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Entretien avec Latifa El Abida, secrétaire d'Etat chargée de l'Enseignement scolaire

“La réforme scolaire n'est pas un échec, mais ce n'est pas non plus un franc succès”




Entretien avec Latifa El Abida, secrétaire d'Etat chargée de l'Enseignement scolaire
Pour Latifa
El Abida, notre modèle
pédagogique a fait l'objet de réformes trop rapides
en l'absence
de conditions
de mise en œuvre.

Libé : L'enseignement marocain est sur la sellette. Différents rapports ont mis le doigt sur les dysfonctionnements de notre système éducatif. Pourquoi ça ne marche pas ? Quelles sont les raisons de ce déclin?

Latifa El Abida : Ce qu'il faut préciser de prime abord, c'est qu'on ne peut pas parler de déclin. Nous sommes passés d'un système éducatif sélectif pendant les années 50, 60 jusqu'à 70, vers un système éducatif qui a affiché l'ambition d'être inclusif basé sur le droit de tous à l'éducation, au moins jusqu'à l'âge de 15 ans, à l'image de ce qui se fait dans les Etats modernes. A partir de ce moment-là, on a affiché les objectifs de généralisation de la scolarité avec un certain nombre de va-et-vient concernant le modèle pédagogique adopté. Maintenant, qu'est-ce qui explique que les ambitions qui ont été affichées, notamment en relation avec l'objectif de la généralisation, n'ont pas été atteints? Je pense que cela s'explique par l'écart trop grand entre ce qu'on voulait faire, l'ambition que nous avons affichée et les moyens que nous nous sommes donnés pour le faire. Quand je parle de moyens, je pense aux moyens financiers, mais également aux moyens institutionnels qui ont une importance capitale. L'insuffisance du budget est aujourd'hui constatée, notamment au niveau des infrastructures et des conditions de travail. Dans le milieu rural, on a des infrastructures incomplètes, où il n'y a pas de latrines, d'eau, d'électricité, et où les outils didactiques sont insuffisants et où la maintenance des établissements scolaires n'est pas assurée, parce qu'on avait tendance à privilégier l'extension de l'offre en priorité et c'est ce qui explique les problèmes qu'on connaît aujourd'hui au niveau de la dégradation du bâti. Il y a également le dispositif de l'appui social qui a été insuffisant pour assurer l'égalité des chances, c'est-à-dire toutes les dépenses qu'il faut consacrer aux cantines scolaires, aux internats, aux manuels scolaires, etc, visant à réduire les charges sur les familles à revenus modestes. On a voulu aller le plus loin dans le milieu rural, mais cela s'est fait aux dépens d'un environnement propice pour les enseignants, besoins en logements, transport, etc.
Les moyens financiers expliquent aussi la  faiblesse de la supervision des enseignants qui travaillent dans le milieu rural par le corps des inspecteurs.

 On a donc privilégié la quantité sur la qualité.

Tout à fait. En voulant absolument atteindre le maximum d'enfants, on a mis toute l'énergie et les ressources sur l'extension de l'offre, sans se soucier suffisamment de la qualité de cette offre. C'est un élément important qui est en relation avec l'insuffisance des moyens qui ont été alloués à la réalisation des objectifs et des ambitions affichées. Mais pas uniquement, puisqu'à côté de ces moyens financiers, il y a eu l'insuffisance des moyens institutionnels. D'abord au niveau de l'organisation du ministère de l'Education nationale qui était caractérisée par une forte centralisation et un manque de délégation des pouvoirs vers les échelons. Il n'y avait donc pas un maillage autour des établissements scolaires permettant de résoudre les problèmes qu'ils rencontrent. Autre problème, l'investissement insuffisant dans le développement des capacités, notamment en termes de formation initiale ou continue, aussi bien sur le personnel pédagogique qu'administratif. On déplore aussi l'absence d'une culture d'évaluation au sein du ministère. On n'a pas la tradition de passer des contrats, de se mettre d'accord sur des objectifs, de mesurer la réalisation de ces objectifs et de prendre des sanctions positives ou négatives par rapport à l'atteinte de ces objectifs. A tous  ces problèmes, s'ajoute celui de la multiplicité des métiers exercés par le ministère. On est un département dont le métier de base est l'enseignement, mais nous faisons un tas d'autres métiers où nous ne sommes pas compétents, dont la construction de bâtiment, la réhabilitation, l'hébergement, la restauration, le transport etc. Des métiers qui nous prennent beaucoup d'énergie et se font au détriment de notre métier de base.

