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C’est au niveau de la gouvernance que le bât blesse

Surexploitation de la nappe phréatique, salinité, évasement des barrages, écoulement de l’ eau vers la mer et l’ océan….


​Hassan Bentaleb
Dimanche 20 Février 2022

C’est au niveau de la gouvernance que le bât blesse
Les Commissions préfectorales et provinciales prévues par l'article 89 de la loi 36.15 relative à l'eau sont appelées à se réunir de nouveau. Les walis des régions et les gouverneurs des préfectures ont reçu des consignes dans ce sens de la part du ministre de l’Intérieur. Objectif : faire face au stress hydrique que connaît le pays, indique une note émise par la Direction générale des collectivités territoriales, publiée le 17 février.

Composée des représentants des autorités gouvernementales concernées et de ceux de plusieurs conseils et chambres, cette commission est chargée de la coordination et du suivi de la mise en œuvre des actions et mesures entreprises par les services de l'Etat, des établissements publics concernés et des communes pour, entre autres, la gestion de l'eau lors des pénuries afin d’assurer l'approvisionnement en eau dans des conditions satisfaisantes et la sensibilisation à la protection des ressources en eau et à la préservation du domaine public hydraulique et son utilisation optimale. Elle est également chargée de donner son avis sur les plans locaux de gestion des eaux dans la limite des domaines visés au premier alinéa de loi 36.15.

Dans le détail, le ministère de tutelle préconise le lancement de campagnes de sensibilisation à la protection des ressources en eau et à la rationalisation de la consommation d'eau; l'application de restrictions sur les débits d'eau distribués aux usagers; l'interdiction de l'arrosage des espaces verts à partir des eaux conventionnelles (eau potable, eau de surface et eau souterraine); l'interdiction du lavage des voies et places publiques à partir des eaux conventionnelles; l’interdiction des prélèvements illicites d’eau au niveau des forages, des puits, des sources et cours d’eau et des canaux d’irrigation; l'alimentation en eau potable par camions citernes de la population rurale touchée par le déficit hydrique; et la multiplication des efforts de réduction des pertes d'eau dans les réseaux de distribution et de production.

Les Commissions préfectorales et provinciales sont-elles la réponse adéquate à un problème structurel ? Les mesures prescrites sont-elles à même de faire face à des problèmes sérieux tels que la surexploitation, la salinité, l’évasement des barrages et les écoulements directs vers les mers et l’océan? Et qu’en est-il des programmes et plans mis auparavant ?

Etat des lieux
Les demandes en eau au Maroc étaient de 12,607 milliards de m3 en 2000 dont 11,01 milliards pour l’irrigation (plus de 87%) ; 1, 237 milliard pour les collectivités et 360 millions pour l’industrie. Aujourd’hui, la disponibilité en eau par habitant et par an au Maroc avoisine les 625 m³ /habitant/an et sera, sous l’effet de l’accroissement démographique, d’environ 564 m³/habitant/an en 2030 et 511 m³/habitant/an en 2050, bien inférieure aux 1.000 m³ d’eau/habitant/an communément admis comme seuil de stress hydrique et avoisinant le seuil de pénurie d’eau fixé à 500 m³ d’eau/habitant/an. Les ressources mobilisées par forages, puits et sources constituent 3 milliards de m3 dont les deux tiers sont utilisées pour l’irrigation. Le tiers restant est consacré à l’approvisionnement en eau potable. A noter que 2 milliards de m3/an s’écoulent directement vers les mers et l’océan.

Les ressources en eaux souterraines au Maroc sont constituées de 32 nappes profondes (de 200 m à plus de 1000 m) difficiles d’accès et plus de 48 nappes superficielles plus faciles d’accès mais aussi plus vulnérables aux pollutions. Ces ressources qui sont mieux réparties que celles des eaux superficielles se rechargent grâce aux pluies. Depuis 1961, les efforts entrepris ont permis la réalisation d’un linéaire moyen d’environ 100 km/an en puits et forages d’eau permettant la mobilisation de près de 2,87 milliards de m3/an. Toutefois, il faut souligner la limite des connaissances concernant ces nappes souterraines, notamment les nappes profondes ainsi que leur surexploitation, un phénomène qui a débuté dans les années 70 avant d’atteindre ses niveaux critiques en 2001. C’est le cas pour les nappes de Saïss, de Berrechid mais aussi du Souss-Massa.

