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​Cova da Moura, du haut lieu de la drogue à l'attraction touristique




​Cova da Moura, du haut lieu de la drogue à l'attraction touristique
Des vues imprenables sur Lisbonne, des cocotiers au détour de ruelles escarpées, des maisons colorées faites de bric et de broc, des odeurs de cuisine des îles du Cap-Vert... bienvenue à Cova da Moura, une des banlieues les plus malfamées d'Europe, reconvertie dans le tourisme.
A quelques kilomètres au nord-ouest de la capitale portugaise, une douzaine de visiteurs allemands s'attardent sur des graffitis surdimensionnés représentant Nelson Mandela et Martin Luther King.
"Ce sont des idoles auxquels beaucoup d'entre nous s'identifient. Nous avons les mêmes rêves", explique leur guide Reginaldo Spinola, un jeune Cap-Verdien de 27 ans qui a grandi dans le quartier.
Au passage des touristes, les trafiquants de drogue se font discrets. L'un d'eux s'était même trouvé une vocation de guide avant de retourner en prison pour conduite sans permis. 
Si la police fait régulièrement des incursions nocturnes, la cité revêt un air plus paisible pendant la journée.
Inspirées des circuits dans les favelas du Brésil, ces visites ont un double objectif: "Redorer l'image du quartier, associée à la drogue et au crime, et donner un coup de pouce à l'économie locale", relève Miguel Lourenço, coordinateur du projet touristique "Sabura".
"Ce n'est pas Montmartre ou le quartier gothique de Barcelone, mais notre patrimoine culturel permet aux visiteurs de plonger dans l'univers du Cap-Vert, avec sa gastronomie, son artisanat et sa musique", fait-il valoir.
La casquette violette vissée à l'envers, Reginaldo serre des mains, échange quelques mots en créole avec des voisins pendant qu'il raconte l'histoire de son quartier aux touristes: "Nous sommes un petit village de 7.000 habitants, on se connaît presque tous".
Les premiers à s'installer dans les années 70 sur cette vaste colline furent les Portugais rentrés des colonies. Puis, après l'indépendance de leur pays en 1975, des Cap-Verdiens et des immigrés d'autres ex-colonies comme l'Angola ou la Guinée-Bissau y ont bâti leurs maisons, en toute illégalité. Le Portugal manquait alors de main-d'oeuvre.
Quarante ans plus tard, avec la crise, le chômage explose à Cova da Moura, les hommes ne trouvent plus de travail sur les chantiers et les femmes font des ménages, mais très mal rémunérés. 
"Beaucoup de jeunes vendent de la drogue pour nourrir leurs familles", explique Reginaldo.
D'autres émigrent, en Suisse, Allemagne ou en France. "Cova da Moura, c'est la porte d'entrée vers l'Europe", dit-il. Certains, diplômes en poche, rentrent au Cap-Vert, mais "la vie y coûte deux fois plus cher qu'au Portugal".
Arrivée à Cova da Moura en 1982 à la recherche d'une nouvelle expérience de vie, la psychologue belge Godelieve Meersschaert comptait y rester "un mois ou deux". Finalement, "j'ai aimé le quartier, j'y suis toujours".
Avec son mari Eduardo, originaire des Açores, elle a fondé l'association d'entraide Moinho da Juventude (Moulin de la jeunesse) et s'est battue pour l'accès de tous à l'eau courante et aux égouts.
 Aujourd'hui âgée de 69 ans, cette retraitée à la voix douce n'a rien perdu de son esprit combatif: "Il y a dix ans, la mairie voulait faire raser le quartier pour le donner en pâture aux promoteurs immobiliers. Il est très bien situé, aux portes de Lisbonne".
"Ils ont orchestré une campagne de dénigrement à la télévision pour monter les gens contre nous", s'emporte-t-elle. C'est alors qu'est née l'idée d'organiser des visites pour réhabiliter l'image du quartier.
Près de 1.000 touristes par an, dont des universitaires, architectes et sociologues, sont prêts à débourser 5 euros pour se promener dans le dédale des rues d'une cité redoutée par les chauffeurs de taxis qui refusent de s'y rendre la nuit. 

AFP
Vendredi 14 Novembre 2014

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