Qu'en est-il du système pédagogique adopté ?

Notre modèle pédagogique a fait l'objet de réformes trop rapides en l'absence de conditions de mise en œuvre. Il y a eu un ensemble de réformes et de décisions parfois contradictoires dont l'impact n'a pas été mesuré.

Dans quelle période vous situez-vous exactement?

Je me situe avant l'adoption de la Charte nationale d'éducation et de formation. Je vais justement vous dire par la suite que toutes ces problématiques ont été prises en charge par la charte, comment la charte s'est attaquée à ces causes majeures et comment le plan d'urgence vient apporter ce qui manquait pour accélérer le rythme de la mise en œuvre de la réforme. Je disais donc que le modèle pédagogique est quelque chose d'extrêmement important. Et là, il faut reconnaître que c'est un modèle que nous ne maîtrisons pas encore. Les méthodes pédagogiques ne sont pas adaptées à la massification de l'enseignement. Il demeure davantage basé sur la transmission du savoir que sur l'apprentissage. Et puis, notre système pédagogique n'est pas adossé à un dispositif de recherche-développement qui lui permet de progresser. A ces facteurs endogènes se sont ajoutés d’autres exogènes dont le facteur démographique. Face à une croissance démographique accrue, il fallait à chaque fois affronter des besoins de plus en plus importants. Il y a également le facteur géographique qui augmente le coût de la scolarisation en raison de la dispersion des populations ainsi que le facteur socioéconomique lié au niveau social des familles qui n'ont pas les capacités de prendre en charge le coût de la scolarité.

Dans quelle mesure la Charte nationale d'éducation et de formation a réussi à répondre à ces préoccupations?

Bien entendu, toutes ces problématiques avaient fait l'objet d'un diagnostic à la fin des  années 90 lors de l'élaboration de la Charte nationale d'éducation et de formation.
Laquelle charte a apporté de manière très claire et très précise des réponses à toutes ces problématiques. Des réponses qu'on peut regrouper dans deux grands chapitres, le premier est de se donner les moyens financiers et institutionnels pour réussir et le deuxième est de maîtriser le modèle pédagogique.  Depuis le démarrage de la réforme, nous avons eu un effort budgétaire très important, sauf que cet effort a été consacré à rattraper un certain retard au niveau des salaires du personnel aux dépens du fonctionnement et de l'investissement. En revanche, dans le budget 2009, nous avons eu plus qu'un doublement du budget de fonctionnement et d'investissement, en plus de l'augmentation enregistrée au niveau des dépenses du personnel. Cela dit, il est sûr que nous allons avoir besoin de beaucoup plus de moyens dans les années à venir, eu égard à l'ambition affichée qui est de s'attaquer à ces problématiques, aussi bien internes qu'externes. Il faut en effet valoriser le métier de l'enseignement. Il faudra revoir le modèle de management pour en faire un modèle de gestion décentralisée, participatif axé sur les résultats. Il faut également se recentrer sur les métiers de base qui est l'enseignement. Un travail est accompli aujourd'hui pour dessaisir les personnes en charge de la pédagogie de tout ce qui est en relation avec la logistique. Et puis, à côté de tout cela, il y a un travail de fond à accomplir sur le modèle pédagogique. Un modèle qu'il faut faire évoluer dans la sérénité, avec la participation des acteurs en s'entourant de toutes les précautions d'usage et en s’appuyant sur un véritable système de Recherche-Développement. Voilà comment nous pouvons faire de notre école, une école de la réussite. Une bonne partie de ces éléments a été appliquée depuis le début des années 2000 et ce qui reste à faire, le plan d'urgence est venu pour le rattraper.

