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Abdellatif Khattabi, coordinateur du projet Adaptation au changement climatique au Maroc

«La Vision 2010 n’a pas pris compte des risques écologiques»




Abdellatif  Khattabi, coordinateur du projet Adaptation au changement climatique au Maroc
En Australie, cet hiver, la «vague de chaleur» a fait une trentaine de morts, selon les
autorités du pays.
En France et dans une grande partie de l’Europe, au même moment, la « vague de froid » et la tempête emportent aussi des vies humaines… Pas si loin, au Maroc, des pluies qualifiées de
«torrentielles»
accompagnées d’orages et parfois de chutes de neige ont occasionné de nombreux dégâts. Plusieurs mois durant d’ailleurs, la météo «a fait des siennes » en mettant le Royaume sous les eaux.
Abdellatif Khattabi,
professeur à l’Ecole nationale forestière
d’ingénieurs (ENFI)
de Salé et coordinateur du projet Adaptation au changement climatique au Maroc (ACCMA) nous fait le point.

Libé : D’après les dernières études publiées, notamment dans les revues Nature et Science, les scientifiques pointent du doigt le « réchauffement climatique » et les activités de l’Homme comme les principales causes de ces chamboulements climatiques 2007. Qu’en est-il au juste?

Abdellatif Khattabi : D’après les conclusions du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du (GIEC), l’essentiel de l’accroissement observé sur la température moyenne globale depuis le milieu du 20ème siècle est très probablement dû (>90%) à l’augmentation observée des concentrations des gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique.  Parmi ces gaz, le dioxyde de carbone est le plus influent du fait qu’il a un temps de vie de plusieurs siècles dans l’atmosphère, et affecte donc le climat sur de longues périodes. La raison pour laquelle, et toujours d’après GIEC, même si les concentrations des GES étaient maintenues au niveau actuel, un réchauffement inévitable de 0.6°C se produirait d’ici à 2100. Toute la théorie du réchauffement climatique telle qu’elle est connue aujourd’hui, repose sur l’hypothèse de la corrélation entre le CO2 produit par l’activité humaine et la hausse des températures.  Il faudrait dire que même dans son rapport de 2001, le GIEC a conclu que la plupart du réchauffement des 50 dernières années est probablement (>66%) attribuable aux activités humaines, alors qu’en 1995, on ne parlait que d’une influence humaine discernable sur le climat global. Il faudrait mentionner que chaque rapport est une évaluation de l’état de l’art des connaissances basée sur les recherches publiées dans des revues scientifiques telles que celles que vous avez citées et reflète la vision d’une grande communauté scientifique. Pour rappel, le GIEC a été créé en 1988 sous l’égide des Nations unies, à la demande du G7.

Selon le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié en 2007, le réchauffement climatique provoquerait l’élévation exponentielle du niveau de la mer dans les prochaines années. Un phénomène qui affectera de manière importante les zones côtières… Quels risques pour le Maroc qui bénéficie de deux façades maritimes ?

