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Abeilles malades et apiculteurs mal en point

Le miel doit son goût plus qu ’ amer à une gestion désastreuse concoctée par le ministère de l’Agriculture


Hassan Bentaleb
Jeudi 20 Octobre 2022

Abeilles malades et apiculteurs mal en point
«Rien n’a changé et la situation est devenue même pire puisque nous avons constaté de nouveaux foyers de maladie. Nous avons également observé une diminution considérable du nombre des abeilles et la production du miel est en chute libre ». C’est ainsi que Mohammed Miloudi Stitou, coordinateur national des organisations professionnelles des apiculteurs (OPA), a dépeint la situation du secteur apicole huit mois après les révélations de l'Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) concernant la disparition des abeilles au Maroc.
 
Absence de chiffres fiables et précis
 
Pourquoi la situation n’a-t-elle pas évolué? Qu’en est-il des 130 millions de dirhams alloués par le gouvernement pour soutenir les apiculteurs touchés par le phénomène de disparition des abeilles, et destinés à fournir un accompagnement pour la prise de mesures immédiates en vue de reconstruire les ruches infectées en distribuant de nouvelles colonies d’abeilles ? Qu’en est-il également de la campagne nationale pour traiter les ruches contre la maladie de la varroase et du plan de sensibilisation au profit des apiculteurs ? «Nous n’avons rien vu venir», nous a répondu Mohammed Miloudi Stitou. Et de préciser : «Nous n’avons pas accès aux soins et nous n’avons pas les mains libres pour traiter par nos propres moyens les ruches infectées. Bref, il y a trop d’anarchie ».

Le coordinateur national des OPA affirme que cette anarchie est palpable d’abord au niveau du nombre exact des ruches. Selon notre interlocuteur, il y a une confusion concernant ces ruches puisque chaque institution concernée par ce sujet ( direction des chaînes de production, ONSSA, Fédération interprofessionnelle marocaine de l’apiculture) avance son propre chiffre.) avance son propre chiffre. « Le porte-parole du gouvernement évoque 900.000 ruches, la direction des chaînes de production parle, de son côté, de 1.699.196 ruches alors que des statistiques officielles relevant du ministère de l’Agriculture datant de 2019 ont recensé 640.000 ruches modernes », nous a-t-il précisé. Et de se demander : « Comment peut-on procéder au traitement dans cet état de confusion et en l’absence totale de données fiables et claires ? Sachant que 70% des ruches ont disparu à cause de la maladie survenue l’année dernière ».

L’Union des apicultures au Maroc (UAM) révèle, de son côté, que les statistiques fournies par la Fédération interprofessionnelle marocaine de l’apiculture sont complètement fausses puisqu’une grande partie des inscrits ne sont pas des apiculteurs. Certains n’ont jamais possédé d’abeilles. Ce qui est considéré comme une fraude et une falsification afin de bénéficier des subventions de l’Etat allouées dans le but de soutenir le secteur, rapporte un communiqué de l’UAM. A ce propos, cet organisme appelle à diligenter une enquête sur ce sujet et à réviser la liste des bénéficiaires afin de frapper d’une main de fer contre les tricheurs et tous ceux qui abusent de l’argent public. 
 
Un traitement chimique inefficace 
 
L’anarchie s’est également manifestée via le traitement chimique distribué par le ministère de l'Agriculture pour faire face à la maladie qui sévit dans les rangs des abeilles. « Il s’agit de l’Apistan pour gérer la varroase chez l'abeille domestique et qui a été distribué pour la troisième année consécutive. Le problème avec ce médicament, c’est qu’il est devenu inefficace puisque le Varroa destructor (une espèce d'acariens parasites de l'abeille adulte ainsi que des larves et des nymphes) a développé une certaine résistance contre le fluvalinate qui est un insecticide et acaricide synthétique », nous a-t-il déclaré. Et de poursuivre : « Pis, les médecins vétérinaires et les experts relevant de l'ONSSA savent que l'utilisation de ce médicament chaque année génère une résistance chez ces acariens parasites (varroa). D’autant plus que ce même médicament est devenu interdit dans les pays européens.

A noter également que plusieurs apiculteurs avaient déjà utilisé ce médicament au cours des dernières années, sans résultats tangibles. En conséquence, la maladie ne s'est pas complètement arrêtée et de nouveaux foyers ont été détectés récemment. Et tout cela dans l’indifférence totale du gouvernement qui adopte la politique de l'autruche ».

Même son de cloche de la part de l’UAM qui a aussi attesté de l’inefficacité du traitement distribué par l’ONSSA il y a deux années. Les membres de l’UAM affirment que l’Apistan ne sert plus à grand-chose contre la varroase qui a acquis une immunité, ce que certifient plusieurs études scientifiques internationales, affirme ledit communiqué. Ce dernier confirme aussi l’apparition de nouveaux foyers de maladies dans plusieurs régions du pays notamment celles qui ont été épargnées l’année dernière.  
 
Flou sur le bilan du contrat-programme de 2011
 
S’agissant toujours de l’Apistan, notre source nous a indiqué que ce traitement était censé être distribué depuis la signature du contrat-programme de 2011. « Ce médicament a été distribué une seule fois en 2017, 2018 et en 2019 alors qu’il était censé être distribué depuis 2011 en moyenne deux fois par an. Autrement dit, ce médicament a été distribué uniquement 3 fois en 10 ans au lieu de 20 fois », nous a-t-elle expliqué. Et d’ajouter : « Cela interroge fortement les responsables du secteur concernant le bilan du contrat-programme pour le développement de la filière apicole dont le coût global des investissements a été de 1,48 milliard de DH. Il est temps de rendre des comptes concernant  les objectifs dudit contrat qui consiste en la promotion de l’investissement et en la création de 40.000 nouveaux emplois; l’encouragement de la valorisation des produits de la ruche pour une meilleure valeur ajoutée (produit du terroir, labellisation…); l’amélioration de la productivité et de la compétitivité pour réduire les coûts de production (amélioration génétique, recherche appliquée, transfert de technologie …); la promotion de la qualité par l’amélioration des conditions techniques et sanitaires de production, de commercialisation et de transformation des produits de la ruche; la contribution au développement rural et l’amélioration des revenus des éleveurs; l’amélioration de l’offre du miel et des autres produits de la ruche à des prix abordables; au développement des services de pollinisation (arboriculture, rosacées…) et enfin, à la durabilité et la pérennité des systèmes de production et de préservation de l’équilibre environnemental et de la biodiversité ».

Mohammed Miloudi Stitou estime que le débat sur le secteur est accaparé par des organisations qui ne le représentent pas et que les responsables du ministère de tutelle excluent et   marginalisent les vrais professionnels. « Nous tirons la sonnette d'alarme et nous ne comptons pas rester les bras croisés. Nous allons recourir à toutes les voies et tous les moyens légaux et constitutionnels afin de sauver ce qui reste de la race d'abeilles marocaine, connue mondialement par tous les experts internationaux pour sa qualité, sa résistance et sa distinction au fil des années des autres races », a-t-il conclu.

Hassan Bentaleb


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