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Reportage : Maître perché sur une montagne




Reportage : Maître perché sur une montagne

Mal payé, sous-encadré, sous-indemnisé, sous-estimé, sous-équipé, surdiplômé (puisqu’il est souvent licencié ou ayant un diplôme technique avant d’accéder au Centre de formation des instituteurs) et dévalorisé au niveau de l’échelle des valeurs de la société, le maître d’école de montagne exerce son métier dans des conditions insupportables pour ne pas dire plus.
Etre maître d’école au cœur des montagnes du Moyen Atlas n’est pas chose aisée. C’est difficile, pénible et même dangereux dans certaines situations. Qu’il pleuve ou qu’il neige, l’enseignant est tenu d’être présent dans des écoles souvent de fortune où tout  manque généralement. Parfois ce sont même les élèves qui font défaut. Il doit parcourir des kilomètres pour retrouver l’école s’il loge loin de son lieu de travail. S’il est sur place, c’est souvent la salle de cours qui  sert d’habitation. Mais les jeunes instituteurs qui ne choisissent jamais leurs affectations et ne savent également jamais quand ils quitteront ces zones enclavés où sévissent le froid et la misère, préfèrent souvent pratiquer la navette entre leur lieu de travail perché sur une montagne et le village le plus proche. «C’est difficile de travailler dans ces conditions. C’est même une mission impossible avec les moyens et les motivations mis en place par l’Etat. Eduquer n’est pas chose aisée.
Que dire lorsqu’on exerce dans des écoles qui n’ont aucun aspect éducatif», s’exclame un jeune instituteur travaillant dans les régions de Tounfite au Moyen-Atlas. «L’éducation a un prix, mais l’Etat n’est pas disposé à payer. C’est pas avec ces moyens qu’on va combattre l’analphabétisme »,  ajoute son collègue de colocation qui exerce aussi dans une école non loin du village d’Anfgou. Jeunes et pleins d’ardeur, ils n’hésitent pas à s’exprimer devant nous. L’un deux, affilié à un syndicat, nous déclare non sans audace et pessimisme : «On est conscient du taux d’analphabétisme qui avoisine les 60%. La scolarisation ne consiste pas à bâtir une salle de cours et d’y envoyer un instituteur livré à lui-même dans des conditions lamentables. On a le sentiment qu’on est des bergers qui gardent un troupeau. Si l’on ne fait rien pour intégrer vraiment ces gosses dans un système éducatif adéquat et plus démocratique, alors il faut s’attendre au pire dans l’avenir.» Pour arriver à leur lieu de travail, ces jeunes instituteurs dépaysés par leur nouvelle situation, apprennent à emprunter comme la population du coin, les mêmes voies, les mêmes pistes, les mêmes détours, les mêmes raccourcis et bien sûr les mêmes moyens de transport.
Et c’est souvent à dos de mulet ou dans les dangereux véhicules vétustes où s’entassent plus d’une vingtaine de passagers qu’ils apprennent comment et quand il faut se déplacer. Pendant l’hiver, quand il neige et que le mercure descend au-dessous du zéro degré, il est coincé comme la population et souffre atrocement faute de bois de chauffe et de provisions. Les routes sont coupées et se déplacer devient dangereux et l’on a vu souvent périr des maîtres en cours de route surpris par une tempête de neige». «Quand il neige, cela dépend de la chance de chacun si on se trouve au village ou en ville ; alors on est coincé et on ne peut regagner le lieu du travail.
Par conséquent, on ne risque pas de souffrir alors que si par malheur on se retrouve en montagne, on risque gros», réplique un jeune instituteur opérant dans la région de Midelt. En hiver toujours, lorsque les routes sont dégagées et qu’on est en classe, on fait souvent  cours dans des salles non chauffées, non étanches, sans sanitaires et ne permettant aucune action pédagogique. Certes de temps en temps, les écoles sont « retapées » mais dans ce milieu où sévissent les intempéries, il est nécessaire qu’un effort soit fourni par les communes pour un meilleur entretien et une amélioration des conditions de scolarisation pour atteindre les objectifs d’alphabétisation spécifiés dans la Charte de l’éducation et la formation. Il ne suffit pas de se targuer d’avoir inscrit un grand nombre d’élèves dans ces régions enclavées mais il faut faire des efforts pour que ces élèves y restent.
Beaucoup de filles quittent l’école à cause de l’absence de sanitaires dans les écoles. Ces dernières en milieu rural doivent être plus attractives si l’on veut éradiquer la déscolarisation et la déperdition scolaire. Le tissu associatif a également un rôle à jouer dans cette noble entreprise.
Autre problématique pour les instituteurs reste la langue de communication. Lorsque ces derniers sont arabophones, ils ont du mal à communiquer dans une langue et une culture qu’ils connaissent superficiellement. Côté pédagogique, la notion qu’on appelle classes à niveaux multiples ou classes combinées demeure une aberration.
Le fait de soumettre tous les niveaux dans la même salle à un seul instituteur relève du fantastique voire de l’impossible.  C’est éreintant et non rentable. : « Certains  instituteurs, lorsqu’ils sont bilingues, préparent parfois dix niveaux. C’est de la folie. Et chaque niveau nécessite plusieurs préparations. Certes le nombre d’élèves est réduit contrairement aux établissements scolaires en milieu urbain  mais le revers de la médaille, c’est que le temps réservé à chaque élève est supérieur à celui consacré dans une classe soi-disant normale. C’est harassant et c’est un véritable coup d’épée dans l’eau sur le plan de la rentabilité», nous explique un ex-formateur au Centre de formation des instituteurs à Khénifra.

KAMAL MOUNTASSIR
Samedi 21 Février 2009

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