Oui, d’après le GIEC (2007),  la Terre est en moyenne globale  0.75°C plus chaude qu’elle ne l’était en 1860, et que 11 des 12  dernières années sont parmi les plus chaudes depuis cette date. Tous les modèles climatiques prévoient que le réchauffement climatique affectera plus sérieusement les régions polaires, et par conséquent aura un impact inéluctable sur la fonte des banquises. La fonte des glaces situées sur la terre ferme, parallèlement à l’expansion thermique des eaux, auront pour effet la montée du niveau des mers. D’après le GIEC (2007), l’augmentation du niveau de la mer serait selon les différents scénarios comprise entre 18 à 59 cm d’ici l’an 2100. Mais ces prévisions devront certainement être revues à la hausse compte tenu des nouvelles donnes et qui n’étaient pas prises en considération par les modèles utilisés à cause de l’incertitude liée à la fonte des glaces et à leur interaction avec les océans. Des études réalisées lors des trois dernières années ont montré que ces aspects ne peuvent être négligés.  En effet, des recherches scientifiques publiées dans la revue Science en mars 2006, ont conclu que les glaciers du Groenland et de l’Antarctique disparaissent plus rapidement que prévu. Cette accélération de la fonte risquerait d’engendrer une élévation du niveau de la mer beaucoup plus grande et rapide qu’anticipée. Les recherches qui ont été présentées dans un congrès scientifique sur les changements climatiques, tenu à Copenhague en mars 2009, ont montré que la montée du niveau de la mer pourrait dépasser un mètre d’ici la fin du siècle courant en moyenne générale et qu’elle pourrait être plus importante dans certaines zones du globe.
On a aussi signalé lors de ce congrès que les plus récentes observations satellitaires et aussi les mesures prises sur le terrain ont montré que le niveau de la mer s’élève à 3mm/an ou plus depuis 1993, ce qui est plus élevé que la moyenne du 20ème siècle. La montée des niveaux des mers rendrait inhabitable plusieurs zones côtières affectant ainsi, aussi bien les populations, le milieu naturel que les activités humaines dans plusieurs régions du monde, surtout celles qui sont situées dans des topographies basses. Même une élévation modérée de 50cm va résulter en déplacement en dizaines de millions de populations principalement en Asie et en des coûts économiques et environnementaux considérables. Le Maroc n’est pas à l’abri de ce risque. En effet, il dispose de plus de 3500 km de côtes, et la grande partie de son économie, de sa population et de ses infrastructures portuaires et industrielles est localisée sur les zones côtières, territoires déjà fragilisés.  La vulnérabilité de ces secteurs est d’autant plus grande qu’une partie non négligeable des infrastructures, des agglomérations et d’écosystèmes de grandes valeurs écologiques  est située sur des zones à basses altitudes. Les structures portuaires et logistiques, de traitement des eaux usées, de production électrique, les systèmes de drainage, de pompage d’eau potable, seront à risque dans plusieurs endroits du Maroc.
A titre d’exemple, l’industrie touristique nationale est basée principalement sur le tourisme balnéaire et des méga-stations, programmées dans le cadre du programme Plan Azur, ont été déjà installées ou sont en phase de mise en œuvre.  La raison technique qui a motivé le choix des sites où elles sont implantées est l’existence de plages et de paysages naturels attractifs. Ces zones sont vulnérables à l’élévation du niveau de la mer, à l’intrusion des eaux marines dans les aquifères pouvant  induire des formes de dégradation par salinisation dans des terrains étendus exploités par l’agriculture côtière et à l’érosion côtière conséquente de la conjugaison de plusieurs facteurs liés aux activités anthropiques et aux phénomènes naturels dont l’élévation du niveau de la mer et les courants marins.  Une variation du niveau marin même de quelques dizaines de centimètres peut, dans différentes franges côtières, entraîner un retrait important de la ligne de côte soit par érosion ou par submersion et par conséquent faire disparaître les plages qui sont la raison d’implantation de structures touristiques.
Les ouvrages portuaires, d’assainissement, d’eau potable, les lagunes et les écosystèmes littoraux, etc. seront aussi à risque dans plusieurs localités. L’élévation du niveau de la mer aura donc des conséquences non seulement sur l’environnement naturel (biophysique) mais aussi sur l’environnement socioéconomique.

Les autorités responsables de la planification territoriale prennent-elles sérieusement en compte les risques liés à ce phénomène? Existe-t-il une stratégie d’adaptation aux changements climatiques dans notre pays?

Certes, il y a des efforts de réflexion qui sont engagés par différents acteurs de planification et une prise de conscience commence à s’établir sur les risques liés aux changements climatiques, surtout après les événements de crues et d’inondations qu’a connus le pays en cet hiver, mais  une réelle planification et une volonté politique de prise en considération des impacts probables liés aux changements climatiques dans les réglementations et dans les stratégies et plans ne sont pas encore très perceptibles.
D’après les études que nous avons réalisées dans le cadre du projet ACCMA relatif à l’adaptation aux changements climatiques au Maroc, et qui nous ont permis d’une part de procéder à l’analyse de l’existant en matière de planification et de réglementation sectorielles et d’autre part, d’interviewer de nombreuses personnes dont des décideurs, des représentants de la société civile, le secteur privé, etc, il s’est avéré que jusqu’à présent, peu de situations liées directement  à la prise en compte des considérations environnementales, et encore moins aux changements climatiques, ont été relevées. Le risque lié à l’élévation du niveau de  la mer et à l’érosion côtière n’ont pas été pris en compte dans la stratégie 2010 du ministère du Tourisme, dans le projet de loi sur le littoral, dans le projet de loi sur les aires protégées, dans les plans d’aménagement urbain des différentes villes côtières, etc. Des études d’impact sur l’environnement sont réalisées pour des projets côtiers, mais sans prendre en considération le caractère dynamique des zones côtières ni se projeter dans le futur pour anticiper les impacts probables, etc.   Quant à la stratégie d’adaptation, en dehors de quelques secteurs géographiquement limités pour lesquels on essaye d’élaborer des plans d’action d’adaptation, il n’y a pas encore au niveau national une stratégie globale et intégrée. La deuxième communication nationale est en cours de finalisation, et probablement elle servira de plateforme pour l’élaboration de cette stratégie.

A votre avis, y a-t-il des risques liés aux changements climatiques pour le domaine agricole, secteur clé de l’économie nationale?

