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Au-delà de la récurrence thématique de l’eau au Maroc

Vingt-cinq ans après le Sommet des CES euro-méditerranéens et institutions similaires


Libé
Lundi 3 Octobre 2022

Au-delà de la récurrence thématique de l’eau au Maroc
En 1997, le Maroc a accueilli le sommet euro-méditerranéen des Conseils économiques et sociaux et institutions similaires. A cette occasion, le Conseil national de la jeunesse et de l’avenir, en concertation avec le Conseil économique et social de France et la Chambre d’industrie d’Istanbul (Turquie) a présenté un rapport sur le thème : « Coopérer par l'eau et pour l'eau dans l'espace euro-méditerranéen ».

Vingt-cinq ans plus tard et au-delà de la consécration du thème vital de l’eau, les Conseils économiques et sociaux et institutions similaires euro-méditerranéens ont souhaité aider à concevoir un partenariat et une coopération par l’eau et pour l’eau autour de la Méditerranée. Cette initiative se révèle aujourd’hui hautement prémonitoire et particulièrement audacieuse en plaçant l'eau au cœur de l'articulation entre développement et sécurité, à l'aune d'une situation alarmante liée à la pénurie et à la compétition pour l'eau qui s'intensifie au Proche-Orient.

Rappelons aussi qu'il ne s'agit nullement ici d'apprécier la coopération autour de l'eau dont les modalités sont de plus en plus plus compliquées dans une région étendue et diversifiée et où tout ce qui touche à l'eau et l'environnement ne représente pas forcément un souci majeur face aux enjeux du développement qui apparaissent véritablement cruciaux. De plus, les dynamiques démographiques et économiques, les moyens techniques et financiers, les structures institutionnelles et la nature même des problèmes à résoudre et les priorités de développement sont très différentes d’une rive à l’autre de la Méditerranée.
Au niveau des pays du bassin méditerranéen, les demandes en eau ont doublé au cours de la seconde moitié du 20ème siècle
De même, il ne s'agit pas non plus de trancher dans un débat géopolitique d'experts extrêmement complexe et souvent aux issues incertaines, mais de rappeler sans plus que le rapport issu à l'occasion de cette Conférence reste d'actualité pour plusieurs raisons.

La première est certainement l'ambition réussie d'aborder la question vitale de l’eau en s'intéressant à plusieurs dimensions économiques, culturelles, sociales et politiques.
La deuxième raison qui fait la pertinence de ce rapport est la qualité de ses travaux pluridisciplinaires faisant appel à la géographie, avec des incursions en climatologie, à l’histoire et à la science politique. Car il prolonge les réflexions sur la répartition des ressources hydrauliques qui ne sauraient être réduites à des données naturelles ou à des aspects techniques et permet d'expliquer comment l'eau et sa gestion représentent l'un des défis du XXIème siècle : sous l’effet du changement climatique, des exigences du développement économique et de la forte croissance démographique et de la consommation de masse d'une ressource déjà surexploitée.

Les constats établis montrent que les ressources en eau se trouvent désormais lancinement au centre de l’actualité politique, scientifique et humanitaire dans le bassin méditerranéen.
Il montre enfin, sur le plan géopolitique, la mise en compétition de plusieurs Etats riverains tout au long d'une zone géographique qui s'étend du Maroc atlantique à l'Iran, où l'utilisation et la répartition de l'eau dévoilent des rivalités de plus en plus visibles entre Etats riverains des cours d'eau transfrontaliers.

L’une des conclusions saillantes indique enfin que le décollage économique et social risque d’être sérieusement compromis par la rareté de l’eau, dont la demande va en grandissant, consécutivement aux besoins liés au développement de l’irrigation, de l’industrie, du tourisme et de l’alimentation des populations en eau potable.

