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CODA" et l'avènement des plateformes de streaming à Hollywood


Libé
Dimanche 10 Avril 2022

Une fameuse gifle l'a reléguée au second plan, mais la cérémonie des Oscars a été marquée par une première historique: un film diffusé par une plateforme de streaming a raflé la récompense suprême du meilleur long-métrage sous le nez des grands studios hollywoodiens traditionnels.

Beaucoup dans l'industrie du cinéma estiment que si Will Smith n'était pas monté sur scène pour frapper l'humoriste Chris Rock, l'Oscar remporté par Apple TV+ avec "CODA" aurait été au coeur de toutes les conversations des professionnels du secteur. "Il était clair qu'un service de streaming allait tôt ou tard franchir cette barrière. Et je pense que c'est une rupture importante", déclare Kendall Phillips, professeur à l'Université de Syracuse et spécialiste de la culture pop.

"Je pense vraiment que cela va permettre à un bien plus grand nombre de films d'être pris au sérieux par les électeurs de l'Académie" des Oscars. Dèsle début de la saison des prix cinématographiques, un film porté par une plateforme de vidéo à la demande semblait avoir de grandes chances de s'imposer lors de la 94e édition des Oscars. Pendant longtemps, ce fut "The Power of the Dog", western sombre et psychologique de Jane Campion, qui était donné comme le grand favori.

Ce film était produit par Netflix, le plus ancien et le plus solide des services de streaming. Signe des temps, Netflix avait rejoint début 2019 les rangs de l'influente Motion Picture Association of America, composée jusqu'alors des seuls studios historiques d’Hollywood. Mais il lui restait encore à consolider cette reconnaissance de la profession avec un Oscar majeur. Malheureusement pour Netflix, "CODA", comédie dramatique pleine d'optimisme sur la vie d'une adolescente entendante et de sa famille sourde, a opéré une remontée impressionnante et s'est finalement imposée cette année aux Oscars.

L'irruption des services de streaming aux Oscars est relativement récente et reflète les préjugés et la méfiance qui ont longtemps prévalu contre eux à Hollywood. Il aura fallu attendre 2017 et "Manchester by the Sea", produit par Amazon, pour qu'un film en streaming soit retenu dans la course au prix du meilleur long-métrage. Il avait été battu cette année-là par "Moonlight".

Depuis lors, Netflix n'a cessé d'accumuler les nominations dans cette catégorie reine, avec par exemple "Roma", "The Irishman", "Marriage Story", "Mank", "Les Sept de Chicago" ou "Don't Look Up: Déni Cosmique". Ces trois dernières années, Netflix arrivait même nettement en tête pour le nombre de nominations aux Oscars. Rien que cette année, la plateforme en comptait 27 au total, mais elle n'en a confirmé qu'une avec l'Oscar de la meilleure réalisation pour Jane Campion.

A l'inverse, Apple TV+, lancé fin 2019, a reçu trois prix cette année (sur six nominations). Selon le magazine spécialiséVariety,Apple a dépensé plus de 10 millions de dollars pour la campagne de "CODA", un film dont la production a coûté 15 millions. Netflix avait aussi déployé toute sa puissance financière pour la promotion de "The Power of the Dog", ce qui n'a pas été du goût de tous à Hollywood.

"Partout où vousroulez dans LosAngeles, vous tombez sur des affiches proclamant que c'est+le meilleurfilm de l'année+",s'est agacé un réalisateur sur le site Indiewire. "Netflix ne peut s'en prendre qu'à lui-même" pour la défaite de son film aux Oscars, poursuit-il sous couvert d'anonymat.

Certains électeurs de l'Académie des Oscars sont notoirement réticents à voter pour un film diffusé en streaming, un format qu'ils considèrent comme unemenace pourlessalles traditionnelles, meilleur moyen de regarder un film selon eux. Et la nostalgie des salles obscures joue aussi, surtout chez les plus âgés. Pour Kendall Phillips, le public se soucie pour sa part bien davantage du contenu et les plateformes de streaming savent répondre à ses attentes. "Il est de plus en plus difficile de déterminer d'où un film vient, si c'est la production d'un service de streaming ou d'un grand studio.

Cette limite a probablement été définitivement brouillée", relève-t-il. C'est d'autant plus vrai pour "CODA" que le film avait initialement été tourné en vue d'une sortie en salle maisla pandémie a bouleversé ses plans.Apple TV+ n'a fait que l'acheter aux enchères après sa présentation au Festival de Sundance.

Les cinéastes eux-mêmes font de moins en moins cas de cette distinction. "Netflix n'est pas ce que j'aurais souhaité au départ mais ce sont un peu les Médicis de notre époque", a déclaré JaneCampion au Los Angeles Times, par allusion aux mécènes florentins qui ont financé le développement des plus grands artistes de la Renaissance.


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