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Le dialogue social ignoré par un gouvernement sur le départ

Ils s’apprêtent à rendre le tablier en laissant derrière eux une cascade d’engagements creux et de promesses bidon


Hassan Bentaleb
Vendredi 13 Mars 2026

Le dialogue social ignoré par un gouvernement sur le départ
Le dialogue social au Maroc n'est pas seulement en panne, il est, selon les centrales syndicales, délibérément paralysé par un gouvernement qui n'a respecté ni ses échéances ni ses engagements. La session de septembre, pourtant convenue et formellement signée avec les partenaires sociaux, ne s'est jamais tenue. Aucune invitation officielle n'a été adressée aux syndicats. Aucune explication n'a été fournie. Aucune date de rattrapage n'a été proposée. Face au silence gouvernemental, l'Union marocaine du travail (UMT) a dû multiplier les demandes écrites et publiques pour obtenir une simple réponse, en vain.

« Cette absence n'est pas anodine, expliquent certains observateurs. La session de septembre constitue le moment clé du cycle du dialogue social : c'est à cette étape que sont négociées et déterminées les augmentations salariales qui seront ensuite intégrées dans les mécanismes de la loi de Finances et effectives en avril. En laissant délibérément passer cette échéance sans réaction, le gouvernement a verrouillé de facto la possibilité d'une revalorisation salariale pour des millions de travailleurs, avant même que la négociation n'ait pu commencer ».
 
Une inflation qui efface tout et un gouvernement qui regarde ailleurs
 
Et pendant que le gouvernement différait ses engagements, l'inflation, elle, n'a pas attendu. Le taux d'inflation cumulé au Maroc a dépassé les 15%, un niveau qui a mécaniquement annulé l'intégralité des augmentations salariales obtenues lors des précédents cycles de dialogue. Ce que les travailleurs avaient arraché au terme de négociations longues et difficiles a été silencieusement confisqué par la hausse des prix, sans que le gouvernement ne juge nécessaire d'accélérer la tenue d'un nouveau dialogue pour compenser cette perte.

Les dirigeants syndicaux sont unanimes : les acquis précédents sont désormais dépourvus de tout effet réel. Ils expliquent que le pouvoir d'achat de la classe ouvrière s'est fortement dégradé sous l'effet d'une vague inflationniste qui ne semble pas connaître de limite, transformant chaque mois supplémentaire d'inaction gouvernementale en un appauvrissement concret des ménages les plus vulnérables. « Dans ce contexte, l'amélioration des revenus n'est plus une revendication, c'est une nécessité urgente qui ne souffre aucun report », martèlent-ils.
 
Dialogue social et choc géopolitique
 
Au-delà de ce contexte interne, le dialogue social marocain se déroule déjà dans un contexte de tensions internationales : la perspective d'un conflit long avec l'Iran, verrou stratégique du détroit d'Ormuz par lequel transitent 20% des approvisionnements pétroliers mondiaux. Une fermeture même partielle du détroit propulserait le baril au-delà de 120 à 140 dollars déclenchant un choc inflationniste supplémentaire dont le Maroc, qui importe 95% de ses besoins énergétiques sans raffinerie opérationnelle depuis la fermeture de la Samir en 2015, serait l'une des économies émergentes les plus exposées.

C'est précisément là que les deux dossiers se rejoignent avec une acuité particulière. Le conflit en cours dans le Golfe viendrait amplifier mécaniquement la pression sur les prix du transport, de l'alimentation et de l'énergie domestique, transformant une situation sociale déjà difficile en crise de pouvoir d'achat aiguë. Le gaz butane — dont la subvention pèse lourdement sur les finances publiques — serait en première ligne, plaçant le gouvernement face à un choix impossible : répercuter la hausse sur des ménages déjà fragilisés, ou absorber le choc budgétairement au prix d'une contraction des dépenses sociales. Dans les deux cas, c'est la classe ouvrière qui règle la facture.
 
Un gouvernement en fin de mandat qui joue la montre
 
A noter également que la prochaine session de dialogue social, prévue le mois prochain, s'inscrit dans un contexte politique particulièrement défavorable à une négociation sérieuse : le gouvernement s'achemine vers la fin de son mandat, dans une configuration où les considérations électorales tendent à primer sur les engagements sociaux. Les syndicats ne s'y trompent pas. Mohamed Haitoum, de l'UMT, dans une déclaration au site Hespress, a expliqué qu’un gouvernement qui n'a pas respecté l'échéance de septembre «ne peut pas être attendu pour proposer quoi que ce soit de concret lors de la session d'avril». Les attentes concernant les résultats du prochain dialogue sont, selon ses propres termes, «pratiquement inexistantes».

Cette défiance n'est pas conjoncturelle,  elle est le produit d'une accumulation de manquements. Les engagements relatifs aux statuts fondamentaux des corps communs, pourtant convenus lors de précédents cycles de négociation, attendent toujours leur mise en œuvre effective. Les engagements sectoriels à tous les niveaux territoriaux et institutionnels restent lettre morte.
 
Des lois contestées comme révélateur d'un rapport de force défavorable aux travailleurs
 
Au-delà du dossier salarial, les syndicats dénoncent une orientation législative qu'ils jugent structurellement défavorable à la classe ouvrière. Le gouvernement continue de pousser à l'adoption de textes contestés — au premier rang desquels figure la loi sur la grève, perçue par les centrales syndicales comme une atteinte directe au droit fondamental à l'action collective. Cette insistance législative, parallèle au blocage du dialogue social, dessine un tableau cohérent : celui d'un gouvernement qui préfère encadrer et restreindre le droit du travail plutôt que de négocier une amélioration des conditions salariales et sociales.

La période restante du mandat gouvernemental est qualifiée par les responsables syndicaux de «temps additionnel», une métaphore footballistique chargée de sens : un temps au-delà du temps réglementaire, joué sans conviction, sans ambition et sans perspective de résultat. Un aveu d'impuissance politique autant qu'un constat d'échec social.

Ce contexte géopolitique rend le blocage du dialogue social non plus seulement regrettable, mais politiquement irresponsable. Un gouvernement qui joue la montre sur les revendications salariales dans une période de relative accalmie se retrouvera sans aucune crédibilité ni marge de manœuvre le jour où un choc externe brutal viendra percuter une économie dont les travailleurs n'ont déjà plus aucun coussin d'absorption. L'amélioration du pouvoir d'achat n'est plus, dans ce contexte, une simple revendication syndicale, c'est une question de résilience sociale nationale que ni l'inflation accumulée ni l'instabilité géopolitique régionale ne permettent de continuer à différer.
 
Ce que ce blocage révèle en profondeur
 
Le blocage du dialogue social ne se réduit pas à un problème de calendrier ou de volonté politique conjoncturelle. Il révèle une tension structurelle plus profonde entre les contraintes d'un modèle économique fondé sur la compression des coûts salariaux et les exigences d'une classe ouvrière confrontée à une inflation persistante qui érode méthodiquement son niveau de vie.

Tant que le dialogue social restera un instrument de gestion politique des tensions sociales plutôt qu'un véritable mécanisme de redistribution des gains de productivité, les cycles de promesses non tenues se reproduiront à l'identique, indépendamment de la couleur politique du gouvernement en place. Ce que les syndicats réclament aujourd'hui n'est pas seulement une augmentation de salaire : c'est la reconnaissance que le travail a une valeur que l'inflation ne peut pas continuer d'effacer impunément, et que l'Etat a une responsabilité dans la garantie de conditions de vie dignes pour ceux qui font tourner l'économie du pays.

Hassan Bentaleb


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