toujours là où les injustices sont.  
En 1996, une campagne d’assainissement de sinistre mémoire bat son plein au Maroc. Elle frappe sans distinction, emprisonne, condamne. La politique entre dans le prétoire en même temps que la justice en sort. Un pharmacien Benbaderrazik, condamné lors d’un rocambolesque procès du sang contaminé,  sera à son corps défendant  l’emblème de l’injustice et de l’arbitraire. Noufissa Benchemsi a été la première femme, scientifique, Marocaine à dénoncer publiquement sur 2M le procès, à prendre la défense de M. Benabderrazik et à s’élever contre la fausse accusation de gammaglobulines importées et dangereuses pour la santé publique dont il a fait l’objet, avant d’être rejointe dans ce combat par Hakima Himmich. Celle qui a été la première femme hématologue du pays n’a pas hésité à apporter une caution scientifique dans un procès en sorcellerie, devenant ainsi le poil à gratter de la machine infernale déclenchée par l’ancien et tout puissant ministre de l’Intérieur, Driss Basri.
Sa dénonciation publique, audible, crédible d’une campagne innommable lui a valu bien des condamnations  dans le cercle bien pensant de l’époque. Son ministre de tutelle, Ahmed Alami, dira tout le mal qu’il pensait d’elle, menant campagne tonitruante et indigne dans la presse. « Je déplore le comportement irresponsable de ces deux professeurs de médecine. Personne n’est responsable de la santé au Maroc sauf le ministère qui en a la charge. Personne n’a le droit de contester la politique de ce ministère surtout quand celle-ci consiste à protéger la population. J’ai obligation de m’élever et de combattre quiconque voudrait la mettre en péril », a en effet  déclaré à Maroc-Hebdo ce responsable gouvernemental qui avait béni une campagne aveugle qui ira jusqu’à accuser  les deux femmes scientifiques d’avoir « un comportement incivique et irresponsable ».
La justice a toujours accompagné  cette blouse blanche,  activiste et engagée. Elle est encore là, à Casablanca, quand de jeunes musiciens sont jetés en prison. A leur passion de la musique « ils » n’ont vu que du satanisme. Noufissa Benchemsi fera naturellement partie de ceux et celles qui défendront ces jeunes. Ils retrouveront la liberté, la musique n’avait plus alors le même goût. Mais les principes, eux, étaient saufs.
La démocratie et la modernité n’ont jamais été de vains mots chez cette femme bien née. Elle rêvait d’un pays, son pays, où l’égalité, la dignité, le respect de l’Autre ne seraient plus jamais des vœux pieux. Signataire du « Pacte démocratique », membre de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, les droits ont toujours comme porté Noufissa Benchemsi.
Ce mercredi 17 mars,  à la prière d’Ad Dohr, au cimetière Ach-Chouhada de Rabat, ils étaient nombreux à l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Dans la foule silencieuse et pétrifiée de chagrin, d’anciens détenus politiques, des activistes, des intellectuels, des figures de la société civile. Une femme passionnée et engagée s’en est allée. Il est toujours difficile de voir partir à jamais une femme juste. Même si ce même mercredi matin l’agence de presse officielle, la MAP, n’avait pas cru nécessaire de le rappeler…

Narjis Rerhaye
Jeudi 18 Mars 2010
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