Concernant les ressources hydrauliques, le Maroc demeure un pays relativement bien irrigué exception faite des régions sahariennes et présahariennes. Les hautes montagnes du Rif, du Moyen et du Haut Atlas constituent de grands châteaux d’eau d’où part l’ensemble des rivières et des fleuves (du Rif vers la Méditerranée, du Moyen et du Haut Atlas vers l’Atlantique ou le Sahara). Si le pays dispose des rivières et fleuves les plus importants au niveau du Maghreb (Oum Rbia, Sebou, Moulouya, Loukous, Bouregreg, Souss...), il souffre, cependant, du problème de l’irrégularité de leur cours. Ainsi, si les inondations constituent la règle dans les plaines littorales, dans les zones semi-désertiques, c’est la sécheresse qui domine plutôt, durant toutes les saisons. En outre, si la circulation souterraine est souvent intense sur la majeure partie du pays, il reste que parfois la salinité rend ces nappes phréatiques impropres à la consommation et à l’utilisation. Il y a également des eaux stagnantes sous forme de lacs occupant de vastes dépressions ou vallées. Les pluies fortes tombant pendant de nombreux jours successifs produisent aussi de belles étendues d’eau temporaire.

Les écoulements de surface représentent près de 22,5 milliards de m3, soit environ 77,5% du total. 70% de ces 22,5 milliards sont mobilisables, soit 16 milliards de m3. Le Maroc dispose également d’un grand nombre de barrages construits depuis 1956. Actuellement, le Royaume compte 145 grands barrages d’une capacité de stockage de 18,7 milliards de m³ et 14 autres grands barrages sont en cours de construction avec une capacité de stockage de 2,7 milliards de m³. Cette capacité de stockage pourra s’élever à près de 24 milliards de m³ en 2026 et 32 milliards de m³ en 2050.

Pourtant, certains barrages connaissent un taux d’envasement très élevé. Des chiffres du secrétariat d’Etat chargé de l’eau (SEE) datés de 2018 ont indiqué que les pertes en eau sont estimées à près de 2.100 Mm3, soit près de 11% de la capacité de stockage des barrages. Des pertes qui sont appelées à s’accélérer davantage avec l’effet de l’évolution du taux de mobilisation du potentiel en ressources en eaux superficielles et l’accentuation de l’érosion par la sollicitation accrue des sols et du couvert végétal. Aujourd’hui, on compte 40 grands barrages fortement impactés, notamment les plus anciens.

Précarité des ressources en eau
Plusieurs chercheurs marocains indiquent que dans le cas du Maroc comme celui des zones arides et semi-arides d’Afrique du Nord, la précarité des ressources en eau est un phénomène qui s’inscrit dans la durée tout en précisant, cependant, que la sécheresse affectant les pays du Bassin méditerranéen lors des dernières décennies a pris une forme très sévère, persistante et avec une extension remarquable. Certains ont confirmé l’irrégularité des pluies au cours de la période 1934-2000, et ont mis en évidence une diminution importante des apports depuis 1980. Abdelali Sebbar, Wadi Badri, Hassan Fougrach, Mohammed Hsaine, Abdelmalik Saloui constatent une rupture vers les années 1970 et 1980. Pour eux, l’année 1975 s’est considérée comme une année de rupture du régime pluviométrique au Maroc. La diminution la plus importante (- de 24%) est enregistrée dans la région orientale qui a été moins arrosée après le passage des masses d’air à travers les barrières atlasiques (3.000-4.000 m) (phénomène de foehn). La sous-région de haute montagne et la sous-région « Atlantique méridionale » ont enregistré une diminution de l’ordre de 24 %. Les sous-régions « tangéroise » et «Atlantique septentrionale» et plus précisément dans la station de Casablanca ont accusé une légère réduction de l’ordre de 14 % sur la période 1908-2004, avec une date de rupture en 1973 qui reste identique à celle de la période 1935- 2004. La rareté et la précarité des ressources en eau risquent de s’aggraver davantage avec la hausse de la demande de la population marocaine et son développement économique et technologique. Cette évolution croissante de la demande, conjuguée à des sécheresses plus nombreuses et plus sévères, entraîne une pression importante sur les eaux de surface au Maroc.

