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Entretien avec Mohamed Achaâri, membre du Bureau politique de l'USFP

“Nous aspirons à un débat national sur la question des réformes politiques et constitutionnelles”




Entretien avec Mohamed Achaâri, membre du Bureau politique de l'USFP
Libé: L'USFP fête cette année son cinquantenaire. Si on devait faire une brève lecture de ces cinquante dernières années, que retiendrez-vous ?

Mohamed Achaâri : Je serai tenté de dire que c'est aussi l'histoire du Maroc indépendant. A travers l'histoire de l'USFP, on suit toute l'évolution du pays, de ses institutions, de sa lutte pour la démocratie, pour la liberté de presse et d'expression, du travail qui a été fait au sein des institutions, surtout au sein des communes, des municipalités, du Parlement ainsi que de tout ce qui a été fait dans la société civile, par les associations des droits de l'Homme, les associations culturelles et pour l'enfance. Si on veut résumer l'histoire de la lutte pour la liberté et pour la démocratie, l'USFP l'exprime bien à travers son histoire. Donc, on peut faire une lecture de l'Histoire moderne du Maroc à travers l'histoire de l'USFP.
L'USFP a donc laissé ses empreintes dans tout ce qui a été entrepris durant ces dernières années.
Oui, dans la mesure où ses militants ont touché pratiquement à tout. A l'activité militante à proprement parler, mais aussi au travail associatif, social. Le syndicalisme marocain, c'est l'histoire de l'USFP aussi. Les courants de pensée, les grandes expériences culturelles et artistiques sont liées également à ce mouvement. Le nationalisme et la pensée socialiste au Maroc, tout ça était vraiment le produit collectif d'un parti qui était un peu plus qu'un parti. C'était vraiment une institution, un grand courant d'idées, de pensée et de projet. Et surtout, ce qui a fait l'USFP, c'est sa vision du monde, sa vision nouvelle de la société marocaine qui avait un projet pour la société et un projet différent de ce que proposaient les forces de la droite, les forces de la réaction et les forces du passé.

Il y a eu les quarante années d'opposition puis les dix ans de participation à la gestion de la chose publique. Laquelle de ces deux périodes a été la plus bénéfique pour l'USFP?

Je crois qu'elles sont intimement liées. On a souvent présenté la période de la participation au gouvernement comme une évolution logique d'un parti qui a tout fait pour faire aboutir ses idées et parvenir à une position où il peut mettre en pratique son projet. C'est vrai, l'aboutissement d'un enchainement pour la démocratie était cette période d'alternance, qui n'était pas uniquement une bonne issue pour l'USFP, mais le dénouement d'une crise politique grave qu'a traversée le pays et qu'a traversée l'idée de la démocratie au Maroc. Parce qu'à un moment, les gens ne croyaient plus à ce processus démocratique et le prenaient bien sûr pour ce qu'il était, c'est-à-dire une véritable mascarade. Donc, il était temps d'arriver à une rupture avec ce passé où on faisait les partis au sein du ministère de l'Intérieur, où on fabriquait les résultats des élections, où on façonnait les chambres comme on voulait, où on méprisait la volonté populaire et on mettait au gouvernement les gens qu'on voulait. Il fallait faire une rupture avec tout cela mais  je crois qu'il ne faut pas faire de parallélisme entre les deux périodes, l'une est l'aboutissement de l'autre.

 Dans son parcours, l'USFP a beaucoup perdu de sa popularité. Est-ce qu'il a payé les frais de sa participation au gouvernement ?

