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Asmae Houri : Les médias qualifient d’intellectuels des personnes qui ne le sont qu’en apparence




Titulaire d’un diplôme en “Cultural studies” de l’Université de Stokholm et d’un master en “Science du théâtre” de la même université, Asmae Houri a acquis  une bonne expérience théâtrale au Maroc et en Suède où elle avait joué dans plusieurs spectacles, notamment sous la direction de Peter Oskarsson. En 2013, sa pièce «Khôl en larmes» avait remporté cinq prix sur les sept prévus par la 15ème édition du Festival national du théâtre professionnel. En 2016, elle remporte le prix de la meilleure pièce arabe à Oran en Algérie… une confirmation qui ne trouve aucun écho auprès des responsables marocains de la chose culturelle…

Libé : Quelle lecture faites-vous du champ médiatique marocain ?
Asmae Houri : De nos jours, le champ médiatique marocain peut être, à mon avis, décrit en s’appuyant sur deux spécificités : évolution et chaos. Deux éléments qui s’avèrent être en porte-à-faux l’un envers l’autre, certes, mais qui résument un peu l’état actuel des choses.
En effet, le champ médiatique a évolué en se diversifiant d’une façon remarquable  ces derniers temps au Maroc, mais en même temps il est devenu le fief et la cible de tous ceux qui veulent faire de ce  domaine un lieu de commerce ou encore un champ de bataille politique et idéologique, de divertissement de mauvais goût et de ce qu’on appelle communément le buzz ou la diversion. Ceci rend difficile, voire impossible, pour les personnes initiées et non averties à la fois, la distinction entre toutes sortes d’informations : bonnes ou mauvaises, utiles ou futiles, réelles ou fake-news, vu le flux d’informations que nous recevons chaque jour, toutes plateformes confondues.   

Quels rapports avez-vous personnellement avec les médias marocains ?
Je suis metteur en scène et quelqu’un d’attentif à ce qui se passe autour de moi, et partant, je suis très impliquée et  très intéressée par la vie dynamique et interactive à tous les niveaux, notamment en matière médiatique. Je peux qualifier ce rapport de sceptique et réticent. En d’autres termes, je suis sélective et j’apprends au quotidien comment chercher et recevoir la bonne information  et en même temps être critique et distante. Car, à mon avis, l’information de qualité est de plus en plus rare  surtout avec l’émergence des sites d’information et des réseaux sociaux via le Net. J’ai l’impression qu’on s’éloigne de plus en plus de cette information d’intérêt public !

Quelle image les médias marocains réservent-ils aux intellectuels marocains ?
Une image caricaturale et floue, car généralement les médias qualifient d’intellectuels des personnes qui ne le sont pas vraiment. Les vrais intellectuels évitent ou choisissent d’apparaître rarement dans les médias car ils préfèrent souvent travailler dans l’ombre, afin de préserver leur intégrité  et ne pas prendre le risque d’être mêlés et comparés à ces faux intellectuels souvent arrivistes qui se vantent d’être ce qu’ils ne sont pas, du fait  qu’ils s’expriment à maintes reprises sur des sujets qui ne dépendent pas de leur domaine scientifique ou intellectuel.
Ces personnes s’affichent partout et n’importe quand, car leur souci est d’être connues pour des raisons que je préfère ignorer. En d’autres mots, être intellectuel est devenu une affaire de prestige et de célébrité loin de toute prise de conscience ou d’engagement intellectuel. Malheureusement, les médias, de leur côté, participent largement à ce désastre caricatural.

Les médias marocains sont-ils suffisamment ouverts sur les intellectuels marocains ?
Non, je ne le pense pas. Je crois que les médias marocains doivent s’ouvrir davantage sur les intellectuels marocains qui méritent la considération et le respect,  de par leurs réflexions et leurs apports et non à cause des considérations extra-intellectuelles. Sur les pages de journaux papier, comme sur les chaînes de télévision, la présence des intellectuels se fait de plus en plus rare. Ce que nous constatons, ce sont des spectacles dédiés à des intrus, se vantant de ce titre d’intellectuel devenu un mot fourre-tout.

Quels sont les différents angles d’attaque utilisés par les médias marocains pour aborder les différents événements sociaux, politiques idéologiques ?
L’angle d’attaque le plus courant, malheureusement, est l’exploitation de l’information pour qu’elle soit apte à choquer et provoquer une réaction émotive chez le lecteur. L’information est devenue un modèle identique et stéréotypé, du « snabbfood » ou encore du « fastfood », sans consistance analytique, et nous nous contentons de la consommer même si elle est de mauvaise qualité et de mauvais goût. Le risque, c’est de tomber malade à cause de cela, si nous ne le sommes pas déjà.
Quel regard portez-vous sur les intellectuels marocains fort présents sinon omniprésents dans les médias marocains ?
J’admire  le parcours de quelques intellectuels marocains qui ne cessent de  résister à la médiocrité et à dire leurs points de vue avec toute la franchise nécessaire. Hélas, c’est une minorité qui subit le calvaire d’une majorité envahissante, écrasante et omniprésente dans les médias et qui ne fait que ressasser  les mêmes réflexions et analyses. C’est le nouvel opportunisme intellectuel. Ils représentent l’esprit mercantile et tentent simplement de vendre leur expertise au plus offrant.

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Mardi 28 Mai 2019

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