Tout au long de la région qui se situe sur l’écharpe désertique du Maroc Atlantique à l'Iran, à quelques exceptions près (côte orientale de la Méditerranée – Liban, Syrie du nord-ouest, nord de la Palestine – et le nord des pays du Maghreb), ne tombent que des quantités négligeables de pluie. Le cycle de l’eau est déréglé par les effets du changement climatique et la pression soutenue de la demande. Ceci remet en cause l’équilibre de la relation des peuples méditerranéens à l’eau : l’accélération de l’urbanisation et les besoins sans cesse croissants de l’agriculture, de l’industrie et du tourisme ; le tout se traduisant par des modes d’utilisation en rupture avec les systèmes de gestion traditionnels.
 
En effet, au niveau des pays du bassin méditerranéen, les demandes en eau ont doublé au cours de la seconde moitié du 20ème siècle. La population des 22 pays vivant autour de la Méditerranée pourrait bien dépasser 523 millions d’habitants en 2025, contre 427 millions en 2000. Parmi cette population, 180 millions d’habitants vivent dans des régions où la ressource annuelle en eau totale n’excède pas les 1.000 m3 par habitant, ce qui traduit d’ores et déjà une tension voire une pénurie selon les seuils définis.

Dans ce contexte, les enjeux de la Méditerranée n’ont cessé de changer avec l’intensification de l’urbanisation, de l’agriculture et du tourisme, alors qu’on note une forte baisse depuis des précipitations (-15 % à -20 %) doublée d'une baisse du ruissellement fluvial (- 30 % à -40 %).

Au-delà de cette dimension géoéconomique, une autre dimension géopolitique invente depuis quelques années et de manière lancinance la notion de sécurité régionale faisant droit à la souveraineté des Etats. Elle est perceptible entre les Etats des trois bassins hydrographiques (l’Euphrate, le Jourdain et le Nil), qui ont atteint une utilisation maximale des ressources disponibles, et permet de voir la compétition de plus en plus ouverte mettant l’eau au centre des vicissitudes. Si au cours des dernières décennies, il n'y a pas eu de conflit ouvert pour l’eau, l’instabilité qui caractérise la région du Proche-Orient se trouve bien exacerbée par la rareté de l’eau et sa répartition géographique. Ceci impose à bien des égards une prise en considération des péripéties inter-étatiques inhérentes à la gestion et à l’exploitation des eaux fluviales.

C'est dire l'importance vitale de l'eau dans la chaîne des priorités, particulièrement pour les pays comme le Maroc connaissant une faible pluviosité et une pression démographique soutenue.

Le Maroc dont quatre-vingts pour cent du territoire est aride à semi-aride, a atteint une utilisation maximale des eaux disponibles. Du fait d’un schéma moyen de répartition des précipitations qui se caractérisent par un rythme et un sens général de variations soutenues, il reçoit des quantités d’eau de pluies très variables à plusieurs échelles (journalière, saisonnière, annuelle et interannuelle). Cette caractéristique constitue d’ailleurs depuis toujours une donnée déterminante dans le fragile équilibre entre climat et production agricole au Maroc. Ces modes de variabilité qui sont des anomalies du champ de pression et de la circulation à grande échelle et ayant des signatures spatiales bien définies se reproduisent d’ailleurs de manière récurrente.

Les données issues du rapport « Etat du climat au Maroc » indiquent clairement une hausse de la température moyenne annuelle depuis 1981 et un déficit pluviométrique d’environ -35%. Elles signalent que le cumul pluviométrique n’a pas dépassé les 300 mm dans plusieurs régions du centre et de l’ouest du pays (Chaouia, Doukala et Abda-Chiadma). Ces régions ont connu un déficit par rapport à la normale qui a atteint -30% voire -50%, impactant directement la sécurité alimentaire qui repose essentiellement sur les céréales (soit plus de la moitié de la surface agricole : le blé tendre 45%, l’orge 35 % et le blé dur 20%). De même, le faible approvisionnement en eau influe sur les parcours de jachère et les cultures fourragères, sources indispensables à l’alimentation du bétail.
Le Maroc dont 80% du territoire est aride à semi-aride, a atteint une utilisation maximale des eaux disponibles
En remontant le temps, on note que la disponibilité en eau au Maroc est passée de 3500 m3 par personne et par an en 1960 à 730 m3 par personne en 2005 et a 645 m3 par personne en 2015, soit bien en deçà du «seuil de pauvreté en eau» de 1000 m3 par personne et par an. Dès lors, il semble que même sans changement dans la disponibilité actuelle des ressources en eau, une population projetée de près de 44 millions d'habitants d'ici 2050 produirait un ratio de 510 m3 par personne et par an d'ici 2050, ce qui est proche du niveau de «pénurie extrême d'eau » de 500 m3 par habitant.