D'abord, l'USFP a payé le prix de la démocratie, il faut le dire. Et d'ailleurs, nous allons consacrer à l'occasion de cette commémoration, une grande exposition pour faire parler cette mémoire vivante qui est la sienne. Et cette mémoire va certainement révéler aux nouvelles générations tout le prix que l'USFP a payé, volontairement d'ailleurs et avec conviction pour que les choses évoluent dans notre pays et pour instaurer la démocratie. Souvent, les jeunes qui sont nés dans les années 90 et qui sont actuellement en âge de voter, pensent que le Maroc a été toujours comme ça. Ce n'est pas vrai, il était très différent de ce que nous vivons aujourd'hui. C'était un Maroc sous un régime très autoritaire où les libertés étaient bafouées, les droits de l'Homme étaient loin d'être respectés et où le climat social était très difficile.
Le Maroc a certes évolué depuis, mais pour y arriver, il fallait payer un prix et c'est l'USFP qui s'en est acquitté, avec d'autres composantes, certainement, mais quand vous prenez le travail de l'Instance Equité et Réconciliation, vous allez remarquer que 90% des gens concernés par cette démarche sont issues des rangs de l'USFP. Voilà, donc ce prix a été payé. Nous ne le disons pas assez aujourd'hui, mais il faut le dire.  Parce que c'est vrai, d'abord, et parce que ça nous aide à comprendre pourquoi dès fois les gens considèrent que l'USFP a profondément changé, que peut-être en changeant, il a un peu perdu de son âme. Maintenant, la participation,  elle est ce qu'elle est pour tout le monde. Personne ne peut mettre les mains à la pâte sans y laisser un peu de ses plumes et c'est tout à fait normal en politique. C'est pour ça que l'alternance est une chose tout à fait évidente en démocratie. Chaque fois qu'un mouvement politique est essoufflé et usé par le pouvoir, il y a un autre qui vient avec des idées nouvelles, des projets nouveaux et tente de faire la reconquête de la confiance et gouverner avec des idées nouvelles. Et c'est ce qu'on espère pour notre pays.

Vous l'avez dit, l'USFP a fait beaucoup de choses, mais il a certainement fait quelques erreurs. Quelles sont selon vous les erreurs qui auraient pu être évitées et qu'elles ont été les plus fatales d'entre elles ?

Vous savez, une fois commises, les erreurs deviennent une partie de la réalité. On ne peut pas refaire l'histoire, sachant qu'on construit les mouvements et les personnes avec les erreurs et les échecs mais aussi avec les succès et les réussites. L'USFP a eu sa part d'erreurs, c'est normal. Mais je pense que c'est un travail d'historien qui peut nous éclairer sur la façon dont l'USFP a conduit sa lutte pour la démocratie, pour nous dire si elle était tout à fait inscrite dans le cadre des idées et les projets d'un parti démocrate, si l'USFP était tenté par des démarches lointaines par rapport au concept de la démocratie, si dans ses expériences de participation au gouvernement, il a fait ce qu'il fallait faire et toujours avec la même ardeur et la même conviction qu'il mettait dans ses projets lorsqu'il était dans l'opposition, et est-ce qu'il a fait ce qu'il devait faire en termes de communication avec ses bases, son électorat.
Ce sont des questions qu'il faut se poser. Et je pense que l'USFP n'a pas été toujours présent sur le terrain de la communication et il n'a pas su évoluer après son arrivée au pouvoir. Il n'a pas en effet su tourner la page de l'opposition et adapter son action d'une manière plus précise au fait qu'il était déjà aux commandes. Et cela bien sûr a perturbé sa relation avec l'opinion publique en général et sa base électorale en particulier. Mais, je crois que ce qui est important dans ce parti est la présence permanente de l'esprit critique.
Une fois les premiers élans d'enthousiasme exprimés suite à la participation  au gouvernement en 1998, les militants de l'USFP n'ont pas cessé de critiquer l'action du parti. Et curieusement, ce sont les congrès de l'après alternance qui ont été le plus mouvementés. C'est un parti qui ne cesse jamais de se remettre en question et de se faire interpeller par ses militants et je crois que c'est ça qui a fait qu'aujourd'hui, il fait l'état des lieux et constate les lacunes, les erreurs et fait le point sur la situation politique et diagnostique une crise qu'il faut tout de suite affronter en vue d'éviter de retourner à la case de départ, celle de la reconquête populaire et de la recherche de la crédibilité politique.
    
L'USFP s'apprête à s'engager dans les élections municipales du 12 juin. Est-ce qu'il est suffisamment outillé aujourd'hui pour tenter de recouvrer sa place d'antan au sein de l'échiquier politique ?

