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Evolution du regard cinématographique marocain





Tout regard est le fruit d'un héritage, d'une histoire, de rencontres, de conjonctures, d'ambitions, de rêves et de quête de l'inconnu.
Le regard cinématographique marocain, qui est aujourd'hui en période de constitution et de gestation et dont les limites sont encore floues et incertaines, est le résultat de plusieurs sédiments culturels qui se sont déposés et mélangés durant des siècles.
 C'est une mosaïque en perpétuelle formation qui associe images rupestres de la préhistoire, iconographie romaine et païenne, images pieuses, graphie et calligraphie amazighes et arabes, images populaires, nouvelles images introduites par la colonisation et la mondialisation…C'est un regard qui renaît tout le temps, qui intègre tout changement et qui se nourrit de tout apport étranger ou nouveau…
Mais, l'un des paradoxes de ce regard: cela fait plus de cent ans que le cinématographe est introduit au Maroc et que la réception populaire des films est en cours ; et ce n'est que depuis 50 ans que le cinéma « spécifiquement » marocain a vu le jour.
Une ellipse de plus de 50 ans  semble donc caractériser l'histoire du cinéma marocain ou l'histoire du cinéma dans l'aire géographique du Maroc.
Des frères Lumière à M. Ousfour, n'y aurait-il que du « silence, on ne tourne pas » ? Peut-on faire table rase de toute la filmographie coloniale ? Le patrimoine filmique marocain ne date-t-il que des balbutiements de Osfour ou ne doit-on  pas aller plus, remonter profondément dans le temps ? Ne doit-on pas situer les origines de notre cinéma aux environs des années 70 (avec Vaincre pour vivre, Wechma…) ? C'est là des questions stimulantes qui relèvent de la position où l’on se situe, de point de vue face à un objet de connaissance hétérogène, frais et fluide !
Il existe, dans le débat actuel sur les origines du cinéma marocain, trois positions majeures différentes : celle qui privilégie l'histoire du dispositif ( caméra et projecteur) et qui remonte jusqu'au « Chevrier marocain » de 1897, celle qui opte pour l'identité de l'état civil du réalisateur et qui se situe en 1958 avec « Le fils maudit » et celle qui focalise l'attention sur la maîtrise technique et artistique en plus de l'identité du réalisateur et qui permet de revendiquer la naissance du cinéma marocain à partir de « Vaincre pour vivre » et « Wechma ».
Pour justement approcher de manière synthétique et problématique cette histoire du cinéma marocain, et surtout pour reposer la question autrement,  on n'exagérerait aucunement en divisant le regard du cinéma marocain/cinéma au Maroc en quatre périodes successives et cumulatives : l'âge de la découverte du cinématographe, l'âge de la conquête du cinématographe, l'âge de l'expression et l'âge de la communication.
p L'âge de la découverte
     du cinématographe
Façonné par l'artisanat, par la calligraphie et l'héritage païen et religieux, le regard iconique marocain s'est matérialisé dans plusieurs modes de visualisation aussi variés que la diversité de ses régions et de ses cultures. Ce regard est donc le fruit de plusieurs affluents et sédiments culturels. Mais vers la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, il va être secoué, ébranlé par l'introduction brutale de la peinture orientaliste, de la photographie et du cinématographe.
C'est la première fois que ce regard est soumis aux impératifs du dispositif (généralement le rectangle du cadre) et aux diktats des rituels de la représentation en salle ou dans les musées…C'est la première fois que la vidéosphère marocaine est en rapport de discontinuité avec le vécu et où l'image est en rupture avec la tradition ordinaire du tapis, du zellige, du tatouage, etc.
L'introduction du cinématographe a coïncidé avec les débuts de la colonisation et avec le choc de la modernité occidentale. Et comme le médecin, l'homme de cinéma semble « le premier et le plus efficace de nos agents de pénétration et de pacification »(Lyautey). Et c'est sans doute cet état de fait qui explique, à notre avis, le blocage et le retard de la naissance d'un cinéma marocain moderne et compétitif. La colonisation, les tournages étrangers en terre marocaine et les films coloniaux ont largement contribué à l'instauration d'attitudes indifférentes, méfiantes, réfractaires, et parfois violentes,  à l'encontre des dispositifs photographique et cinématographique.
L'ère de la découverte du cinématographe se caractérise aussi par une conception théologique et magique du cinéma et de l'iconographie occidentale : consubstantialité de l'image avec le réel et avec l'irréel, quête du sens en dehors de toute interrogation de la technique et de l'art filmiques, fausse croyance qu'il est impossible de domestiquer les techniques de l'image…
On ne peut pas oublier non plus  le sort réservé par la colonisation à  l'indigène marocain : simple figurant dans une trame narrative et une dramaturgie qui le dépassent, simple décor, bon marché, d'une mise en scène qui lui échappe. En outre, il est appelé à ingurgiter de force sa propre image orientaliste et exotique qu'il n'a jamais fabriquée. Image négative nécessairement. Humiliante. Réifiante. Et surtout injuste !
La confusion va plus loin quand l'indigène est appelé à s'identifier au colonisateur pour mieux le singer dans un geste maladroit. Il est avéré, par plusieurs témoignages encore vivants, que les Marocains (particulièrement les notables et les privilégiés) se sont essayés aux tournages de courts métrages maladroits, mais ce n'était que de simples  balbutiements d'amateurs dont on a perdu toute trace aujourd'hui.
Durant cette période, le regard cinématographique marocain consistait en deux attitudes :
- simple consommateur dans les souks, les salles de cinéma, les espaces publics à qui on attribue l'unique rôle d'admirer les exploits des demi-dieux blancs de l'Olympe filmique,
- ou simple figurant ou aide, lors des tournages, pour lesquels l'apprentissage de l'art et de la technique filmiques était hors de portée, voire interdits.
Les célèbres dates de l'introduction du cinématographe au Maroc ( 1897 : « Le chevrier marocain » comme premier film des Lumières tourné au Maroc ; 1897 première projection au palais royal de Fès, 1912 ; première projection publique durant la grande foire de Fès, 1915 : projections à Casablanca ; 1907 : tournage par Mesguich d'un reportage sur les événements sanglants de Casablanca, 1919 : “Mektoub” comme premier film de fiction tourné au Maroc…) mériteraient méditation et précision historique pour confirmer justement la thèse défendue ici selon laquelle la brutalité avec laquelle le cinéma s'est introduit au Maroc a retardé et surtout bloqué l'émergence d'un regard cinématographique marocain ; laquelle brutalité coloniale permet d'expliquer aujourd'hui cette ellipse cinématographique de 50 ans durant laquelle les Marocains n'ont fait que subir le 7ème art, et d'interpréter, avec toutes les précautions méthodologiques qui s'imposent, le rejet par les écrits historiques marocains de cette frange de notre histoire cinématographique !
La découverte du cinématographe Lumière a été douloureuse et désagréable. Elle a fâcheusement coïncidé avec le Protectorat et la naissance d'un cinéma exotique et colonial. Et la fin de cette période a coïncidé également avec les affres de la décolonisation et les échos encore lancinants de la Seconde Guerre mondiale.


Youssef Aït Hammou
Samedi 13 Décembre 2008

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