Mais est-ce que ce plan ne signe pas en quelque sorte l'échec de la première réforme de l'enseignement?

Je ne crois pas qu'on puisse parler d'échec, mais d'une incapacité à atteindre tous les objectifs que nous nous sommes assignés. Maintenant, si on n'a pas réalisé tous les objectifs, une bonne partie d'entre eux a été réalisée, notamment en termes d'effectif d'élèves qui ont été scolarisés. On est aujourd'hui à un million d'élèves supplémentaires par rapport au début de la réforme. Il y a également la décentralisation qui a été mise en place et la création des académies régionales de l'éducation ainsi que la diffusion progressive d'une nouvelle culture basée sur les résultats qui a commencé à s'installer dans le système éducatif. Toutes ces réformes sont en gestation et il faut accélérer leur mise en œuvre. Cela dit, si ce n'est pas un échec, ce n'est pas un franc succès non plus. Parce ce que nous visions l'augmentation de l'effectif des enfants scolarisés dans des proportions beaucoup plus grandes, on voulait aussi améliorer la qualité de l'enseignement. Mais aujourd'hui, toutes les études réalisées sur le plan national ou international, nous démontrent, malheureusement, que le niveau des acquis de nos élèves n'est pas très bon. C'est une source d'inquiétude qui nous incite à redoubler d'efforts à tous les niveaux tel que je l’ai mentionné, en accordant la plus grande attention au modèle pédagogique qui demeure l'enjeu majeur de la réforme.

Est-ce que le plan d'urgence va réussir à arrêter l'hémorragie ? Qu'apportera-t-il de plus ?

A travers les projets inscrits dans le plan d'urgence, vous allez trouver une déclinaison des idées développées précédemment. C'est-à-dire tout ce qui est en relation avec le fait de se donner les moyens de nos ambitions. Les ressources financières, les capacités, la mobilisation des ressources humaines, la valorisation du métier d'enseignant, le renouveau pédagogique, achever le processus de décentralisation, etc.  Tout cela se trouve dans le plan d'urgence. Ce dernier apporte les ressources financières, mais apporte également la démarche, parce que tous ces éléments sont déclinés en projets et tous les projets ont un échéancier, des objectifs, des indicateurs de mesure. On se place aussi dans la culture de l'évaluation qui nous a manqué ces dernières années puisque la contractualisation avec les académies démarre en 2009 et puis naturellement, il y a l'environnement de l'école qui commence à s'améliorer. Sous l'impulsion de Sa Majesté le Roi, le gouvernement s'est mobilisé, il a mis en place les ressources et aujourd'hui tout le monde est prêt à contribuer à sortir l'école de sa situation actuelle.

Quel est le budget alloué au plan d'urgence ?

Sans entrer dans les détails des chiffres, ce qu'il faut savoir, c'est que le budget d'investissement au titre de l'année 2009 a été multiplié par 2 et le budget de fonctionnement a été multiplié par 2,5. C'est suffisant pour démontrer que le gouvernement, qui s'est engagé dans la déclaration gouvernementale, a mis à la disposition du ministère les ressources nécessaires en 2009 et qu'il va devoir le faire, dans des proportions plus importantes jusqu'à 2012.

A partir de quelle année va-t-on recueillir les premiers fruits de ce plan d'urgence ?

Si on fait bien notre travail, on va constater les résultats à partir de 2009. Dans les établissements scolaires déjà à travers les moyens de travail qu'ils vont disposer. Les ressources qu'on a mises à la disposition des écoles ont été multipliées par trois, avec des fonds spécifiques pour l'élaboration et la mise en œuvre des projets d'établissements. On va le constater également au niveau des cantines scolaires, des internats, du transport et toutes les actions visant l'égalité des chances, au niveau de la formation dont le budget a été multiplié par 5 et dont les programmes sont mieux maîtrisés, au niveau du modèle pédagogique où des projets structurants ont été lancés et au niveau  de l'extension de l'offre scolaire et du renouvellement du matériel didactique.


Propos recueillis par Amina SALHI
Samedi 21 Février 2009

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