Outillé, oui, je crois qu'il l'est. Mais le problème n'est pas là, il n'est pas non plus dans les capacités politiques d'un parti comme le nôtre. C'est une question qui concerne aujourd'hui l'avenir de la politique au Maroc. Si on fait des élections de 2012 une copie conforme de celle de 2007, si on reprend les mêmes phénomènes et on en refait les mêmes élections, ça serait une catastrophe, non seulement pour le parti, ça ce n'est pas grave à la limite, mais pour le pays en général et l'avenir de la démocratie.
C'est pour ça que nous disons que ce n'est pas un problème de partage de pouvoir et du nombre de sièges dans les communes, les villes ou autres villages lors de ces élections municipales de 2009, mais le véritable problème c'est comment redonner confiance aux électeurs, comment les encourager à participer à ce rendez-vous électoral, comment passer de ce climat très négatif vis-à-vis des élus locaux et du monde politique à un autre plus optimiste. Aujourd'hui, nous constatons que les gens ont une perception très négative de l'action politique qu'ils assimilent à la magouille et la malhonnêteté. C'est pour ça que nous considérons qu'il est primordial aujourd'hui d'organiser des élections qui vont à l'encontre de ce qui a été fait jusqu'à maintenant. Si on ne le fait pas, si on n'exprime pas une volonté politique partagée par tous les acteurs qui dit tout simplement que nous allons arrêter ce massacre, ça sera non seulement dangereux pour 2009 mais également pour 2012. Autrement, on ne fera que confirmer un système qui est déjà là. Un système qu'on peut déstructurer aujourd'hui si on a la volonté qu'il faut, mais demain, il sera plus fort que toute volonté politique.

Nous sommes prêts, nous travaillons au niveau de nos sections pour préparer d'abord une bonne vision de ces élections, c'est-à-dire des projets pour la région, pour la commune et les citoyens.
Nous cherchons à mobiliser dès maintenant toutes les bonnes volontés pour arriver à faire des élections qui s'inscrivent dans notre souci de préserver la démocratie. A l'échelle nationale, nous nous attelons à donner à ces élections une importance politique nationale avec de grands choix concernant la gouvernance locale, la régionalisation, la déconcentration, les finances des communes et toutes les méthodes visant à rationnaliser leur ressources budgétaires et la formation et la gestion des ressources humaines. L'USFP est prêt à mener à bien ce combat, mais nous continuons à avoir la même conviction : c'est qu'en l'absence d'une volonté politique qui permettra d'arrêter le mal commis dans ce domaine, eh bien, quels que soient les résultats pour les uns ou les autres, les élections seront perdues pour la Nation.  

Durant son dernier congrès, l'USFP a remis sur la place publique les réformes politiques et constitutionnelles et a insisté sur la question de la monarchie parlementaire. Est-ce que ça sera le grand chantier de l'USFP durant les toutes prochaines années?

Je crois que ça sera le grand chantier du pays tout entier. Le Maroc a toujours œuvré pour aller dans ce sens. Les grandes réformes que nous avons connues depuis la révision de la Constitution en 1996, l'alternance, le travail qui a été fait sur un certain nombre de dossiers dont celui de la femme, du champ religieux, de la culture, tout cela était dans le sens d'une démocratisation de plus en plus profonde.
Il est donc tout à fait logique d'aller vers cette perspective et d'ailleurs, tous les grands acteurs politiques de ce pays ont exprimé la volonté de voir notre Constitution, nos institutions et notre champ politique évoluer vers plus de crédibilité et d'efficacité. L'USFP n'a fait que mettre l'accent sur une réforme qui est aujourd'hui au cœur de la revendication politique au Maroc. Si vous prenez encore une fois les recommandations de l'IER, vous allez y trouver pratiquement toute la réforme constitutionnelle à laquelle nous aspirons aujourd'hui.
Au cours de son congrès, l'USFP a mis l'accent sur ces réformes, mais aujourd'hui il va encore plus loin en espérant de mettre en place un débat sur la question dans la mesure où cette question dépasse l'USFP pour concerner le pays entier. Et nous sommes convaincus qu'un débat national sur la question sera le bienvenu aujourd'hui et ça donnera plus crédibilité aux autres actions politiques que nous allons engager dans l'avenir.
Prenez la question des réformes sectorielles, dont celle de la justice. C'est une réforme qui ne peut avoir une portée que si elle s'inscrit dans le cadre d'une réforme globale, y compris la réforme constitutionnelle bien sûr. Prenez également le statut de la régionalisation avancée, il ne peut être discuté en dehors d'un débat sur la Constitution elle-même.
Donc, si on veut réellement ouvrir le champ politique à un processus de réforme plus profond, il faut passer par là.

Propos recueillis par Amina SALHI
Samedi 24 Janvier 2009

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