En outre, une grande «concurrence» s'intensifie fortement entre les différents usagers de l'eau ; alors que l'exploitation des allocations d'eau destinée à l'agriculture pour couvrir le déficit en eau des villes ne saurait être considérée comme une solution durable. A priori, cela peut sembler gérable car les volumes nécessaires pour couvrir la demande en eau urbaine sont relativement faibles par rapport à ceux fournis pour l'irrigation, mais avec l’intensification du stress hydrique, les conséquences sociales et économiques sur le monde rural peuvent se révéler onéreuses en départs massifs et décongestifs des campagnes. Ces conséquences rappellent les trois risques majeurs qui pourraient entraîner des effets néfastes en cascade, à savoir les crises des ressources naturelles y compris l'eau, avec les migrations involontaires – et la géo politisation des ressources et ce en raison d'une série de facteurs convergents.
 
Conclusion
En cette année de grande sècheresse aussi bien au Maroc que dans un nombre de pays du bassin méditerranéen et alors que les approches de la gestion des ressources en eau sont en pleine évolution, il est nécessaire de rappeler l’effort d’anticiper l’impact du changement climatique dans plusieurs secteurs. Des solutions tout aussi importantes que celles de l’ingénierie restent à prendre en compte pour relever une série de défis sociaux et économiques en complément des solutions infrastructurelles.

La bonne gestion de l’eau requiert, avant la sensibilisation de l’ensemble des usagers, de fournir des informations à l'opinion publique pour la mettre au même niveau de connaissance des défis à venir. Elle doit être sous-tendue par le principe de précaution, de réactivité et de résilience en respect d’une assertion qui a fait la réputation de la politique universelle :"Ne rien prévoir, c'est courir à sa perte", car les conséquences des crises coûtent souvent bien plus chères financièrement et humainement, que les mesures de prévoyance.

Par Mostafa Kharoufi
Sociologue et géographe, diplômé de sciences politiques Expert accrédité par le Bureau des Nations unies en charge des crises  
 
1. Conseil national de la jeunesse et de l'avenir. – Coopérer par l'eau et pour l'eau dans l'espace euro-méditerranéen : 3ème Sommet économique et social Euro-méditerranéen, Casablanca 27-28 novembre 1997 http://bnm.bnrm.ma:86/cnja/Documents/3eme_sommet_economique_social/Eau_fr.pdf
 
2. Nicolas da Silva. Autour des relations température-précipitations dans la région euro-méditerranéenne. Climatologie. Université Paris Saclaypages 9-10), 2018. 2018SACLX069ff. fftel-02059296f 
 
3. Nicolas da Silva. Autour des relations température-précipitations dans la région euro-méditerranéenne. Climatologie. Université Paris Saclay (COmUE), 2018, p. 11.
 
4. Ministère de l’Équipement et de l’Eau - Etat du climat en 2020 p. 8-9-11
 
5. World Bank. – Managing Urban Water Scarcity in Morocco. November 2017, page 5 –
World Bank. https://openknowledge.worldbank.org/handle/10986/29190
 
6. Future Aid Future Earth, Sustainability in the Digital Age, and International Science Council. 2021. Global Risks Perceptions Report 2021. Future Earth Canada Hub Global Risks Perceptions Report 2021



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