Le secteur agricole est la locomotive de l’économie nationale, et toute perturbation de son fonctionnement aura des répercussions inéluctables sur le reste de l’économie. Il fournit du travail à des milliers de personnes rurales et urbaines, contribue  dans le PIB à hauteur de 12 à 18% selon les périodes. C’est une activité très vulnérable de par son caractère globalement traditionnel et peu productif et sa dépendance des conditions climatiques. Environ 80% des terres se trouvent dans des bioclimats arides ou semi-arides. C’est un secteur identifié lors de la première communication nationale comme secteur vulnérable. Actuellement, on assiste à des baisses de précipitations, accroissement des risques de périodes sèches, déplacement de l’aridité vers le Nord du pays, rabattement des nappes phréatiques, dégradation de la qualité des eaux (salinisation, pollutions diverses) et des sols (physique, chimique et biologique), désertification, tendance de l’augmentation de la température moyenne et augmentation de la fréquentation des événements climatiques extrêmes, etc.
Tous ces risques liés aussi bien à la variabilité et aux changements climatiques, auront des impacts négatifs sur le secteur agricole à travers la baisse du rendement de production végétale et animale, la disparition de certaines cultures, le décalage dans le calendrier agricole, l’apparition de certaines maladies ou de parasites. Les projections du GIEC pour l’an 2080,  montrent que la production agricole sera sévèrement compromise par les variabilités et les changements climatiques et que les rendements des cultures pluviales baisseront de 10 à 50% en 2020 et l’Afrique sera parmi les régions les plus touchées.
Un projet financé par la Banque mondiale et mis en œuvre par le ministère de l’Agriculture et du Développement rural en partenariat avec d’autres départements nationaux, étudie la vulnérabilité de l’agriculture marocaine aux impacts des changements climatiques en vue de développer des stratégies d’adaptation. Des résultats préliminaires ont été déjà présentés dans un colloque national et l’étude est en phase d’achèvement. En parallèle, un projet sur l’étude de la vulnérabilité et la capacité adaptative de l’agriculture dans deux écosystèmes contrastés, montagne et plaine, est en cours et il est conduit par l’Institut national de la recherche agronomique.
Je pense qu’il est temps de mener une réflexion globale et approfondie pour élaborer des stratégies d’adaptation pour ce secteur vital. Il est vrai que le Maroc a une expérience riche en matière de gestion des situations de crise liées aux sécheresses récurrentes qui sont plutôt structurelles que conjoncturelles ou à la pénurie de l’eau, mais il devient nécessaire de développer la capacité adaptative non pas en guise de réponse mais plutôt planifiée pour faire face au défi climatique. L’agriculture marocaine est appelée à subir une profonde mutation dans le cadre du Plan Maroc Vert, et c’est une opportunité de taille à saisir pour introduire dans la réflexion des considérations relatives aux impacts potentiels des changements climatiques et mesures d’adaptation pour s’engager dans des systèmes plus productifs avec utilisation optimale des ressources en eau et résilients afin de garantir leur durabilité.

Dans le cadre du Protocole de Kyoto, le Maroc a créé officiellement un Fonds Capital Carbone Maroc en décembre dernier. Pensez-vous que cette initiative peut réellement lutter contre le réchauffement de la planète?

En effet, le Maroc, par le biais de la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG) a signé le 5 décembre dernier avec la Banque européenne d’investissement et la Caisse des Dépôts et Consignations, (France), un pacte d’actionnaires du Fonds Capital Carbone Maroc (FCCM).  Ce Fonds va aider à la mise en place au Maroc de projets rentrant dans le cadre du Mécanisme du développement propre (MDP), instrument financier permettant de financer des projets de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans les pays en développement qui ne sont pas soumis aux obligations de réduction des GES par le Protocole de Kyoto. Le MDP est un mécanisme de flexibilité permettant aux pays de réduire les émissions de GES dans d’autres pays à un coût inférieur. Il est présenté comme ayant plusieurs avantages aussi bien pour les pays industrialisés (annexe I du Protocole de Kyoto) que pour les pays en développement (pays non annexe I). Il possède des intérêts pour les entreprises en tant que mécanisme incitatif pour investir dans la mise à niveau environnementale, des intérêts au niveau national surtout pour le renforcement des relations diplomatiques et transfert de technologie, économie de ressources, etc., et des intérêts globaux pour la réduction des GES.
Le Maroc dispose déjà d’un portefeuille de projets approuvés, enregistrés, en phase de validation ou en cours de développement d’idées.  Les secteurs des énergies renouvelables, de la reforestation, de la gestion des déchets solides et liquides, l’efficacité énergétique et l’agriculture sont des créneaux porteurs pour des projets MDP au Maroc.  L’investissement dans ces projets contribuera certainement à la réduction des émissions de GES, même si elle sera minime comparativement au défi à relever à l’échelle globale. Mais, comme dit l’adage arabe, le Tigre et l’Euphrate ne sont que des gouttes d’eau rajoutées à d’autres gouttes …


Propos recueillis par Amel NEJJARI
Samedi 18 Avril 2009

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