Un vrai problème de gouvernance
Face à cette situation, la détermination et les efforts déployés par le Royaume n’ont pas réussi à résoudre la problématique de l’eau au Maroc notamment au niveau de la gouvernance. Cet aspect demeure le maillon faible de la politique de l’eau, selon plusieurs experts qui soutiennent que la question de la gouvernance se pose avec acuité dans un contexte marocain marqué par la forte mobilisation des ressources hydrauliques.
Un impératif
A problème structurel, mesures structurelles
Le problème de la gouvernance se manifeste davantage au niveau local où il y a absence de mesures d’accompagnement et manque de vision et de concertation chez certains acteurs locaux. Les troubles sociaux enregistrés ces dernières années dans plusieurs villes du Maroc sont dus en grande partie à la mauvaise gestion. Le cas de la culture des pastèques dans le Sud est édifiant puisqu’il s’agit d’un problème de gestion plus que d’autre chose. C’est de l’absence de la gestion concertée avec la population et entre les différents intervenants qu’il s’agit. En effet, il n’y a pas d’utilisation rationnelle de l’eau soumise à une réglementation claire pour éviter d’épuiser les ressources. Le retard enregistré dans la construction des barrages collinaires censés approvisionner les populations locales et rectifier les erreurs commises dans l’exploitation des nappes phréatiques reflète clairement ce problème de gouvernance lié également au manque de ressources financières.

Un rapport d'enquête parlementaire a mis en point ces défaillances de la gouvernance à travers l’exemple de la stratégie nationale de l'eau 2009-2020. Présenté le 9 février 2021 à la Chambre des conseillers, ledit document a pointé du doigt plusieurs lacunes en niveau de l’opérationnalisation de cette stratégie, spécialement en matière de délais et de réalisation des projets. A ce propos, il met en exergue l’inactivation du Plan national de l’eau, qui a entravé l’atteinte des objectifs fixés et la disponibilité de données concrètes; l’instabilité du département de tutelle et la multiplicité des intervenants, l’absence de vision sur la gestion du secteur de l’eau et le manque de données et d’indicateurs précis; l’absence de convergence et de coordination dans l’élaboration et l’exécution des programmes relatifs à l’eau; l’absence de visibilité financière et l’irrégularité des fonds alloués aux projets hydrauliques; l’assainissement liquide dans le monde rural n’ayant pas été intégré parmi les objectifs prioritaires; les risques climatiques n’ont pas été couverts par les stratégies sectorielles à moyen et long termes; l’inactivation de plusieurs dispositions de la loi 15.36; la difficulté de cession des terrains pour la construction de barrages et d’autres projets hydrauliques; un contrôle limité; une recrudescence des superficies irriguées par rapport aux ressources hydriques disponibles; l’infiltration de l’eau de mer dans les bassins hydrauliques (exemple de Souss-Massa) et la surexploitation des eaux souterraines.

A souligner qu’un rapport du CESE a déjà constaté en 2014 que « les menaces sur la qualité et la pérennité des ressources en eau, en raison des activités de l’Homme, ont atteint des niveaux inquiétants (prélèvements intenses et pollution de plus en plus étendue) » tout en notant que «plus de 900 millions de m3 sont prélevés annuellement des réserves non renouvelables des nappes du Royaume». Le CESE a indiqué, en outre, que «le contexte climatique national, déjà irrégulier au niveau des apports en eau, tend vers l’aggravation en raison de l’accentuation des phénomènes extrêmes (sécheresses et inondations), comme une des conséquences des changements climatiques»; et que «malgré cette situation préoccupante, la conscience citoyenne collective et la gouvernance du secteur enregistrent des déficits face à l’ampleur des enjeux et défis du pays».

Hassan Bentaleb

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