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Abdellah Ouzitane : Le Maroc doit faire de la santé publique, de l’enseignement et de la réduction des inégalités ses premières priorités




Abdellah Ouzitane : Le Maroc doit faire de la santé publique, de l’enseignement et de la réduction des inégalités ses premières priorités
Contrairement à beaucoup de pays qui ont fait montre de frilosité et de fragilité face à la crise sanitaire du Covid-19, le Maroc, via les innombrables mesures anticipatives qu’il a prises pour faire face à cette
pandémie, a prouvé qu’il disposait d’une visibilité et d’une capacité de mobilisation unanimement louées par les observateurs internationaux. Cette crise sanitaire aux incidences humanitaires, politiques et
économiques catastrophiques, a été au centre d’une rencontre organisée
à Essaouira sur le devenir d’un monde bâti sur des équilibres et des alliances qui ont démontré leurs limites.
Abdellah Ouzitane, professeur à l’Université de Bordeaux,
président-fondateur du Centre des études et de recherches sur le droit hébraïque, chercheur en géopolitique, nous en parle.



Libé : Que pensez-vous des mesures prises par le Maroc pour faire face à l’actuelle crise sanitaire ?
Abdellah Ouzitane : Le Maroc a mobilisé très rapidement, et ce dès le début de cette crise, tous les moyens possibles, notamment médicaux, sociaux, humains et sécuritaires. La mise en place d’un haut conseil de crise, qui s’est réuni sous la présidence de S.M le Roi, a permis de dégager des choix stratégiques qui méritent d’être fortement salués.
Les mesures prises par notre pays peuvent présenter dans l’avenir une réelle opportunité socioéconomique, si elles sont accompagnées par des dynamiques et des réformes institutionnelles permettant leur pérennité.

Quels sont, d’après vous, les défis auxquels le Royaume pourrait se trouver confronté après cette phase critique ?
Le Maroc doit faire de la santé publique sa priorité et notamment la lutte contre les pandémies. La réforme du système éducatif doit être aussi au cœur de la réforme de la société. Il faut aussi accélérer le processus de réduction des inégalités sociales et spatiales, consolider les mécanismes de lutte contre l’extrémisme religieux tout en faisant valoir le brassage culturel extraordinaire du Royaume. Ainsi, il est essentiel de prendre davantage en compte la pluralité culturelle qui permet une hétérogénéité normative sociale. Dans un contexte de crise, la vulnérabilité sociale risque de prendre des formes plus complexes et mener à des tensions sociales et politiques si l’on ne travaille pas assez sur l’édification d’un discours émancipateur et fédérateur autour d’une identité normative.  Là je fais allusion à ceux qui ont appelé, dans certaines villes du Royaume, au non-respect des mesures de confinement. C’est une dérive idéologique dangereuse et constamment évolutive à laquelle nous devons faire face avec la plus grande fermeté.
Sur les plans régional et international, le Royaume a un rôle déterminant à jouer dans la médiation et dans la prise de décisions constructives au Proche-Orient, en Afrique et ailleurs. Les défis actuels exigent surtout une redéfinition de la notion de sécurité, sa compréhension, sa perception ainsi que les modalités de sa mise en œuvre afin que celle-ci dépasse les concepts politiques étriqués. Passer de la sécurité collective à la sécurité humaine est un élément clé de l’échiquier politique international.
Les recherches en matière de sécurité doivent mettre au premier plan les opportunités stratégiques, l’évaluation des capacités internes et les contraintes externes pour que le Maroc renforce davantage ses attributs de puissance que lui confère sa position géopolitique. Tout ceci doit passer par l’approfondissement de la connaissance scientifique et on en revient encore une fois à l’importance de l’éducation et de la formation. 

La crise du Covid-19 a tragiquement secoué l’image d’une Union européenne solidaire et fidèle aux parcours humanitaires qu’elle a toujours prônés et défendus. Quelle analyse pouvez-vous faire de cette donne ?
Cette crise sanitaire révèle des difficultés sur le plan de la coordination et de la solidarité. L’Europe semble ne pas remplir efficacement son rôle. En l’absence d’une stratégie européenne claire et unifiée, les Etats avancent en ordre dispersé. L’Europe a occulté certains effets de l’intégration des Etats membres, notamment sur des questions relatives aux politiques sociales. S’ajoute à cela un équilibre très relatif entre le développement de l’Europe en tant que «dynamique régionale» et celui des «espaces nationaux». Une Europe de la paix existe  historiquement, mais une Europe conforme à la réalité qui se dessine, demeure en décalage avec le «corpus politique». 
Qu’il s’agisse de l’Europe ou d’autres espaces, il n’y a pas de vision d’un avenir commun sans un réel consensus et sans solidarité effective. Si l’Italie succombe, pour ne citer que ce pays, c’est le principe même de l’Union européenne qui serait remis en cause et, dans une approche plus globale, le système politique européen. L’euroscepticisme dans certains pays du Sud et de l’Est est assez préoccupant.
Le désir d’une Europe équilibrée, moins marquée par les politiques néolibérales, doit nous inciter à penser qu’il est toujours possible de donner du sens au projet européen. L’adhésion des citoyens à l’espace public européen doit être renforcée et la notion de la « sécurité collective européenne » ne doit pas se limiter uniquement à la sécurité économique et financière mais garantir aussi une «Europe des sociétés».

Beaucoup de sociologues et de politologues parlent de l’avènement d’un nouvel ordre mondial au lendemain de cette crise sanitaire. Qu’en pensez-vous ?
L’ordre mondial est établi depuis toujours par la notion des alliances stratégiques. Ces dernières sont dorénavant à repenser. Cependant, la nouvelle carte géopolitique et géostratégique a jeté ses premières bases bien avant ce contexte de crise. Cette pandémie aura accéléré une nouvelle équation où le processus de « démondialisation » ou d’une « mondialisation repensée » est sans doute en vue. Nous assistons à la montée du souverainisme, aux politiques protectionnistes, à la faiblesse de certaines constructions comme c’est le cas en Europe, des guerres où des acteurs régionaux et transrégionaux s’affrontent par procuration comme au Proche-Orient. S’ajoute à cela une Chine de plus en plus forte économiquement et qui tente d’imposer sa vision du monde et une Russie qui investit davantage dans le développement de nouveaux systèmes d’armement.

Propos recueillis par Abdelali Khallad
Mardi 21 Avril 2020

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