Comment réduire le clivage de la vie politique américaine


Libé
Mardi 13 Février 2024

Les Américains se montrent plus que jamais insatisfaits de leurs deux principaux partis politiques, les démocrates et les républicains. Lors d’un récent sondage Gallup, 63% des personnes interrogées – le pourcentage le plus élevé à ce jour – ont déclaré qu’«un tiers parti est nécessaire».
 
Mais avec un électorat aussi clivé, le système électoral traditionnellement utilisé en Amérique de scrutin uninominal à un tour (chaque électeur dépose un bulletin en faveur d’un candidat et le candidat ayant obtenu la majorité des suffrages remporte l’élection), empêche tout candidat ou candidate d’un tiers parti d’avoir ses chances, quand bien même cette personne parviendrait à combler les divisions idéologiques.

S’il est possible que des électeurs démocrates préfèrent de loin le candidat d’un tiers parti au candidat républicain, ils n’en voteront pas moins pour le candidat démocrate en raison de fortes préférences partisanes. Les électeurs républicains auront le même comportement, avec des préférences opposées. Seule une partie des électeurs indépendants hésitants finira dans ces conditions à voter pour le tiers parti.

Fort heureusement, une version à peine différente du système électoral californien, qui qualifie les deux candidats arrivés en tête aux primaires, quel que soit leur parti, permettrait de résoudre le problème et ouvrirait la voie aux chances du candidat d’un tiers parti – représentant un compromis entre les options politiques extrêmes.

Comme en Californie, tous les candidats – indépendamment de leur étiquette – s’affronteraient lors d’une primaire non partisane, où chaque électeur se prononcerait pour le candidat de son choix. Mais à la différence de la Californie, trois candidats, et non plus deux, seraient qualifiés à l’issue de ce premier tour pour l’élection générale. Puis, le jour du vote, en novembre, les électeurs exprimeraient leur préférence entre chaque paire de candidats se présentant à leur suffrage.

Ainsi l’électeur aurait-il à choisir entre A et B, entre A et C, enfin, entre B et C. Le gagnant est le candidat – ou la candidate – qui bat ses deux opposants: A remporte l’élection si plus de voix se portent sur lui que sur B quand A est face à ce dernier, et si plus de votants choisissent également

A contre C. Pour comprendre les avantages d’un tel système, il suffit d’examiner l’élection au Sénat fédéral en Ohio en 2022. Deux candidats se disputaient le siège à pourvoir : le républicain J.D. Vance, soutenu par l’ancien président Donald Trump, et le démocrate Tim Ryan. Vance l’a emporté. Le sortant, conservateur traditionnel, Rob Portman, ne s’est même pas présenté, certain de perdre la primaire républicaine face au candidat de Trump. 

Supposons qu’ait été en vigueur en Ohio un système électoral qualifiant les trois candidats arrivés en tête à l’issue d’un premier tour. Portman s’y serait probablement présenté (il n’aurait pas eu besoin pour cela d’être désigné par le parti républicain), et l’élection générale aurait probablement vu s’affronter trois candidats : lui-même, Vance et Ryan.

Dans la partie du scrutin l’opposant à Vance (A contre B), Portman aurait probablement gagné (par exemple avec 54% des bulletins contre 46%), en raison du soutien combiné des républicains non trumpistes, des indépendants et des démocrates. Puis, contre Ryan, il aurait tout aussi probablement tiré parti de l’avantage conféré à un sénateur sortant populaire dans un Etat conservateur (remportant, par exemple, 60% des suffrages contre 40%).

On peut faire l’hypothèse que Vance aurait triomphé de Ryan, par environ 57% des bulletins contre 43%, ce qui fut son score réel lors de l’élection; mais dans un tel cas de figure, Portman est le seul à vaincre ses deux adversaires, car il est le candidat que préfèrent contre chacun de ses adversaires une majorité d’électeurs dans les confrontations par paires.

Le résultat de ce scrutin hypothétique souligne les déficiences du système électoral actuellement en vigueur – qui ne laisse même pas à Portman la possibilité d’éviter le couperet d’une primaire au sein d’un parti républicain dominé par Trump. Mais il montre aussi les écueils du système californien, qui sélectionne les deux candidats arrivés en tête et aurait probablement débouché sur un «second tour» Vance - Ryan en raison du clivage politique.

Certes, nous avons fait l’hypothèse qu’un candidat (en l’occurrence Portman dans ce scrutin de l’Ohio) émerge comme vainqueur dans deux des confrontations par paires, car l’analyse théorique et les données empiriques suggèrent que ce résultat est de loin le plus probable. Mais on peut imaginer qu’un tel candidat n’apparaisse pas.

Supposons que, contre toute attente, Ryan obtienne une victoire étroite contre Portman dans la confrontation qui les oppose, à 51%, par exemple, contre 49%. Dans ce cas, chaque candidat ayant remporté une des trois confrontations par paires, aucun n’a vaincu les deux autres. Il faut donc une règle pour les départager.

Il est tentant de s’en remettre à l’option de la plus petite marge de défaite. Dans ce cas, c’est Portman qui remporte le premier tour (et l’élection générale) car il n’a concédé que deux points de pourcentage à Ryan.
Nombreux sont les partisans d’une réforme électorale qui se demanderont pourquoi l’élection générale ne se déroulerait pas selon le système du vote préférentiel, comme en Alaska et dans le Maine pour les élections au Congrès. Le vote préférentiel repose sur le classement de tous les candidats, de celui ou de celle qui est le plus souvent préféré par l’électeur, jusqu’à celui ou celle qui l’est le moins.

Si une majorité d’électeurs placent un candidat en première position, ce dernier remporte le scrutin. Sinon, le candidat arrivant le moins souvent en première position est éliminé, et le processus électoral reprend, jusqu’à ce qu’un candidat atteigne une majorité.  Cette méthode a des avantages, et nous la défendons. Mais elle ne peut contribuer à combler le clivage partisan.

Lors d’une élection générale qui opposerait Vance, Portman et Ryan, la fidélité partisane est telle aujourd’hui qu’un vote préférentiel donnerait les premières places à Vance et à Ryan, qui seraient plus souvent placés en tête des préférences que ne le serait Portman. Dans un tel système, Portman est le premier éliminé, alors qu’il l’emporte chaque fois lorsqu’il est confronté à l’un ou l’autre de ses concurrents.

Le clivage partisan est devenu la menace la plus grave pesant sur la stabilité politique aux Etats-Unis. De plus en plus de gens doutent des capacités de l’Amérique à se gouverner elle-même. Mais les lamentations défaitistes ne nous seront d’aucune aide. Nous avons besoin de réformes institutionnelles créatives et réalisables, capables de résoudre le problème et qui puissent être adoptées par référendum (un recours de nombreux Etats, dont l’Ohio, pour contourner les blocages des législatures). 

Le système qualifiant les trois candidats arrivés en tête lors de primaires non partisanes [équivalant à un premier tour] parlera au bon sens de la plupart des électeurs. Il aurait pour conséquence de favoriser les candidats modérés, non seulement parce qu’ils sont modérés, mais parce que ce sont eux qui recueillent, globalement, le plus de soutien. Ainsi pourrait-on combattre la polarisation, raviver le centre de l’échiquier politique et redonner espoir à la démocratie américaine.

Par Edward B. Foley et Eric S Maskin
Edward B. Foley, professeur invité de droit à l'Université de l'Arizona, professeur de droit constitutionnel et directeur du programme de droit électoral à l'Ohio State University.
Eric S. Maskin, lauréat du prix Nobel d'économie, est professeur à l'Université Harvard.

 


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